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LE MORT VIVANT

Comment Jean vivait-il, alors que sa mort était légalement conflatée ?

Le fait n’eft point du tout romanesque, & aujourd'hui meme, malgré les sages prescriptions de la loi, les circonftances aidant, il pourrait se renouveler.

Lorsque Jean, désespéré, éperdu, ruiné dans ses rêves d’artifte, surexcité par l’ivresse, le découragement, & surtout par la crainte de déchoir aux yeux de sa femme, s’échappa de chez lui avec l’intention de se donner la mort, il était parfaitement résolu.

Il ne chercha point à attendrir Laure, il n’essaya point de presser la petite Espérance sur son cœur. Sa volonté était fermement arrêtée, & il ne voulait point qu’au moment suprême un souvenir ou un regret pût arrêter sa détermination.

Il erra toute la journée, en attendant la nuit propice aux sombres projets. Mille idées noires roulaient dans son âme endolorie & fatiguée. Malgré

lui, il cherchait à percer le voile qu’il allait violemment déchirer. Sa vie revenait à sa mémoire en un seul bloc, & d’un coup d’œil il en comptait les plaies béantes. C’elt un spectacle auquel se complaisent ceux qu’une suprême lâcheté mène au suicide. Ils trouvent encore une joie douloureuse dans ces derniers tourments.

Jean, avant de s’éloigner des siens pour la dernière fois, avait réuni toutes les ressources dont il pouvait disposer, argent & bijoux, & placé le tout sur un coin de son piano; tout à coup, en passant machinalement la main sur son gilet, il sentit une pièce de monnaie qui s’était fourvoyée dans la doublure.

Au milieu des événements les plus terribles, la machine humaine se laisse souvent diftraire par la plus petite circonflance.

Jean, qui allait se tuer, tint absolument à savoir quel épave il pouvait encore sauver du naufrage.

Après un travail de quelques minutes, il fit sortir un beau louis tout neuf & brillant dans l’obscurité comme les yeux jaunes d’un chat.

— Un louis! s’écria Jean; un louis! Eft-ce un avis de la Providence? Avec un louis je ne puis rien faire; mais avec un louis on peut jouer. Si je perds, je sauterai par-dessus le pont, & tout sera dit. Si je gagne, c’eft que je dois vivre ! si je gagne, je puis changer le cours de ma vie, je puis...

Le musicien entra à Frascati; il plaça son louis

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sur le numéro 32 . Une seconde après, il avait gagné trente-six lois sa mise.

Jean était condamné à vivre.

Il ramassa précipitamment les sept cent vingt francs que le banquier lui présenta, & s’enfuit sans regarder derrière lui. — Il avait honte. — Il avait peur.

Une heure plus tard, il se mettait en route pour les Pays-Bas, où il comptait cacher sa défaite d’artifle, & où il espérait bien que son eitimable beaufrère ne viendrait pas le relancer.

La lâcheté rend les hommes égQïffes, & Jean Borel était lâche. Sa fuite fut sa première, sa seule mauvaise aètion, mais elle dénotait qu’au milieu des épreuves douloureuses de sa vie, sa faiblesse dégénérait en égoïsme. Les frottements des misères humaines, au lieu de fortifier son âme & d’aguerrir son cœur, avaient usé chez lui ou plutôt endormi les ressorts de sa volonté.

Du relie, il expia cruellement ses fautes & fut puni, comme il le méritait, pour avoir abandonné sa femme & son enfant.

A Bruxelles, où il s’était retiré sous le nom de Perthuyset, — celui de sa mère, — il végétait en donnant des leçons & traînait une exiftence ennuyée & misérable.

On n’oublie pas aisément l’ambition & l’amour; on oublie moins facilement encore les douces joies de la paternité, & peut-être faut-il attribuer à l’ab-

sence du but l’insuccès des entreprises de Jean pendant son exil volontaire. Ne travailler ni pour soi — puisqu’il ne portait plus son nom — ni pour sa famille, ne donne ni courage, ni initiative, ni talent.

Jean passait dans l’isolement le temps qu’il ne consacrait pas à ses élèves. Toujours passionné pour son art, il étudiait les maîtres, & par l’analyse de leurs chefs-d’œuvre il parvenait quelquefois à tuer son ennui.

Un soir du mois d’oüobre i83o, au Grand- Théâtre, où l’on jouait un opéra nouveau, une vision lui apparut. Il crut reconnaître dans une loge des premières sa femme, sa belle-mère & la petite Espérance.

Pour se souitraire à cette apparition, qui lui sembla envoyée par les remords qui le rongeaient sans cesse, il ferma les yeux. Mais lorsqu’il les rouvrit, il coiillata que ce n’était point son imagination en travail qui lui montrait, après six ans de séparation, la fidèle ressemblance de sa famille.

Madame de Barencie, Laure & Espérance étaient bien là, devant lui.

Seulement, dans le fond de la loge se carrait un colosse mouftachu & décoré.

Comme l’infortuné musicien, ivre de joie, se précipitait hors des Halles, il s’aperçut que ce colosse n’était point Arthur de Barencie.

Cette observation, au lieu de mettre le comble à

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sa satisfaction, le cloua à sa place. Du fauteuil qu’il occupait, il pouvait heureusement considérer tout à son aise sa femme & sa lille, sans qu’elles pussent le voir.

Que Laure lui sembla belle! — Un charmant embonpoint remplaçait la maigreur un peu maladive de jeune fille qu’elle avait conservée pendant les premières années de leur mariage. — Sa luxuriante chevelure blonde encadrait maintenant un visage où rayonnaient la force & la santé.

La petite Espérance aussi était bien changée, bien grandie. Mais une teinte mélancolique répandue sur sa figure, la fixité hâtive de ses grands yeux bleus indiquaient déjà des pensées amères qui viennent aux enfants de huit ans lorsque leur intelligence eft développée par de précoces douleurs.

A la fin du spectacle, l’étranger, dont la présence intriguait Jean, accompagna Laure jusqu’à son hôtel & y entra avec elle. ?

Quand bien même Borel n’eût pas été sûr des principes & de la vertu de sa femme, la présence de madame de Barencie & d’Espérance eût éloigné de son esprit toute idée d’infidélité. Laure était d’un caractère à rendre son mari malheureux, mais elle était incapable de le tromper, si grands que fussent ses torts & si odieux que fût son abandon.

Jean n’en relta pas moins en contemplation devant la façade de l’hôtel, cherchant à se rendre compte, d’après le mouvement des lumières, à quel

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étage demeurait sa famille qu’il retrouvait d’une façon si inattendue, & qui ravivait dans son cœur un amour assoupi depuis longtemps. Les fenêtres du premier s’illuminèrent, puis s’éteignirent. Jean continua ses observations solitaires ; puis tous les bruits de la ville tombèrent, & deux heures sonnaient lorsqu’il regagna son logis.

Il eft inutile de conftater qu’il ne dormit point.

Le matin, à la première heure, il envoya aux renseignements une vieille femme qui le servait.

Voici ce qu’elle apprit :

La dame qui occupait le premier étage de l 'Hôtel des Etats s’appelait madame la comtesse de Mercurey. Elle était descendue la veille au matin, venant d’Angleterre, avec son mari, le maréchal de camp, comte de Mercurey, ancien aide de camp de l’ex-roi Charles X. Ses deux enfants, sa mère, une femme de chambre & deux domeftiques mâles la suivaient. Elle ne devait séjourner que trois ou quatre jours ù Bruxelles, car le général avait déjà fait retenir des chevaux à la porte. On pensait que toute la famille se dirigeait sur Paris.

— Vous vous êtes trompée, dit Jean à sa messagère, ou l’on vous a donné de fausses indications. Retournez à l 'Hôtel des Etats , & demandez si l’on n’y connaît point une madame Borel, qui n’ert accompagnée que de sa fille & de sa mère ?

La servante revint bientôt & annonça triomphalement qu’elle ne s’était point trompée; qu’on ne

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lui avait point donné de fausses indications, & qu’en ce qui concernait madame Borel, elle était aussi inconnue à YHôtel des Etats que le Grand Turc à Rome.

Cependant Borel n’avait pu se tromper sur l’identité de sa femme, de sa fille & de sa belle-mère, & il lui était difficile d’admettre qu’une famille entière présentât avec la sienne une conformité aussi complète.

— Allons, se dit-il, j’en aurai le cœur net; je me placerai sur le passage de Laure, Si j’aurai l’explication de ce myftère.

Comme il avait laissé pousser sa barbe, il se rasa pour rendre à sa figure son ancien caradère. Cette opération terminée, il se considéra dans la glace, &, tout vieilli, tout maigri qu’il se parût, il trouva qu’il ressemblait encore assez à lui-même pour qu’il fût impossible â Laure de se refuser ù le reconnaître.

Il attendit avec une fiévreuse impatience l’heure à laquelle la bonne société se rend au parc. Comme il l’espérait, Laure y vint, r mais encore accompagnée du monsieur mouftachu de la veille. Madame de Barencie, cette fois, tenait deux enfants par la main. Espérance & un petit garçon de trois ans. Comme Jean s’efforcait de s’effacer derrière un massif d’arbres, un individu qu’il avait rencontré quelquefois dans un café de Bruxelles, salua Laure & l’homme qui lui donnait le bras. Le musicien

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lit un détour, & s’approchant de sa connaissance d’eftaminet, il le salua à son tour en l’abordant.

— N’eft-ce point le général de Mercurey qui vient de passer? lui dit-il d’un ton qu’il essaya de rendre indifférent.

— Oui, répondit son interlocuteur; c’eft bien lui ! Il a furieusement perdu à la révolution de Juillet. Le voici sur le pavé, car il eft probable que Louis-Philippe ne l’emploiera jamais.

— Mais, reprit Jean timidement, eft-ce qu’il elt marié?

— Tout ce qu’il y a de plus marié. Il donnait le bras à sa femme.

— C’eft surprenant, fit le musicien, je ne le croyais pas marié.

— Il l’eft depuis quatre ans.

— Alors cela ne m’étonne plus, j’ai quitté la France depuis six ans! Sa femme eft charmante! ajouta-t-il comme pour provoquer son interlocuteur à lui fournir de plus amples détails.

— Et elle a été bien malheureuse !

— Ah ! vraiment !

Cet Ah ! vraiment ! fut prononcé d’un airqui voulait dire : Contez-moi donc cela, j’en serai bien aise !

— Avant d'épouser le général, reprit le promeneur sans se faire prier davantage, elle avait été mariée ù un nommé Borel, musicien comme vous & que vous avez dû connaître.

Jean fit un signe de dénégation.

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