LES RIVES SYRIENNES DE LEUPHRÂTE
Négligeons pour Tinstant les sources de ce fleuve à travers r Arménie ; la frontière de Syrie, à la fin du i®' siècle de notre ère, commençait au nord à la Commagène, au pied de ce Nemroud'Dagh, où se dressent les grandioses monuments élevés aux anciens rois de la contrée *. Cependant ce petit pays formait comme un compartiment isolé, situé un peu au nord du grand passage de l'Orient vers TOccident, et du champ de bataille naturel entre les Romains et les Partbes. Les Romains en avaient pourtant fortifié les approches ; la ville de Samosate était le siège de la légion XVI Flaiiia Firma, et la tète de ligne de plusieurs routes militaires.
« Dans ce pays, écrivait le maréchal de Moltke ^, les anciennes fortifications consistaient en une montagne oblongue, élevée par la main de Thomme et sur laquelle on posait le castel. Il y a ici des centaines de ces montagnes, chaque village en est flanqué. Ces collines artificielles sont souvent d'un travail gigantesque ; celle de Samosate a 100 pieds de hauteur, 300 pas de longueur, 100 de largeur. Les pentes étaient pavées de pierres taillées ou revêtues d'un mur. » L'acropole de Samosate ^ était vers le milieu du côté de la ville qui bordait le fleuve * ; un fossé l'isolait de cette dernière.
^Cf. Humaan et Pucbstein, Heise in KLeinasien und Nordsyrierif BerliD, * Lettres sur l'Orient, trad. de rallero., Paris, 1872, p. 213. ' Humaoo et Pucbstein, pi. LI, 1.
^ L'Eupbrate coule maintenant à quelque dislance.
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De la cité il ne reste rien, que quelques pans de mur au midi et la marque très visible de Tancienne enceinte S qui remonte à une époque assez haute (vers le i^' siècle) *. Y eutMl à Samosate un pont permanent ? Impossible d'en
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Fig. 3. — Samosate.
décider. A 2 heures, puis à 2 heures 1/2 de Samosate à l'ouest, j'ai retrouvé quelques soubassements de constructions, ainsi désignés dans mon journal : « On dirait deux tours carrées, très minuscules, de 2 mètres environ de côté. » Au bout d'une lieue, au village de Harjas, j'ai dû quitter les bords du fleuve, devenus trop abrupts, et qui n'offraient aucune chaussée ; il faut en conclure sans doute que, dans l'antiquité, il n'en existait pas non plus et qu'on devait déjà, comme moi, s'enfoncer dans l'intérieur pour trouver un passage. Uayas est à 3 heures i/2 de Ti^iisch; de là, on peut reprendre la direction 0. S. 0., et au bout d'I heure i/2 on distingue très bien un tronçon de voie antique, d^une largeur moyenne de 3 mètres, d'un seul niveau, avec deux rangées de pierres plus grosses en bordure de chaque côté. Il devient méconnaissable au bout de 20 minutes, puis la ligne des pierres, visiblement étalées de
* Je donne ici {fig. 3) un plan d'après Humann, ibid.y p. 182, Gg. 28.
* V. swpra, p. 231, n-ote 3.
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main d*homme, reparaît tout près de TEuphrate, au delà du Gheiih'-Sou, en face du village de Kilik^ Plus loin, la route coupait dans l'intérieur, pour éviter de suivre inutilement un coude du fleuve ; un peu avant Zekteridj, misérable village, une grande citerne, à sec, pratiquée dans le sol, et en forme (l'entonnoir renversé ^
A 1 heure 3/4 de Hink et 1 heure de Supertchuk, j'ai rencontré un pont ruiné, jeté sur XAbach-Sou 2, orienté selon N.-O. — S.-E. La première arcade est rompue dans le haut, ainsi que les cinquième et suivantes ; la deuxième a un arc brisé très aigu, la troisième beaucoup moins, la quatrième en plein cintre ; cette dernière pourrait bien être seule d'époque romaine, les autres ayant été refaites par les Arabes '.
Après le pont, à l'ouest, commence presque aussitôt une voie antique piquant droit vers le sud. Je trouve dans mon carnet : « Au bout d'une demi-heure, un groupe de milliaires* ; il y en avait au moins deux, très grands, à base
^ Extr. de mon carnet: « On me dit que, sur les flancs du vallon creusé par le torrent qu'avoisine Zekteridjj il exisle des ruines, mais réduites aujourd'hui à de simples pierres éparses. Les habitants du villages d'Hink [tout près de là] affirment que, de l'autre côté de TEuphrate, à 1 kilomètre à Test de Baser, subsistent des ruines importantes, notamment des églises. Impossible de traverser le fleuve, pour y aller voir. »
2 V. la photographie que j'en ai donnée dans le Tour du Monde, 1905, p. 160.
^ En effet, si chacune d'elles a un parement en pierres de taille et un corps en blocage, pour toutes, excepté celle-ci, il a été fait usage d'un assez petit appareil. Elle seule présente une maçonnerie en béton, mêlé de petits cailloux ; ailleurs les pierres ne sont liées qu'avec de la terre crue. Dans le bas de la construction, quelques pierres à bossage. La culée sud-est était en blocs énormes, comme il ne s'en trouve que là. Les piles paraissent toutes égales, avec une largeur (a, b, etc. du N.-O au S.-E.) de 4 mètres, au contraire, les dimensions des arcades diffèrent (A, B, etc. du N.-O au S.-E. encore); je n'ai pu mesurer l'ouverture que de l'une d'elles, A = 5"»,50. Deux autres (D, et E détruite) étaient sans doute pareilles et dominaient le lit proprement dit du cours d'eau, j'entends la partie qui ne devait être que très rarement à sec. Entre elles deux, semble-t-il, le point culminant du pont. De A à E, la longueur mesurée atteint 39 mètres ; au N. 0. ajoutons quelque 10 mètres ; vu la longueur apparente de la partie ruinée au sud-est, le pont devait avoir environ 85 mètres de long. Largeur : 5^,20. Il n'était pas rectiligne^ mais entre B et G déviait vers l'est d'une vingtaine de degrés.
^ Ce sont les seuls que j'ai rencontrés durant mon voyage de 1901 dans la Syrie du nord.
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carrée, de 2 mètres 33 de long. Un mille plus loin, au moins cinq colonnes *, de même type, et à côté je crois voir les substruclions d'un petit édicule rond, de 2 mètres de diamètre environ ; puis nous perdons le mille suivant ; au quatrième, un grand nombre de bornes, cassées ; elles semblent placées à un croisement de routes. Les milliaires sont anépigraphes. ou bien les lettres sont devenues illisibles, par suite de la très mauvaise qualité delà pierre, creusée sur toute sa surface de trous où le doigt entier disparaît. Avec beaucoup de peine, j'ai pu faire retourner une de ces bornes; j'ai cru déchiffrer simplement MP [= m[ilUa) p{assiim) ou [l]mp[eratorî) ?] Ce groupe est à 10 minutes du village à'Alif, où je remarque un nombre inouï de citernes et de bassins taillés dans le roc *. » Ces divers tronçons de voie appartiennent sans doute à celle qui, d'après la Table de Peutinger, conduisait d'Antioche à Samosate par Doliche (près Aïntab).
La ligne des forteresses riveraines de lEuphrate partait du coude qu'il forme, pour couler du nord au sud, dans les environs de Capersana, où Ton avait coutume de le traverser*. Ammieu Marcellin signale un pont qui se trouvait là et qui fut détruit sous Constance et Julien * ; mais peut-être ne s'agit-il que d'un pont de bateau temporaire, comme celui que Constance II
* « L'on constate en Syrie, et particulièrement en Palestine, sur le tracé des anciennes routes, la présence de nombreuses bornes milliaires très souvent anépigraphes et portant seulement quelques signes d'interprétation douteuse. Tout de suite l'on est tenté d'en fairedes milliaires romains ; c'est peut-être excessif. Beaucoup de milliaires doivent être byzantins, et même peuvent être arabes, Byzantins et Arabes n'ayant fîuère fait qu'entretenir, peut-être en les reclifiant quelquefois, les anciennes voies romaines » (Glerinonl-Ganneau, Rec. d'arck. orient.^ I (1888), p. 206).
2 Journal : « On nie dit dans ce village que le même Ahach-Sou, tout près de l'Euphrate, est franchi par un autre pont antique, intact celuilà et sur lequel on passe encore aujourd'hui. Mais il n'y a pour y aller que des chemins affreux, et du reste le renseignement semble très suspect ».
' Théodoret [Relig, hist., XIX, p. 1428, Migne) la traite de xu)|jnr) sur l'Euphrate, sans autre précision.
* XVIir, 8, 1 : Ponlium apud Zeugmaet Capersana iuficluris abscim. Le pluriel pontium ne permet guère de penser avec Slreck {Caphrena^ ap. Pauly-W.) qucGaphrena(= Capersana) était un autre nom de l'ancienne Apaniée (v. infra) et qu'Ammien aurait simplement indiqué les deux villes reliées par un même pont.
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fit encore établir au même endroit, deux ans après, pour conduire ses troupes à Ëdesse ^ Ptolémée énumère le long de TEuphrate, en Syrie * ; Oupifiot,
'ApouStc, Zg'jYfJia, Eùpa)7C<$c, KaixiXia, B7)6a[X(xap(a ij Bir)Oa{jLav(a, Téppir),
'ApijJtapa, *EpaYtïa; et en Mésopotamie ^ donc sur l'autre rive:
nopa(y.a,'Avidva, Bstoatx^T), Sapvoûxa, BspaCoa, Mauoat, Nixr^^opiov, MaYoû- 8z, Xa^iôpa.
La première de ces villes est placée par Tltinéraire d'Antonin * à 32 milles au nord de Zeugma * ; à 24 seulement serait la seconde, suivant la Table de Peutinger qui l'appelle Aroulis. L'une des deux peut parfaitement coïncider awec Roian-Kaleh^ au confluent du Marsifan (sans doute le Marsyas de Pline). La position en est merveilleuse *. « L*assiette de cette forteresse a été choisie sur un promontoire escarpé, dominant par trois de ses côtés la vallée du 'Marsifan et le cours de l'Euplirate. Une coupure de 30 mètres de profondeur, taillée dans le roc vif, la sépare du plateau auquel elle se rattache topographiquement ^ »
Il serait naturel de placer là Aroudîsou Vrima, plutôtla première d'après la distance ' ; plutôt l'autre, si Ton se fonde sur Tonomastique — très douteuse, il est vrai,— sur ce qualificatif de giganti, qui semble adéquat àla situation, et sur le fait que cette ville fut jadis un évêché '. Du moins, si, dans Tétat ac-
« Id., XXI, 7, 7.
» Geogr., V, 44, 10.
* Ibid., V, 17, 5.
* 189, 7, Bousle nom à'Vnna giganti; pour les formes diverses: Ou oifAa, 'ûpi{xa, Vrama, "Opifia dans Georges de Chypre, cf. Véd. Gelzer,
^ Socrat., H. eccL, III, 25, parle d'un Abraham Vrimorum episcopus.
* Cf. Hamann et Puchstein, pi. L, i.
'C. Isambert, IHnér, de l'Orient, p. 750. Il compte, à 25 lignes d*intepvatle : De Bir-Edjik à Roum-Kalek : 10 h. 30 minutes ; plus loin : Rountr-Kaleh (7 h. 45 minutes de Bir-Edjik). .Voilà deux indications difficiles à concilier. La première supposerait une cinquantaine de kilomètres, la deuxième environ 35. Le contexte donne à penser que c*est la première qui est erronée ; les itinéraires anciens indiqueraient respectivement 36 ou 45 kilomètres. N'ayant point accompli le trajet moi-même, je ne puis proposer aucun chiffre.
* Encore n'y a-t-il pas là un obstacle dirimant à choisir l'autre ; rien n'indique où passait la route ancienne, qui faisait peut-être quelque détour.
*Gar il y a une église byzantine à Boum-Kaleh. Mûller (ibid.) meltraîl là le Gatabanade Tltin. d'Antoain (186; 3), inconnu par ailleurs.
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tuel, Roîim-Kaleh offre Taspect d'une forteresse médiévale *, il n*estpas douteux que les fondements en sont plus anciens.
Avant d'y parvenir moi-même, venant du nord, de Samosate, j'avais remarqué, à 1 heure 1/2 en amont, an bord do fleuve, une inscription ^ selon laquelle deux uexillationes, dont Tune empruntée à la leg. 111 Gallica, avaient séjourné là, au moins sous Vespasien, et établi une cochlis pour puiser de Teau. Au-dessus, les soubassements d'une construction carrée peu considérable, en gros blocs taillés : peut-être un réservoir, peut-être une tour de guet permettant de surveiller les abords du fleuve. La légion venait d'être renvoyée de Hésie en Syrie ' ; il est possible qu'on en ait fixé là un détachement, mais aussi que par derrière il y eût quelque bourg. Aucun village aujourd'hui dans les environs immédiats ; pas de ruines ; mais le fait n'autorise aucune conclusion positive. De toutes façons rétablissement de la cochlis ne s'explique que par le voisinage d'une localité ou d'un poste militaire, sinon des deux à la fois.
Or la photographie que j'ai prise devant l'inscription * montre que Tune des rives forme un éperon qui s'avance dans le fleuve ; il s'agit de la rive est, celle des deux gui présente eu cet endroit la courbe la plus prononcée, celle par suite que le courant devait affouiller avec le plus de force. Il n'est pourtant pas venu à bout de désagréger et d'entraîner ce promontoire ; les débris qui surmontent ce dernier sont peu reconnaissables ; rien n'interdit du moins de supposer qu'ils représentent les restes de la culée d'un pont antique ; ou bien ce cap pouvait être utilisé comme réduisant la largeur de la rivière, ce qui facilitait au moins rétablissement d'une chaîne de pontons. 11 serait donc bien tentant de prononcer ici le nom de Capersana. Certes, trois siècles se sont écoulés de Vespasien à Julien ; mais il est permis de penser que ce passage était depuis longtemps connu, et considéré comme précieux au temps d'Ammieu, puisque Constance s'empressa de le rétablir ^
1 Cf. Humana elPuchstein, p. 175, la fig. 23 qui donne en plan Roum- Kaleh et ses abords.
2 BCH, XXVI (1902), p. 205-7.
3 Le transfert eut lieu en 70 (Tac, Hist,, IV, 39). *Cf. Tour du Monde, 1905, p. 163.
^ Streck, modifiant son opinion première (suprà, p. 272, note 4), estime que Capersana doit être cherchée dans la région de Roum-Kalch^