‹ La Galère conjugaleChapitre 14 sur 24 · I.e mort virant · texte numérisé non relu

I.e mort virant

— C’était un pauvre sire, continua le narrateur, mais superbe homme, tourné comme l’Apollon du Belvédère & taillé comme l'Hercule Farnèse. Deux fois gros comme vous. Abusant de ses avantages physiques, il séduisit madame de Mercurey, alors qu’elle était encore demoiselle, & faillit même, à cette occasion, tuer son frère en duel. Puis, lorsqu’il fut marié, il battit sa femme, il battit sa belle-mère, se grisa, enfin fit les cent dix-neuf coups; si bien qu’un beau soir, en sortant ivre de Frascati ou de quelque endroit de ce genre, il s’endormit probablement sur le parapet d’un pont d'où il tomba sur une pile, car lorsqu’on retrouva son corps dans l’eau, la tête était broyée, mais si complètement qu’on ne le reconnut qu’à son chapeau qui, fort heureusement, portait son nom. Sans cela madame Jean Borel serait refiée éternellement veuve. En l’absence d’un aête authentique du décès de son premier mari, elle n’eût pu en prendre un second. Et vraiment, c’eût été grand dommage, car quoique le comte de Mercurey soit moins beau garçon que son prédécesseur, c’eft un homme de fort bonne compagnie & qui rend sa femme très-heureuse.

Pendant que cette hifioire, dont mieux que tout autre il connaissait la fausseté, lui était racontée, Jean se souvint que, dans sa précipitation à sortir de la maison de jeu, il n'avait pas vérifié si le chapeau^ le manteau que lui remettaient messieurs de la chambre lui appartenaient véritablement, &

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fermer pour réfléchir à la cataftrophe qui fondait sur lui.

Ainsi donc, grâce à son maudit chapeau, il était mort, bien mort, tout ce qu’il y a de plus mort. Son a&e de décès, dressé par un officier municipal, paraphé par deux témoins, exiflait, & le premier venu, moyennant un franc quatre-vingts centimes, pouvait s’en procurer une copie certifiée conforme par le greffier du tribunal de première inflance. Il n’avait plus de femme, plus d’enfant, plus de nom, plus de droits civils ou politiques. Il lui était interdit de posséder, d’acheter, d'accepter ou de faire une donation, & l'air qu’il respirait, il le volait à ceux qui vivaient légalement. Il ne comprit dans scs re grets ni son beau-frère ni sa belle-mère; mais sa rage redoubla en songeant à sa femme & à Espérance.

— Non ! non ! s’écria-t-il, cela n’eft pas possible, cela ne sera pas! Je suis vivant! Il doit exifter un moyen de le prouver. Il ne sera pas dit que pour un maudit chapeau oublié dans une maison de jeu, je perdrai ma femme & ma fille. Je n’ai qu’à me montrer pour faire prévaloir mes droits. Laure me reconnaîtra. Elle ne peut avoir oublié que c’eft moi le premier qui ai fait battre son cœur. Elle m’aimait encore, elle a lutté pour demeurer fidèle à ma mémoire; cet imbécile ne vient-il pas de me le dire? Je n’ai qu’à lui faire connaître que je vis, pour qu’elle vole aussitôt près de moi, pour qu’elle répudie cet homme, ce comte de...

L’idée que sa femme était la femme d’un autre, qu’elle était devenue mère d’un enfant qui n’était pas le sien, surgit dans son cerveau en même temps qu’il allait prononcer le nom du comte.

— Cela ne peut durer plus longtemps, reprit-il froidement. Qu’elle ne soit plus ma femme, je puis encore le tolérer, mais qu’elle soit la femme du général, je ne le veux pas, & cela cessera aujourd’hui même.

Il saisit une plume & écrivit au comte la lettre suivante :

« Monsieur,

« Je me nomme Jean Borel; j’ai épousé le 14 janvier 1820, à la mairie du II e arrondissement de Paris, mademoiselle Laure de Barencie,quiporte aujourd’hui votre nom & que vous croyez être votre femme. Elle eft la mienne, monsieur, parce que je ne suis pas mort, comme de méchantes langues l'ont prétendu, & parce que nos usages, nos lois, notre religion, interdisent à deux hommes d’honneur d’avoir la même femme.

« Recevez, monsieur, etc.

« Signé Jean Borf.l,

« Rue des Galeries-Saint-Hubert, 4.

« Demandez M. Jean Perthuyset. »

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Il sonna, Ht porter cette missive, & tant d’émotions ayant épuisé ses forces, il s’affaissa sur son fauteuil & s’évanouit.

Lorsqu’il reprit ses sens, il était couché dans son lit. Tout d’abord, il sentit une grande impression de froid sur la tête & une grande chaleur aux jambes; & rien qu’en allongeant la main, il put vérifier qu’une vessie remplie déglacé lui servait de coiffure & que de nombreux synapismes lui labouraient les mollets.

Il faisait nuit noire ; une lampe baissée & les tisons à demi éteints jetaient un peu d’éclaircie dans sa chambre.

Il risqua un regard circulaire, s’aperçut qu’il était garlé par un homme profondément endormi à côté d’un énorme pot de bière & d’un jambon dont il ne reliait que les débris.

Bien qu’il lui fût impossible, il cause de sa faiblesse, de diffinguer dans la demi-obscurité les traits de cet homme, il sembla à Jean qu’il le reconnaissait à sa carrure triomphante & ù son air de tête insolent même dans le somm«il. Mais ce pouvait être l’effet d’une hallucination ; il regarda plus attentivement & poussa un grand cri.

A ce cri, l’homme se leva tout d’une pièce.

Jean ne s'était point trompé. Cet homme était son beau-frère, le chevalier Arthur de Barencie.

— Ne m’approchez pas! Ne m’approchez pas!...

cria le musicien comme un enfant. Vous voulez

me tuer!... Ne m’approchez pas, ou j’appelle du secours !...

— Allons, répondit l’ex-garde du corps d’un air bonhomme, ne dites donc pas de bêtises! Eft-ce qu’il entre dans les habitudes d’un militaire français de frapper un homme malade? J’attendrai que vous soyez complètement guéri pour vous tuer; d’ici là je vous servirai de sœur du pot, j’aurai pour vous les soins d’une mère. C’eft que j’avais une peur des cinq cent mille diables que vous ne mourriez là. M’avez-vous donné du mal depuis quarantehuit heures? Entin, nous vous sauverons, & après... Dame! après, nous réglerons nos comptes.

— Mais comment êtes-vous ici? reprit Jean momentanément rassuré.

— Ah! voilà, fit Arthur, cela vous chiffonne! plus tard on vous l’expliquera, lorsque le médecin jugera que vous pouvez supporter la conversation sans danger; en attendant: motus!

Comme nous n’avons point les mêmes motifs de discrétion que l’ex-garde du corps, nous pouvons, dès à présent, dire au leèleur que la lettre de Jean avait trouvé le comte de Mercurey absent. C’eft à la baronne de Barencie en personne qu’elle fut remise. Cette dernière prit sur elle de l’ouvrir — sa curiosité de femme la servit bien en cette occasion. — Dès qu’elle en eut pris connaissance, elle s’habilla à la hâte & arriva comme une bombe dans le logement de Jean Perthuyset, dans la personne du-

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quel elle n’eut point de peine à reconnaître son premier gendre. Comme il était privé de l’usage de ses sens, elle appela un voisin qui courut sur-lechamp chercher trois médecins.

Le premier qui vint assura que Jean était un homme mort, — il ne croyait point dire si vrai. Le second déclara qu’avec six gouttes de vinaigre des quatre voleurs on le remettrait sur pied en cinq minutes. Enfin le troisième, après l’avoir examiné attentivement, accusa charitablement ses deux confrères d’étre des ânes & fit mine de se retirer, en ajoutant que Jean était pris d’une fièvre cérébrale,

& que cela nécessiterait beaucoup de visites à trois francs, qu’il conviendrait de payer comptant, continua-t-il en regardant le mobilier.

Madame de Barencie, femme de tête & d’initiative lorsqu’elle ne rencontrait pas de contradi&eurs, vit sur-le-champ, dans le manque de charité du „ doêleur flamand, une occasion d’établir autour du malade un cordon de surveillance.

— Vous n’avez rien à craindre, répondit-elle au médecin; vos visites seront largement payées. Je connais la famille de ce pauvre homme; elle possède du bien & ne le laissera pas dans la peine.

Elle fit venir alors le propriétaire de la maison, lui remit oftensiblement une dizaine de louis & annonça qu’elle repasserait le lendemain. De retour à l’hôtel, sans rien confier à sa fille ni au comte de Mercurey, elle pressa leur départ pour Paris, écri-

vit sur-le-champ à son fils de se rendre porte pour porte à Bruxelles, & ne retourna en France que lorsqu’elle eut inrtallé auprès de Jean son féroce gardien.

Comptant sur les circonftances, la maladie & la Providence, elle ne laissa d’autre inrtruètion au chevalier que celle-ci : Il ne faut point que Jean revienne à Paris.

L’imagination de l’officier de cavalerie ne brillait ni par sa vivacité ni par son étendue; sa logique était aussi courte; & comme Alexandre, il tranchait avec son sabre tous les noeuds qui se faisaient au fil de son exifience. C’eft pourquoi il avait supputé que le plus efficace moyen de maintenir Jean û Bruxelles était de le tuer; mais avec cette lovauté chevaleresque particulière au soldat français il soigna son adversaire le, plus intelligemment qu’il put.

La convalescence fut longue, Jeanne mit d’abord aucune bonne volonté à revenir à la santé. La cruelle perspective que lui ménageait son beau-frère le décida, au contraire, à simuler la maladie. La gourmandise de l’ex-garde du corps & l’avarice du médecin le favorisèrent, du relie, dans ses projets de dissimulation.

Pour gagner ses trois francs, le docteur flamand eût posé des rnoxas ou des ventouses aux saints de pierre de la cathédrale.

Madame de Barencie avait commis l’imprudence très-politique d’ouvrir un crédit illimité au lieute-

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nant de cavalerie. Il en abusait en homme qui trouve la garnison bonne & qui redoute que la suivante soit moins agréable.

Cependant tout s’épuise en ce monde, même la soif d’un gaillard solidement conflitué. Un beau matin, Arthur de Barencie se réveilla l’eftomac fatigué du faro & du jambon frit; il mit poliment le médecin à la porte en lui disant qu'on n’avait plus besoin de lui. En même temps, il déclara à Jean qu’au moyen d’un syftème combiné de promenades salutaires, de viandes rôties & saignantes & de bordeaux généreux, il comptait rendre à ses membres, allaiblis par la maladie & le séjour de la chambre, leur solidité & leur élarticité premières.

— Je ne veux pas me battre avec un cadavre, tit-il en terminant, cela n’entre pas dans ma manière de voir, & si je pouvais vous engraisser un tantinet, j’avoue que mon amour-propre en serait flatté.

— Mais, répondit Jean, que vous ai-je donc fait, que vous teniez tant à ma mort? Dites-le moi, au moins?

— S’il ne faut que cela pour adoucir vos derniers moments, je vais vous contenter. Je veux vous tuer parce que vous êtes l’être le plus gênant & le plus désagréable que je connaisse. D’abord, sous prétexte de donner des leçons de piano à ma sœur, vous l’épousez. Cela nous contrarie fort, mais enfin nous passons outre. Alors, sans rime ni raison vous

quittez votre femme. Le hasard fait croire à votre mort & excuse à nos yeux votre nouvelle turpitude. Sans cela, mon cher, croyez bien que je ne vous eusse point laissé en repos. Si je vous avais su vivant, je vous aurais tué. Mais monsieur ne peut pas refter tranquille. Ma sœur se remarie, elle ne s’occupe plus de lui; il faut que monsieur revienne la troubler. Vous me permettrez de trouver qu’un galant homme n’agit pas ainsi, & de vous dire que vous n’êtes qu’un croquant auquel notre alliance eût dû apprendre à vivre, ou, pour le moins, à faire le mort. Gomme je veux que ma sœur ne soit plus troublée par vous; comme vous n’avez aucune raison de refter ici-bas, puisque j’ai dans ma poche votre a£te de décès, je vais vous envoyer rejoindre dans les cieux vos glorieux ancêtres. J’ai ditl

Arthur de Barencie paraissait beaucoup trop décidé & beaucoup trop intéressé à la mort de Jean pour que ce dernier essayât de le faire revenir sur ses projets homicides. Bien que le musicien ne fût point un foudre de guerre, la certitude qu’il ne pouvait se tirer de ce mauvais pas lui donna le courage du désespoir. La surveillance de son beaufrère ne lui laissant aucune chance de fuite, il s’appliqua à prendre promptement des forces, & ce fut lui qui dit le premier :

— Marchons !

— C’eft bien, répondit le lieutenant en lui frappant sur l’épaule, & je suis heureux, au moment

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de me séparer de vous pour l’éternité, de pouvoir vous rendre une seconde & dernière fois mon effime.

Arrivé sur le terrain, le chevalier, se croyant sûr de son fait, trancha de l'homme généreux & laissa à Jean le choix entre l’épée, le sabre & le piflolet. Le musicien opta pour le sabre, &, fort de la certitude que sa dernière heure allait irrévocablement sonner, il tomba en garde avec assurance.

— Recommandez votre âme à Dieu, dit son adversaire, & si vous voulez me charger d une dernière commission pour Laure, c’elf le vrai moment, daqs cinq minutes il sera trop tard!

Cette nouvelle insolence, au lieu de refroidir l’ardeur de Borel, la doubla. Il se précipita, les dents serrées par la rage, l’œil en feu et le bras ferme, audevant des coups du terrible officier, les parant de son mieux & ripoftant en dehors de toutes les règles de l’art. Comment fit-il ? les témoins se le demandent encore aujourd’hui, mais d’un coup proprement appliqué il enleva l’oreille droite du chevalier.

— Maladroit! s’écria ce dernier en ramassant son appendice auditif.

— A votre service pour la gauche, lieutenant! répliqua Jean tout en essuyant la lame de son sabre sur la manche de sa chemise.

— C'eft trop bête! répondit le garde du corps descendu tout ù coup des hauteurs de son arro-

gance. Après tout, leurs affaires ne me regardent point. Elles ne me rendront pas mon oreille, madame ma mère & madame ma sœurl C’eft au général à se défendre. J’en ai assez. Faites ce qu’il vous plairai

Si Jean eût possédé cent écus, il partait le soir même pour Paris. Il lui fallut attendre deux mois pour les gagner.

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