‹ La Galère conjugaleChapitre 11 sur 24 · I DO · texte numérisé non relu

I DO

la santé des siens exigeait la villégiature, décida que, cette année-là, l’été commencerait le I er avril, & elle vint s’inftaller dès ce jour à Versailles, rue de la Pompe, dans un appartement meublé.

A Paris, les mauvaises langues, qui ne pénétraient point les gigantesques desseins de la baronne, assurèrent qü’elle fuyait ses créanciers. La mère de Laure laissa dire. Que lui importait l’opinion du vulgaire? son siège était fait.

Tout d’abord, le déplacement qu’elle imposait à sa fille sembla produire sur cette dernière un effet désaftreux. Versailles n’eft point un lieu propre à réveiller les ardeurs & les appétits mondains dans une âme vouée à un deuil obftiné. Un froid lugubre & mortel vous pénètre jusqu’à la moelle des os, lorsque du milieu de sa place d’Armes on regarde les trois avenues de Sceaux, de Paris & de Saint- Cloud : immense patte d’oie qui s'étend sur cette ville comme s’étendit sur la France la lourde main de son fondateur, de ce Louis XIV dont le règne fut plus grand encore par ses malheurs que par son éclat. Versailles convient aux spleenétiques endurcis; ils y rencontrent à chaque pas le silence & l’atonie. Mais un cœur endolori se comprime encore sous les ombrages disciplinés, reftilignes & désespérants du parc. En les parcourant, on songe, malgré soi, à ce prince vaniteux qui jeune afficha des amours sans myftère & vieux fit parade d’une dévotion sans tendresse & sans indulgence.

Un mariage de raison

Le souverain qui martyrisa ses maîtresses ne pouvait manquer d'être cruel envers la nature. A Versailles, il lui a mis des dentelles, une petite oie, des plumes, des talons rouges & du fard. Tout ce qui s’étend dans la vue du château a été dompté. L'eau a été détournée en cascades flatteuses, les allées percées & taillées sans caprice; l’herbe des quinconces, l’herbe libre & humble, le tapis du pauvre, a été elle-même contrainte & violentée. Les arbres sont devenus des courtisans vêtus d’habits de cour, ils portent le bouton comme des veneurs royaux. Tout eft domination & esclavage, tout ell défi au ciel, à la terre, à l’air. Tout rappelle l’égoïsme incommensurable du roi soleil, dont les désirs furent toujours des lois & coûtèrent à la France tant d’hommes & d’argent.

Mais on ne féconde point avec la mort, & Versailles reftera à jamais flérile. Il sera éternellement la cité du tombeau. Sous chaque arbre cle son parc erre une ombre, un fantôme. Et quand la nuit les nymphes & lesdivinités de bronze & de marbre, les tritons & les naïades des jardins veulent entonner les louanges de Louis le Grand, le chœur de ceux qui sont morts à la peine en creusant le canal & la pièce d’eau des Suisses, en amenant les eaux de Marly, en plantant ses charmilles, le chœur des victimes étouffe la voix des dieux & des déesses. Etait-ce le bruit de ce remords immense qui doubla l’ennui de madame Borel ? Était-ce plutôt le bruit

i5?. La galère conjugale

de sa propre conscience prête à succomber? Quoi qu’il en fût, la jolie veuve errait des heures entières dans le parc; traînant après elle la petite Espérance; elle demandait, sans le trouver, l’oubli de ses peines û une activité faêtice.

Si, au lieu d’assifter au réveil du printemps dans un jardin d’opéra, madame Borel eût joui du grandiose spectacle de la rénovation de la nature libre, peut-être des émotions consolatrices fussent venues rasséréner son âme. Le moindre coin de terre où l’herbe croît en liberté, où le soleil lui prête les reflets de l’émeraude; un étang sur lequel luttent & se poursuivent mille insectes divers, un arbre dont chaque bourgeon apporte un peu d'espoir & de joie eussent mieux diftrait Laure. 11 lui fallait, à la place des longues colonnades de marbre, une petite maison gaie & baignée de lumière autour de laquelle piaulent les foules des gallinacés bavards, les poules & les poulets pillards; les dindons à l'air magiftral, les canards, les oies & les pigeons. Il lui fallait la vie, elle reliait dans le silence & l’immobilité.

Madame de Barencie considéra d’un œil sec l’envahissement du cœur de sa fille par l’ennui, la chère dame espérait en tirer parti.

Les mères, mêmes les meilleures, lorsqu’il s’agit de l’établissement de leurs filles, deviennent parfois terribles. Pour atteindre le but qu’elles convoitent, elles se rendent souvent coupables de

Un mariage de raison

ibl

petites infamies , de petites lâchetés dont elles s’excusent par la sainteté de leur dessein. Il n’elt presque pas de mariage qui ne soit le sujet d’une conspiration intime. Les notaires, les confesseurs, les médecins & les domefliques assiflent de près aux péripéties de ces petits drames bourgeois que dirige toujours la mère de famille & pourraient les déjouer d’un mot. Cette tendre sollicitude des femmes pour se débarrasser de leurs enfants efl malheureusement approuvée & louée dans le monde, & si madame de Barencie n’avait tout d’abord brutalement manifefté son admiration exclusive pour les rentes du général, on n’oserait blâmer tout haut sa logique & ses espérances.

C’eft que le mariage devient de plus en plus une affaire.

Les parties contractantes défendent & font valoir leurs intérêts avant de la conclure. Or, dans les affaires, le gain de l’un correspond toujours à la perte d’un autre. Quand donc, dans une corbeille de mariage, il y a argent, convenances sociales &. belles espérances, tout efl pour le mieux. L’amour & le bonheur viendront plus tard, s’ils viennent. Ce ne sont que des fruits aléatoires, & d’ailleurs on n’en parle jamais au contrat.

Ainsi raisonnait la baronne, tout en guettant une occasion favorable.

De son côté, le comte de Mercurey commençait ù se lasser des obflacles sans cesse élevés par le cheva-

1 54 La galcre conjugale

lier , & recherchait également un prétexte pour marcher de l’avant.

Arthur jouait l’homme du monde avec son supérieur, mais il n’en était pas moins fort mal dans ses affaires. Le temps n’était plus où les femmes de procureur donnaient des équipements aux beaux mousquetaires. Les procureurs étaient devenus des avoués, & leurs femmes vertueuses & économes. Quant aux mousquetaires & gardes du corps, lorsqu’ils avaient besoin d’un équipement, ils l’achetaient eux-mémes, le payaient s’ils étaient en fonds, & ne le payaient point si les toiles de leurs poches se touchaient.

Cela avait toujours été précisément le cas du chevalier. Depuis une huitaine d’années qu’il avait l’honneur de faire partie de la maison du roi, il oubliait, les jours de solde, de réserver la part de ses fournisseurs, de telle sorte que les réclamations, d’abord timides, des passementiers, des tailleurs, des selliers & des armuriers devenaient chaque jour plus hardies & ne tendaient à rien moins qu’à étouffer sous leur poids le frère de madame Borel. Elles arrivaient plus directement au général qu’à tout autre, le commandant en second de la compagnie étant spécialement chargé de la surveillance des officiers. Le comte vit dans cette circ'onflance le prétexte qu’il appelait de tous ses vœux. Il se rendit un matin chez la baronne & chez sa fille.

Leur logis n’indiquait point la richesse.

l.'n mariage de raison ! 3 5

Qui a vu un appartement garni de province les a tous vus & les dépeindrait les yeux ferrnés.

Des pièces immenses & carrelées, ouvertes à tous les vents & à tous les voyageurs comme un caravansérail..

Quant à l’ameublement, on dirait les épaves de vingt naufrages survenus aux quatre points cardinaux ù vingt siècles de diftance.

Le général, confus comme un sous-lieutenant à sa première bonne fortune, fut introduit dans une salle ù manger-salon, où les deux dames travaillaient ù quelque ouvrage d’aiguille ou de tapisserie. La petite Espérance jouait dans un coin & entamait avec sa poupée une conversation des plus intéressantes. La baronne avait rougi jusqu’au blanc des yeux , lorsque son unique domeftique annonça le général; on eût dit qu’il s’agissait d’ellemême. Laure reçut le comte simplement & sans se douter que dans cette visite le sort de sa vie allait être détourné une seconde fois.

En s’asseyant sur le fauteuil que madame de Barencie lui désigna de la main, le général jeta un regard demi-circulaire pour reconnaître le terrain. Tout d’un coup d’œil, il devina la gêne de cet intérieur. Il avait assez loué d’appartements meublés dans sa jeunesse pour savoir ù un petit écu près le prix de celui où il venait d’entrer.

Au lieu de produire sur M. de Mercurev une impression pénible, cette misère mal déguisée lui ré-

jouit le cœur. 11 eft même possible que le général eût voulu la famille de Barencie plus infortunée encore, afin d’être plus certain de réussir.

— Madame la baron ne, dit le comte après les compliments d’usage, ce n’efl point uniquement pour remplir un devoir de politesse banale que j’ai pris la liberté de me présenter chez vous.

Madame de Barencie se posa dans une attitude à la fois digne & commode pour recevoir la demande en mariage du comte dont elle voyait l’annonce dans ce préambule. Celui-ci se recueillit un inftant & continua :

— Je porte une amitié sincère à monsieur votre fils, & je professe pour votre famille une eftime toute particulière.

La baronne fit un signe de tête charmant.

— Mais, reprit M. de Mercurey, ma position beaucoup plus élevée que celle de M. de Barencie m’impose des devoirs avec lesquels je ne puis transiger; cependant l’amitié a des droits, & avant de provoquer contre le chevalier une mesure rigoureuse, j’ai voulu vous prévenir pour que vous avisiez au plus vite à le tirer d’affaire.

La baronne ne comprenait plus du tout. Elle regarda le comte ; elle regarda sa fille qui, jusque-là. avait écouté l’entretien sans y prêter grande attention, mais qui, dès qu’il fut queftion d’un danger pour Aithur, manifefla une grande inquiétude & demanda aussitôt à M. de Mercurev ce qui était

Un mariage de raison

arrivé à son frère & ce qu’elle pouvait faire pour lui.

— Mon Dieu, mesdames, fit le général, M. de Barencie court grand risque d’être mis en rélorme ; il a des dettes, beaucoup de dettes...

— Eh bien ! répliqua la baronne déçue dans son attente, si le chevalier a des dettes, qu’il s’adresse au roi. Sa Majefté lui viendra en aide. Elle peut bien faire cela pour notre famille qui lui a toujours & de tout temps été fidèle.

C’était une pierre lancée dans les vitres du général. Il n’y prit garde & répondit, tandis que Laure, voyant qu’il ne s’agissait que de dettes, retombait dans sa rêverie :

— Je ne crois pas, madame, que Sa Majeflé soit assez riche pour désintéresser les créanciers de tous ses amis.

— Alors, fit la baronne, les créanciers de mon fils attendront, car je ne possède rien. Je me suis saignée aux quatre membres pour marier Laure, & maintenant nous sommes dans une condition bien au-dessous de notre rang. Mais, vous l’avez dit, général, nous vivons dans un temps où le roi ne peut rien pour ses amis. Le roi écoute les Chambres, les députés, que sais-je! Le roi s'occupe du peuple & laisse des Barencie quasiment mourir de faim. Je ne puis rien pour mon fils! rien !

— Alors, dit le général qui était trop intelligent pour n’avoir pas deviné de quelle étoffe était dou-

blée la baronne de Barencie, alors, il faut s’y résigner, le chevalier perdra son grade.

— Le chevalier perdra son grade, répéta la baronne, & ce sera un chapitre de plus à ajouter à la gloire du gouvernement conftitutionnel!

— A moins... insinua le comte avec une hésitation de bon goût.

— A moins?

— A moins que vous ne vous adressiez à des amis.

— Des amis! on ne les trouve jamais quand on en a besoin. D’ailleurs on n’a pas d’amis lorsqu’on eft malheureux.

— Oh! madame, répondit M. de Mercurey d’un ton plein de componction, pouvez-vous parler ainsi devant l’homme du monde qui serait le plus honoré & le plus heureux d’être rangé par vous au nombre de vos amis.

La baronne rie se faisait point répéter les choses deux fois. Elle vit le détour que prenait le général; il ne lui convenait point qu’il fût aussi long. Ce moyen d’arriver au cœur de sa fille par la reconnaissance ne lui semblait point d’ailleurs la marque d’une décision bien nette. Un homme de cent mille livres de rente, ardemment épris d’une femme pauvre & voulant l’épouser, devait, au sentiment de la baronne, aborder plus carrément les préliminaires matrimoniaux. La digne dame ne se doutait point des manœuvres du chevalier & imputait les tergiversations du comte à l’absence de projet arrêté.

Un mariage de raison

Elle résolut de faire naître sur-le-champ ce que les avocats appellent un incident d’audience, & ellS refusa les bons offices du comte.

— Je vous remercie, général, fit-elle; mais je n’accepte pas! Si le chevalier a fait des dettes, sachant que ni le roi ni lui ne pouvaient les payer, qu’il s’arrange! Je ne veux, je ne puis point m’endetter pour mon fils. Je n’ai pas que lui, général, faites-y attention, j’ai ma fille, ma Laure! ajouta la vieille dame en relevant ses lunettes pour laisser voir une larme d’attendrissement! ma Laure! & je ne dois pas la sacrifier.

— Mais, madame la baronne, répliqua le comte, je suis tout à votre disposition. Mon unique désir eft de vous obliger en vous laissant le soin de reconnaître...

— Je vous remercie de nouveau, interrompit nettement madame de Barencie; il eft inutile d’insifter. Je n’y mets pas de fierté & ie vous suis reconnaissante de votre offre ; mais, fit-elle en lançant à la dérobée un regard sur Laure, si nous acceptions, que dirait le monde? Général, vous voyez bien que cela eft impossible. Nous sommes deux pauvres femmes sans prote&ion, puisque le chevalier se rend indigne de son nom. Nous n’avons plus que notre honneur & nous saurons le garder tout entier.

Le général s’inclina; il était visiblement troublé par la diversion de son adversaire. Il balbutia & finit par s’embarrasser dans un long discours oü il

parla de son désintéressement, de son amitié, de son dévouement, de tout enfin, excepté de mariage.

Les hommes amoureux se laisseront toujours prendre aux glus les plus grossières : tout expérimenté que fût le comte de Mercurèy, il tomba tête baissée dans le piège tendu devant lui. Sans la présence de Laure, sans l’obllination qu'elle mettait à refier étrangère à la conversation, le général, comme dans un vaudeville, se précipitait aux pieds de la baronne &. lui déclarait son amour pour sa fille.

Madame de Barencie sentit que la situation se tendait, & que le comte approchait du ridicule; elle se leva à moitié, &, attirant sa fille dans ses bras, elle l’embrassa convulsivement à plusieurs reprises.

— ■ N’eft-ce pas, ma Laure bien-aimée, fit-elle, n'eft-ce pas que l’honneur efl le plus précieux des biens? Pour le conserver, nous travaillerons, s'il le faut, de nos mains. On nous verra couturières ou brodeuses, mais personne ne pourra dire qu’une Barencie a transigé avec ses devoirs!

Laure, peu habituée à une affeètion aussi exaltée de la part de sa mère, fut au moins aussi étonnée que le comte de cette mani fellation de tendresse. Prise au dépourvu au milieu de ses chagrins, ne sachant où visait la baronne, poussée par un bon mouvement, elle répondit aussitôt :

— Certes, ma mère, nous travaillerons! Et se ren lant complice sans le savoir des combinaisons

Un mariage de raison 161

conjugales de madame de Barencie, elle s’élança à son tour vers Espérance, & la serrant contre sa poitrine, elle ajouta dans un élan d'enthousiasme maternel : Oui, je travaillerai pour t’élever, pauvre petite, & pour que tu sois plus heureuse que moi !

Le général ne put tenir devant cette scène aussi attendrissante que rapidement enlevée.

— Vous, madame! travailler! travailler comme une mercenaire! s’écria-t-il; non! non! jamais! tant que je serai vivant. Et, honteux de cette sortie, il reprit d’un ton plus calme : Madame, voulezvous me permettre de demander votre main ù ma dame votre mère?

Dans le huis clos de sa conscience, la baronne triompha.

— Monsieur le comte, répliqua-t-elle, ma fille ne peut vous répondre elle-même & tout de suite. J’aurai l’honneur de vous transmettre plus tard ses résolutions; en attendant, permettez-moi de vous remercier dès à présent de l’honneur que vous nous faites !

Et elle se leva pour faire au général une révérence de congé, révérence profonde & cérémonieuse, qui ne supportait pas d’objection.

Le général salua, regarda Laure comme pour mendier un gage d'espoir; mais Laure, atterrée, ne voyait rien, ne disait rien.

Elle venait de comprendre le rôle que lui avait fait jouer sa mère.

iÔ2 La galère conjugale

— Eh bien? fit madame de Barencie lorsque le comte se fut retiré.

— Je ne serai jamais la femme du comte, répondit Laure du ton dont elle avait dit autrefois: Je n’épouserai jamais un autre homme que Jean.

— Alors, répliqua froidement la baronne, dismoi ce que tu comptes faire. Ton frère, toi & moi, nous sommes criblés de dettes. Il n’y a rien à espérer de la cour. Nous sommes donc defiinés h mourir de faim.

— Nous travaillerons!

— Cela se dit, mais cela ne se fait point, reprit madame de Barencie en massant une prise de tabac. Et d’ailleurs, quand cela se fait, cela rapporte peu. Le comte, ma chère amie, a cent mille livres de rente; & elle répéta en scandant les syllabes: Cent-mille-livres-de-rente ! En l’épousant, tu payes les dettes de ton frère; tu assures l’avenir de ton enfant; tu reconnais par un peu de bien-être la brillante éducation que je t’ai donnée & tu fais ton bonheur. Quatre heureux avec un oui! quatre malheureux avec un non ! réfléchis.

— Ma mère! dit Laure suppliante, attendez encore !

— Je répondrai donc au comte qu’il peut revenir.

— Ma mère, donnez moi encore une année à pleurer !

— Le comte n’attendra pas un an !

— Six mois.

Un mariage de raison

— Je lui en demanderai trois, & tu en prendras six.

Six mois après, Laure se remariait.

En sortant de l’église, la baronne remit au chevalier toutes les notes de ses fournisseurs soldées par le comte.

— C’eft égal, répondit Arthur, si vous vous étiez moins pressée, je passais capitaine & j'étais décoré.

— Égoïfte! fit la baronne en serrant affeilueusement la main de son fils.

Page 1