DU TIGRE K L*EUPHRATB. ROUTES, FORTERESSES DE MESOPOTAMIE
tance au sud-est, les ruines de deux formidables castella rectangulaires. Le second S de 200 mètres de long environ, et qui devait être le fort de la frontière même, avait eu douze tours rondes massives ; deux d'entre elles naguère se dressaient encore.
En dépit de sa situation critiquable, et grâce à ces travaux méthodiques, Dara semble avoir été à la hauteur de son rôle dans la deuxième guerre persique de Justinîen : Chosroès renonça à en prolonger le siège ; il est vrai que les 1.000 livres d'argent qu'il reçut des habitants influencèrent, plus que la résistance éprouvée, sa décision *. Les empereurs ont toujours témoigné à celte cité une vive sollicitude ; dans les derniers temps de l'occupation romaine, sous Phocas, une importante garnison y était cantonnée et un consulaire la commandait \
Il faut bien dire aussi quelques mots deNisibis S bien qu'elle ait été de très bonne heure arrachée aux Byzantins ». Elle était toute voisine de Dara, mais eut une histoire beaucoup plus mouvementée «; assez loin d'ailleurs remonte la fondation d'xViilioche de Mygdonie — c'est le nom qu'elle portait sous les Séleucides ^ Elle ne fit que changer de maîtres pendant plusieurs siècles : les Arméniens l'enlevèrent à ses fondateurs; LucuUus la conquit surTigrane à la suite d'un long siège". Après la défaite de Crassus, les Parthes l'arrachèrent aux Ro-
* Sachau (p. 393-4) Pappelle SerdjéKhan ; c'est le môme que Czernik (II« p., p. 16) nommait Berdewill-Kasr, et Texier Ka/ra (p. 56). A cet endroit, la 1V« carte annexée par Gelzer à son édition de Georges de Chypre porte, je ne sais pourquoi, Idripbthon. V. infra^ p. 320, note 5.
» Procop., B. P., loc, cit.
3 Theoph. Simoc, 111,6, 1 ; III, 10, 5.
^ Nicrloi; à Toriglne, selon la forme sémitique ; plus tard, les Romains ont prononcé et écrit Ntdiêtç (cf. Eb. Nestlé, Berliner phil, Wochenschr,,
^ Josué le Stylite (Chroniq.y 8) se fait seul Técho d'une tradition infiniment suspecte, d'après laquelle Jovien, par le traité de 363, laissait Nisibis aux Perses pour 120 ans seulement; mais, à l'échéance du terme, ceux-ci n'auraient pas voulu la restituer.
« V. Ritter, Erdk,, XI, p. 413-438.
■î Polyb., V, 51 : 'Avitôxeia iv MoY^ovE^q^; add. Strab., XVI, 1, 23, p. 747C;Plin., H. iV., VI, 42.
^ C'était déjà alors une forteresse des plus puissantes, avec ses doubles murs de briques, d'une épaisseur formidable et entourés d'un fossé profond (cf. Dio Cass., XXXV, 6, fragm.).
318 l'occupation TnaiToaiALB
mains ; Trajan s'en empara, mais on connatile sort de toutes ses conquêtes d'outre-Euphrate. Elle redevint encore ronaaine pourtant, prit le titre de colonie sous Septime Sévère. Saporl*' s'en rendit maître en 24S, Gordien III la recouvra pfMque aussitôt, et Diodétien et Haximien, la voyant destinée à subir à coup sûr les premières attaques de l'ennemi, y accomplirent les travaux nécessaires à sa mission d*avant-garde ^ Ce que furent ces travaux, nous Fignorons. Julien, racontant les sièges qu'elle subit encore sous Constance, après tant d'autres \ n'en laisse rien soupçonner ; à Ammien Harcellin nous devons une simple allusion aux murs formidables de Nisibis, « sans la* quelle on ne pouvût dominer en Orient* » ; et les géographes ou historiens arabes, parlant plutôt des jardins cultivés qui l'entounûent, innombrables, le font avec l'exubérance ordinaire à l'imagination orientale ^. Oppert, il y a cinquante ans, n'a retrouvé aucune trace de ses grandes murailles ; Sachau a pu à peine apercevoir, parmi les débris de colonnes et les amoncellements de pierres, de tuiles et de décombres de toutes sortes, à demi recouverts par les sables, quelques blocs taillés indiquant un pan [isolé de l'ancienne enceinte *.
Reste à dépasser la barrière du mont Masîus, pour suivre la vallée du Tigre ; la ligne des postes y a pour nous un intérêt très particulier, car, sur une bonne longueur, les deux rives n'appartinrent à la fois aux Romains que pendant soixantesix ans, entre Galère etJovien. Par malheur, on ne peut donner qu'à l'aventure, auprès du fleuve, une place déterminée à ces difl'éreQtes stations militaires. Où était exactement, par
* Assémanî, BibL or., I, p. 262 : Anno Graecorum 609 (= 298 p. C.) Romani Nisibim instaurarunt,
2 Or., I, 27 sq.; II. 62 sq. (eo 338, 346, 350); cf. Sex. Ruf., Breu.,21 : Ter aulem est a Persis obsessa Nisibis : sed maiore sui delrimento^ dum obsideret, hoxtis affeclus est,
♦ V. J. Oppert, Expéd. scientif. en Mésopotamie, Paris, 1863, I, p. 61. ^ Op. laud., p. 392. OppeDheim {VomMittelmeer..., II, p. 31 sq.) : Plus
que des ruioes informes et, dans les maisons modernes, des restes de colonnes et de chapiteaux. — Nisibis fut dévastée par Maurice sous Tibère II (Theoph. Simoc, III, 16, 1). La roule qui parlait vers Test franchissait ie Diagdiag par un ponl, dont l'arche existait encore lors du voyage de Czernik (1873), mais était déjà très menacée lors des hautes eaux (II* p., p. 15).
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exemple, ce castrum Maurortim qu'Ammien * cite à côté de Nisibis, de Singara, et de qiii7ize places fortes, perdues à la suite de la déplorable expédition de Julien? Celte vallée serait à suivre attentivement ; les données de Tonomastique seules ont mis sur la voie de quelques identifications *.
Ce n'est pas cependant qu'elles ne laissent plus d'une fois place au doute. Ammien raconte que Sapor, en 360, évita prudemment Nisibis, se rappelant ce qu'il y avait souffert, et, obliquant vers la droite, marcha sur Bezabde, appelée aussi Phoenice, yniinimentum inpendio tialidiim in colle médiocrité' edito positum iiergensque iîi margines Tigridis atqiie, ubi loca suspecta stint et htanilia, duplici mtiro uallatum, ad cuiiis tutelam très legioiies siint depittatae, seciinda Flaiiia secundaque Armeniaca et Parthica itidem secunda ciim sagittariis pluribmque Zabdicenis,., ' Un coup de bélier ébranla les murs au point qu'une tour s'effondra, et les Perses entrèrent par la brèche. Oppert * plaçait Bezabde k Djezirehy Gozartha-Zabdi chez les auteurs syriaques ^ De fait, il y eut là une ville antique ; on en voit encore une porte et lés murs où, comme dans les villes déjà décrites, entrent à la fois la pierre taillée et le blocage. Seulement Djezireh est dans une île, en plaine ; ce n'est pas le mtinitnentum in colle edito dont il s'agit, et peut-être Bezabde, ainsi qu'Oppert l'admettait au besoin, serait-elle mieux placée un peu en aval, au point que Sachau ^ appelle Kasr-Della, si toutefois ce médiocre village peut occuper l'emplacement d'une forteresse qui reçut une si importante garnison. L'orientaliste allemand reconnaîtrait plutôt dans Finik, situé plus en amont, l'ancienne Phoenice \
' XX, 7, 1-13 (munimentum perquam oporlunum) ; Constance essaya vainement de le reprendre : ibid,, 11, 6 sq.
'^ Il en est, de ces castra^ que cite Georges de Chypre, et dont on ne trouve pas trace chez les autres écrivains grecs ou les orientaux ; mais il les énumère en désordre, ce qui ne permet pas de leur assigner une situation. Tel est le xàrcpov Pi^xr^cpâ; (913) ; G. Hoffmann l'assimile à Cepbas sur le Tigre. Sachau le met plus près deMardin; cf. Gelzer, op. cit., p. 156-8.
' Eod. loc.
^ Op. cit., p. 64 ; 810 Frœnkel, Pauly-W., s. u.
^ La racine se retrouve dans le nom du district entier, la Zabdicène, dont Bezabde devait être le chef-lieu. Cf. Amm., XXVl, 7,9; Zosim., III, 31, 1 ; Sozom., H. eccl., II, 13 : Za68atov x<«>P^ov.
• Reise, p. 377.
^ Sic Ritter, XI, p. 121 ; Ainsworth (Travels, II, p. 345-357) y a observé
320 l'occupation territoriale
La convenlion de 363 avait laissé aux Romains tous les territoires à Touest d'une ligne partant de Dara vers le nord ; ils gardaient ainsi le chemin de Dara à Amida, par une vallée étroite, difficile, accidentée, également jalonnée de castella; Procope récapitule un certain nombre de ces forts intermédiaires.
D'abord Ciphas ; celui-ci était depuis longtemps un poste considérable, si c'est bien à lui que s'applique une mention de la Notitia dhgnitatum *. D'après une source syriaque, celle place aurait été construite par Constantin *.
Ensuite — ou en outre I — Sauras ', Smargdis ^, Lomé, Hleriplithon ', Attachas^, Siplirios ^ Ripalthas, Banasymeon ■,
les ruines d*un casiellum flanqué de tours carrées, et mesurant environ 600 pas sur 1100. Sur les collines voisines, deux autres plus petits, mais encore mieux situés. L'assimilation d'Ammien est fausse, dit Ritter ; il a en vue Bezabde et fait la supposition erronée qu'elle s'appelait autrefois Phoenice (Bezabdem^ quant Pkoenicam quoque institutores ueteres appellarunt), Hyvernat et MûUer-Siraonis {op. ciC, p. 35-37) font aussi la dislinclion entre Phoenice et Bezabde. Streck (Pauly-W., SuppL, Bezabde) propose d'identifier Bezabde avec le Sacpà de Plut., LuculL, 22 (ZdtTtoïj dans Ptolem., V, 17, 6) ; iicMûller.
* Or., XXXVI, 30: Praefectus legionis secundae Parthicae Cefae ;la même légion s'était Irouvée auparavant à Bezabde, mais peut-être Bezabde = Cefa (v. la noie précédente).
- Socin, Zeitsckr. d. d. morgenlàtuL Gesellsch., XXXV (1881), p. 239. Dans cette langue, le mot signilie « forteresse de pierre ». Ce fut quelque temps une prison d'État des Perses, d'où le nom que lui donne encore Procop., B. P., I, 5, 7 : opojpftjj t^c Ar;Or^; ; cf. Theoph. Simoc. (IIÎ, 5, 12), qui l'appelle aussi (ppojp^ov T il '.'^i pour/. Dans Georg. Cypr. (933) : y.. ï'.-ridjv Xi^a;, formule énigmatique (cf. Geizer, p. 163). Ritter (XI, p. 81 sq.) la met près à'ilassankef (à cause de la finale kef probablement).
^ Georg. Cypr., 919 : x. T^ajoa; (add. 930); pour ridentification avec SoVy V. Socin, ibid.y p. 265,
'* Ritler (XI, p. 82) le confond avec Mardin (Maride) ; l'idée est acceptable.
* A corriger en 'losr^Oôv, selon G. Hoffmann, à cause de la forme syriaque Idribù ; cf. l'éd. Geizer (p. 159) de Georj^es de Chypre, qui donne : xàiTpov 'Pi'wOov (917). V. supra j p. 317, note 1.
« Add. /?.' P., I, 21, 9 ; Georg. Cypr., 938 (f.elzer, p. 164), auj. Àlak, sur la rive gauche. Il était éloigné de 100 stades de Marlyropolis sur le Nymphios [B, P., I, 21, 5-0), donc très proche du Tigre.
■^ "Ijcppiov dans Georges de Chypre (918). Siphrios était à 9 milles d'Ainida; c'est là que Ciivad écrasa le corps byzantin de Patrice et Hypatios (Procop., B. P., I, 8, 10).
*^ Seeck rapproche Banasam de la Not. (XXXV, 6, 18 : Equités promoli indigenae); mais celui-ci est en Osrhoène, et non en Mésopotamie.
DU TIGRE A l'eUPHRATE. ROUTES, FORTERESSES DE MÉSOPOTAMIE 321 Sinas, Rhasis, DabanaS *, xal 6'(ja i'XXa svxaùOa *ex TtarXaioû l<jxt '.
La dislance totale est d'à peine 100 milles ; les cas/e/fe auraient donc été échelonnés de 8 en 8 milles, et même moins. Mais d'abord ils n'avaient que l'apparence de forteresses avant que Justinien leur eût donné des murs respectables. Notre auteur ajoute que la plaine qui s'étend au pied de la montagne est fertile, couverte de petites bourgades, mais exposée au pillage : l'empereur construisit sur le sommet voisin le çpouptov BafftXêtov ^ 011 les paysans purent déposer leurs biens les plus précieux et trouver un refuge à l'approche de l'ennemi.
D'autre part, il apparaît bien qu'en réalité, de ces castella, les uns se trouvaient près du Tigre, les autres sur le Masius. Théophylacte Simocatta ^ signale l'importance du mont Izalas, qui avait vue à l'est sur le Tigre et que dominait une forteresse (sans doute Bezabde). Ammien semble donner ce nom à la partie orientale du Masius, entre il/arrfm et le fleuve ^ En 3o9, les Romains s'avançaient dans la direction de Nisibis, voulant fortifier cette ville et rester maîtres de l'Izalas ; mais ayant aperçu les feux de l'ennemi qui, par le castrum Maurorum, Sisara et autres lieux de la frontière, s'était approché lui-même de Nisibis, ils s'enfuirent du côté d'Amida par Meiacarire ; Ammien, qui était parmi les fuyards, a pu prendre connaissance personnelle de la contrée. L'armée perse les poursuivit: a Bebase loco itinere flexo dextrorsiis.,. per Horreii et Meiacarire et Charcha ut transiturus Amidam, cum prope castella Romana uenissetf quorum unum Remau, alterum Busan appellatur •... Suit un épisode accessoire.
On conclura de ce récit que Bebase ', comme le « camp des Maures » et Sisara ', était situé entre le Tigre et Nisibis, et plus près de cette dernière. Horre, Meiacarire • et Char-
^ V. supra^ p. 306, note 9.
2 Deaed., 11,4, p. 222.
» Kàjipov BadtXixov de Georges de Chypre (928).