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Un an après son second mariage, madame la comtesse de Mercurey donna le jour à un garçon.
Le comte se montra reconnaissant envers Laure de la naissance du petit Henri, — on l’appelait de préférence Henri, à cause du duc de Bordeaux, — & tous les caprices raisonnables de sa femme restèrent des lois pour lui. Le père n’oublia point l’épouse pour l’enfant, ce que font trop souvent les hommes vaniteux qui synthétisent tous les bonheurs du mariage dans la perpétuation du nom & de la race.
Cependant la comtesse n'était heureuse que matériellement.
Quoique homme du monde, bien que brisé par les habitudes de la cour, le général était relié plus sabreur que tacticien. Il avait abordé sa femme un peu comme une Vénus de garnison, rondement & gaiement. En cela il s’était montré très-logique avec ses succès passés, mais médiocrement soucieux
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de son bonheur présent & à venir. Le général ne se souvenait point qu’une débitante de tabac ou une maîtresse d’eftaminet eût jamais résilié à la graine d’épinards du brillant colonel de cavalerie légère, & se croyait, en conséquence, de première force sur le chapitre de la séduction. Les militaires ont cela de personnel à leur état qu’ils mêlent û toutes choses l’autorité & la discipline, & supposent toujours que rien n’elt inexpugnable à ces deux éléments victorieux. Quand ils descendent des hauteurs du commandement, ils en conservent la raideur au milieu de leur famille. Si de même qu’on reconnaît toujours un militaire en bourgeois, de même il elt impossible à un officier de se dissimuler complètement dans un père ou dans un mari.
Médiocre psychologue, le comte se pressa trop, il voulut entrer d’assaut dans le cœur de sa femme. Il ne réfléchit pas que les sentiments tendres Si affectueux delà famille ne s’improvisent point. La nature, pour les enraciner profondément dans notre àme, a pris soin de les faire grandir avec nous. Le développement en elt lent & progressif. Aussi, lorsqu’ils exiltent, l’amour maternel & l’amour filial sont-ils les plus vivaces de tous les inltinéts, & résident-ils aux chocs les plus rudes. Les attestions qui procèdent des sens sont, au contraire, fragiles & passagères comme l’éclosion en elt inffantanée.
Dans son premier ménage, Laure avait tenu le haut bout de la communauté; elle avait dominé
Jean, & l’excès même de son autocratie amena la rupture du pafte. Dans son second ménage, elle fut réduite à un rôle plus que secondaire, à peu de chose près celui d’une sultane favorite. Elle subissait en quelque sorte la peine du talion, & souffrait à son tour du mépris de soi-même que donne à tout être intelligent l’oppression sans issue. Le général, grand admirateur de la loi salique, n’admettait point que les femmes pussent avoir une opinion sur les affaires. A son sens, leurs États devaient se borner au cœur de leur mari & à leur salon. Hors de là, il leur refusait toute action. Sa maison était montée sur ce pied. L’adminiflration de ses biens, meubles & immeubles, était confiée à une sorte de valet de chambre, intendant factotum, homme sur & impénétrable, type du vieux soldat subalterne, fait de dévouement, de probité & d’énergie, & qui gardait aussi fidèlement la clef d’une caisse pleine d’argent qu’un secret ou qu’une consigne.
Durand, c’était le nom du fidèle domeftique, Durand, le premier jour de chaque mois, apportait respectueusement à la comtesse la somme allouée par le général pour son budget particulier, mais il ne lui rendait aucun compte & ne lui demandait jamais ses ordres. Il réglait, sous sa responsabilité personnelle, les dépenses générales de l’hôtel & commandait à la domeflicité. La mission de madame de Mercurey dans la maison de son mari se bornait donc à porter des cachemires d’un grand prix, des
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toilettes splendides & des diamants magnifiques, à tenir son salon, à figurer dans les bals & dans les dîners, & à plaire à son seigneur & maître.
Beaucoup de femmes se fussent accommodées de cette exiftence oiseuse & vide. Quelques-unes eussent peut-être tenté de se consoler. Mais Laure n’était ni d’un esprit ù se contenter de si peu, ni d’un caractère à oublier ses devoirs.
Elle avait mordu à même la vie libre de l’artiile; elle avait senti brûler à côté d’elle cette fièvre de lutte, de projets & d’espoi? qui soutient le poète & le créateur. Si elle n’avait point su apprécier, au temps jadis, les alternatives & les émotions du combat incessant què Jean livrait à la fortune, maintenant les jours pareils & assurés que lui faisait le comte lui paraissaient amers. Elle n’était point encore d’un âge oü le luxe devient une compensation suffisante, & elle avait dépassé celui où la possession d’un équipage & d’un titre panse les plaies du cœur, où le bruit du monde domine les cris de l’âme. La comtesse, à trente ans, dans l’exubérance de la force d’âme & d’imagination’, se voyait emprisonnée dans un filet de fer à mailles dorées, & son caractère entier se révolta tout d’abord contre cette circonscription par trop étroite de ses droits & de ses devoirs. Elle tenta de s’appuyer sur sa mère, mais la vieille baronne, du premier coup, avait mesuré le général. En femme expérimentée, elle ne voulut point risquer les solides avantages que lui
assurait l’amitié de son nouveau gendre dans une campagne dont le résultat n’était point hypothétique.
Elle refusa net de se mêler des affaires de sa fille, sous prétexte qu’une belle-mère ne pouvait s’interposer sans danger dans le ménage de son gendre. Madame de Barencie engagea même Laure à montrer de la patience & lui prédit qu’elle n’obtiendrait rien de la ténacité du comte, si elle n’usait de ruse. La comtesse voulut alors essayer de la résiliante inerte. Elle se déclara malade les jours de grands dîners ou d’Opéra.
Le comte se piquait de savoir-vivre, mais ne soutirait pas qu’on lui désobéit deux fois; il flaira une espieglerie de sous-lieutenant qu’une visite inespérée contraint à garder la chambre un jour de corvée. 11 consulta son médecin. Celui-ci, s’il sc méprit sur les causes des indispositions de la comtesse, ellima leur degré d’intensité avec beaucoup d’esprit :
— Votre femme a des vapeurs, général, dit-il a M. de Mercurey, c’elt très-dangereux... pour votre coffre-tort'. Vous trouverez des remèdes souverains chez le joaillier de la comtesse.
Complètement rassuré, le comte jugea que Laure pouvait reprendre son service, & il lui démontra clairement qu’une femme du monde se doit au monde & qu’elle n’a le droit d’étre indisposée qu’aux heures & aux moments oü le monde ne réclame pas sa présence.
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Voyant que les escarmouches avec lesquelles elle avait tué Jean n’irritaient même point la placidité de son nouveau mari, qu’elle trouvait enfin un maitre indiscutable &. indiscuté, elle pleura. Quand elle eut épuisé cette consolation des opprimés, elle supputa le fort & le faible de sa position. A Peltime indifférente qu’elle avait pour son mari succéda la haine : haine comprimée mais violente, mais durable & qu’elle ne définissait point encore. G 'était le tremblement du cheval ù l’approche du cavalier qui l’a dompté par le fouet & l’éperon.
Comme le coursier savamment dressé, elle devina que le seul moyen de conquérir certaines immunités était de maintenir toujours éveillé chez le comte l’amour égoïfte qu’il avait pour elle. Elle se fit comédienne, se plia en apparence à toutes les exigences de M. de Mercurey & commença, sans préméditation, sa vengeance en reportant sur sa fille Espérance tous les trésors de tendresse que renferme le cœur d’une femme si peu sentimentale qu’elle soit; elle aima sa tille après son mariage encore plus que pendant son veuvage; Espérance ne lui rappelait-elle point en effet le temps où elle était maîtresse & libre, le temps d’un bonheur relatif, le temps de son premier mari? Quant au petit Henri, Laure le considéra comme l’enfant du comte; elle ne le maltraita point, mais elle le déshérita de ses caresses.
Le comte ne s'aperçut point de cette préférence.
insultante pour son sang. 11 ne vit rien que de très-naturel à ce que sa femme ne consentît point à éloigner Espérance. Le contraire l’eût probablement contenté, mais il n’eût jamais songé à l’exiger. Insoucieux des exquisités & des quintessences dont se repaissent les amants délicats, la présence continuelle d’un enfant, souvenir vivant d’un premier mariage, ne lui porta donc aucun ombrage. Il n’admettait point qu’au jour où son fils sortirait de ses langes brodés & ne serait plus un baby emmaillotté de dentelles, mais un enfant plein de gentillesse & de càlinerie, la comtesse ne l’entourât pas des mêmes adorations qu’Espérance. Dans son aveuglement, il allait plus loin & comptait bien que Laure saurait établir une diftinêtion entre le fils du général brillant, riche, titré, & la fille d’un pauvre petit musicien ignoré.
Madame de Barencie, elle, ne se trompa point un inftant sur les sentiments secrets de sa fille, & elle prévit qu’à un moment donné Espérance serait une cause de discorde. Fidèle à son syltème d’impartialité intéressée, elle évita toute allusion blessante, mais inflinclivement elle prit l’enfant en aversion. Elle la rudoyait, tandis que pour faire sa cour au comte, elle ne cessait de chanter sur tous les tons les louanges d’Henri, dont au fin fond du cœur elle se souciait médiocrement. Peut-être eft-ce aux brutales mercuriales de la baronne qu’il faut attribuer les pensées trilles qui voltigeaient sur la petite tête
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blonde d’Espérance. En l’initiant de bonne heure à son infériorité, à sa situation tolérée dans la maison de son beau-père, madame de Barencie avait tué le rire prêt à éclore sur les lèvres de cette enfant de huit ans.
Cependant tout alla pour le mieux jusqu’à la fin de l’année i83o. Revenue petit à petit de ses irritations premières, la comtesse s’habitua à la quiétude matérielle & à l’absence d’imprévu qui l’entouraient. Elle se consola par les soins qu’elle donnait à l’éducation de sa fille & par les pratiques de la dévotion & de la charité, retraite habituelle des grandes déceptions du cœur. Ce calme tout de surface, énervant & dissolvant, réagit même sur son physique, & madame de Mercurey, qui était née maigre, nerveuse & ardente, prit dans l’inaétion cet embonpoint satisfait qui changea son physique, comme les nécessités de son second mariage avaient changé son moral.
La révolution frappa cruellement le comte dans son ambition. Endormi dans sa faveur & sa richesse, il n’avait pu prévoir la cataftrophe & se retourner à temps. Le coup de tonnerre qui abattit une seconde fois la branche aînée le surprit au moment où il venait d’arracher au duc d'Angoulême la promesse qu’il serait compris dans la première promotion des lieutenants-généraux & des pairs de France à créer. L’ordonnance du 1 1 août i83o, qui licencia la garde & la maison du roi, ne lui laissa
d’autre alternative que de relier légitimité. C’était l’unique façon de ne point se rendre odieux & ridicule. Le comte ne s’y résigna qu’à regret. La cocarde tricolore lui rappelait de trop chers souvenirs pour qu’il n’en vît point le retour avec bonheur. La mort dans le cœur, il fit son devoir pour la première fois de sa vie & suivit Charles X dans sa retraite. Mais, à son arrivée en Angleterre, le vieux roi ne voulut accepter pour compagnons d’exil que des serviteurs dont la fidélité passée répondait pour l’avenir. La palme du martyre fut donc tout naturellement refusée au comte de Mercurey, déjà par trois fois relaps à ses adorations politiques.
A quarante -quatre ans, il vit son épée & sa carrière brisées entre unedynaftie tombée qui déclinait sa fidélité pofthume & une dynastie naissante qui n’avait pas besoin de son adhésion banale. Il revint en France encore plus trille qu’il n'en était parti.
Après être refié quelques jours à Bruxelles pour observer la marche du gouvernement, il se décida brusquement, sur le conseil de sa belle-mère qui l’accompagnait, ainsi que sa femme, à venir habiter de nouveau Paris, mais cette fois en simple particulier.
Cependant, de son hôtel du quai d'Orsay, le comte de Mercurey regardait avec anxiété le palais des Tuileries où, sur une douce contrainte de Casimir Périer, le nouveau roi s’était inftallé avec toute sa famille.
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La disponibilité tuait le général. Maintenant qu’il n’avait plus de soldats à commander, d’officiers à mener, d’ordres à donner, il enviait le sort du moindre officier, & lorsqu’il voyait passer un sous-lieutenant conduisant vingt-cinq hommes ù un polie voisin, il se disait que cet homme était plus heureux que lui. 11 avait un commandement, — un commandement de vingt-cinq hommes, c’elt vrai, — mais enfin c’était un commandement.
Un matin qu’il rêvait au moyen de rentrer dans la vie aêlive, son domeffique lui annonça qu’un homme du nom de Borel demandait à lui parler; pensant qu'un parent du premier mari de sa femme venait réclamer sa protection ou solliciter la faveur de déposer ses respectueux hommages aux pieds de la comtesse, le général, avec l’intention d’éconduire promptement cet importun, donna l’ordre de l’introduire.
— Monsieur le général, lui dit l’inconnu après s’être assis dans le fauteuil que lui indiqua le comte de Mercurey d’un gelte froid quoique poli, monsieur le général, avant de vous indiquer le motit de ma visite, je ne crois pas inutile de vous taire connaître qui je suis. — Je suis, ajouta-t-il lentement, je suis le premier mari de votre femme.
Le comte fitune grimace qui signifiait aussi bien : Je n’aime pas les mauvais plaisants! que : — La peite soit du fou! Cependant, sans montrer d’autres marquesde mécontentement, il répliqua froidement :
Ravij monsieur! énchanté! Et à quoi puis-je vous être bon ?
— Pardon ! je croyais vous avoir dit que j’étais...
- — Le premier mari de ma femme?
— Parfaitement, monsieur le comte.
— Et je vous réponds : A quoi puis-je vous être bon?
— Dame! vous comprenez!... fit celui qui se présentait sous le nom de Jean Borel, & un peu déconcerté de cette réception ù laquelle il ne s’attendait pas.
— Je comprends... ou plutôt je ne comprends pas que vous puissiez être ici, puisque vous êtes mort le...
— Pardon, monsieur le comte, interrompit Jean à son tour, je ne viens pas ici avec l'intention de me moquer de vous, comme vous affeêfez de le croire. Je ne suis pas fou non plus & je ne plaisante point. Je suis Jean Borel, le premier, le seul mari de la femme qui porte aujourd’hui votre nom. Il y a quatre mois, ù Bruxelles, j’ai appris que, par suite d’une erreur, ma femme se croyant libre s’était remariée. J’-ai voulu venir à vous tout de suite pour vous dire ce que je vous dis aujourd’hui; mais, retenu par la baronne de Barencie & surveillé par le chevalier, je n’ai pu reconquérir ma liberté qu’aujourd’hui. Faites venir madame de Barencie, & vous verrez si je dis vrai.
Le ton sur lequel furent prononcées ces paroles émut le général, il sonna.
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Un domeftique parut.
— Priez madame la baronne, fit le comte de Mercurey, de vouloir bien prendre la peine de passer dans mon cabinet.
Le domeftique sortit pour exe'cuter cet ordre. Le comte, dont les lèvres tremblaient & qui blêmissait à vue d’œil, se retourna alors vers son interlocuteur.
— Monsieur, lui dit-il, il eft encore temps de vous retirer avant que ma belle-mère arrive; car je vous jure que dans cinq minutes — comme elle vous aura démenti, comme il sera prouvé que vous vous êtes introduit chez moi dans un but que j’ignore — j’enverrai chercher deux fantassins au pofte voisin, & je vous ferai conduire chez le commissaire de police du quartier, avec lequel vous vous expliquerez.
L’inconnu s’enfonça dans son fauteuil.
— Général, fit-il, voici ma réponse : Je refte.
Madame de Barencie entrait en cet inftant.
— Connaissez-vous monsieur? lui dit le comte sans autre préambule.
La mère de Laure, qui, en ouvrantla porte, avait aperçu Jean — car c’était lui — s’était aussitôt remise de sa première ftupeur. Elle répliqua sans hésiter & d’un air presque naturel :
— Je ne connais pas monsieur! Qui eft monsieur?
— Vous voyez? dit le général en se tournant du côté de Jean. Et il sonna de nouveau.
La galcre conjugale
— Que faites-vous? dit madame de Barencie.
— Je vais faire arrêter monsieur, parce que monsieur prétend qu’il eft le premier mari de Laure. Une nuit passée au porte lui rafraîchira les sens, & puis il eft bon que nous sachions qui eft véritablement cet homme.
— Renvoyez le domeftique! s’écria la baronne, renvoyez le domeftique! Il eft inutile de faire du scandale, tout doit s’arranger en famille.
— Vous voyez! fit Jean Borel répétant la formule du général; sonnez, monsieur le comte, & allons chez le commissaire; il eft bon que l’on sache qui je suis.
Le comte deMercurey n 'était plus pâle; sa figure s’était subitement empourprée. Il s’avança vers madame de Barencie :
— Il faut absolument que vous vous expliquiez, & tout de suite,lui dit-il, bu je fais arrêter monsieur.
— Ne faites pas cela, général, ne faites pas cela, répondit la baronne qui paraissait avoir pçrdu la raison, ne faites pas cela! Quel immense malheur! & qui aurait pu prévoir!
— Expliquez-vous, ou plutôt répondez-moi sans phrases! fit brutalement le général, qui s’apercevait que, par une attaque de nerfs très-opportune, sa belle-mère cherchait à se souftraire à toute explication. Monsieur eft donc...
— Jean Borel! dit la baronne avec un suprême effort.
Une fille du premier lit
Le comte refta abasourdi sous ce terrible aveu. Mais il prit promptement son parti, &, se tournant vers le musicien, il ne lui adressa que ces six mots :
— Monsieur, je suis A votre disposition.
— Pardon, général, répliqua Jean, je ne vous comprends pas.
— Vous allez me comprendre, reprit M. de Mercurey en s’animant au fur & à mesure qu’il parlait, vous allez me comprendre. Par votre abandon qui ne démentait point votre mort supposée, vous avez créé à mademoiselle Laure de Barencie, — & il appuya avec affectation sur ces trois mots — une situation qui a permis un mariage contracté de part & d’autre loyalement & de bonne foi. Tant que vous vivrez, ma femme ne sera pas ma femme, elle sera ma maîtresse, &. je suis trop honnête homme pour maintenir un pareil état de choses. Vous mort, je redeviens mari. Voilà pourquoi il faut que je vous tue. Tant que je vivrai, n’espérez pas que je vous cède la possession de ma femme que j’aime & qui m’aime, entendez-le; moi mort, & seulement alors, vous pouvez reprendre vos droits. Voilà pourquoi vous devez désirer ma mort. Vous voyez donc bien, monsieur Jean Borel, qu’un de nous deux doit succomber dans le duel que je vous propose.
— Pardon, encore une fois, général! fit Jean; mais comme j’ai le droit pour moi, vous me per-
mettrez de ne pas m’en remettre aux hasards d’un duel.
— Est-ce à dire que vous avez peur?
„ — Je me suis battu deux fois avec M. le chevalier Arthur de Barejicie.
— Alors je commence à deviner vos desseins, dit le comte de Mercurey avec un souverain mépris, & j’aurais dû le faire depuis longtemps d’après vos antécédents. Vous venez pour profiter de la désastreuse position oü nous nous trouvons, ma femme & moi, vous venez nous soutirer de l’argent. Eh bien! soit, monsieur, faites votre prix, combien demandez-vous? dites-le, dites-le vite. Je suis assez riche pour payer cher & comptant.
— Monsieur le comte, vous m’insultez gratuitement. A ma place...
— Allons, dit le général, comme s’il était pressé d’en finir, faites votre prix ! faites votre prix !
— Je vous répète, monsieur le comte, que vous m’insultez gratuitement. Je ne veux rien de vous, ?i ce n’eft que vous me rendiez ma femme. Et si vous ne me la rendez pas de bon gré, je m’adresserai aux tribunaux qui vous forceront à me la rendre.
La baronne de Barencie avait trouvé plus commode de s’évanouir pendant la conversation de ses deux gendres. Le mot de tribunaux produisit sur elle plus d’effet que le meilleur réaftif; elle se dressa de toute sa hauteur & s’écria en s’adressant à Jean :
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— Ah ! monsieur, je l’avais toujours dit que vous étiez un mauvais mari & que vous n’aimiez pas ma fille!
— Comment! répondit Jean, je suis un mauvais mari & je n’aime pas votre fille, parce que je ne veux pas la laisser à monsieur!
— Voulez-vous vous battre? interrompit le général.
— Non.
— Voulez-vous de l’argent ?
— Non ! non ! mille fois non ! Je veux ma femme.
— Eh bien! vous ne l’aurez pas; moi vivant, du moins 1
— C’ell ce que nous verrons! rit Jean en se levant pour sortir.
Mais le général, devançant son mouvement, se plaça devant la porte &, se croisant les bras, lui dit :
— Vous ne sortirez pas!
— Vous ne m’assassineraz pas en plein jour, peut-être bien !
-—Si, rit le général de la tète plutôt que de la bouche.
Et d’un gelte rapide il décrocha d’une panoplie une épée antique ù double tranchant.
Madame de Barencie s’élança sur le général & s’écria : v
— Sauvez-vous, Borel, sauvez-vous ! Évitez uil malheur! il vous tuerait comme il ledit!
Jean ne se le fit pas répéter deux fois, profitant du temps que perdait le général à se débarrasser de sa belle-mère, il s’enfuit de la maison qu’habitait sa femme, beaucoup moins avancé que lorsqu’il y était entré.