CHAPITRE XIII
COMME QUOI LES FAITS DIVERS QUI NE SONT PAS TOUJOURS DE L’HISTOIRE ONT UN BUT D’UTILITÉ
Lorsque Jean sortit de l’hôtel du général Mercurey, il était moins avancé qu’au moment où il y entrait^ puisque ses adversaires étaient désormais prévenus de sa présence ù Paris. Mais comme il en avait menacé le comte, il songea tout d’abord à s’adresser aux tribunaux. La solitude, l’exil, ses récentes aventures avaient modifie son caractère & affermi son esprit chancelant. Il voulait reconquérir sa femme, & pour doubler sa résolution d’un conseil, il chercha un homme d’affaires.
Celui auquel le hasard adressa Jean Borel était un petit homme grassouillet & souriant, ayant toujours le mot pour rire.
— Hé! hé! fit-il lorsqu’il fut au courant de l’affaire, ca ressemble furieusement à un mélodrame de la Gaîté : la Femme à deux maris. M. Marty y eft fort bon. Au troisième aéte...
— Mais, interrompit Jean fort peu soucieux de
savoir ce que M. Marty faisait au troisième a£le de la Femme à deux maris , puis-je aller chercher ma femme où elle ell & la forcer à me suivre?
— Sans aucun doute. La femme doit obéissance à son mari & son domicile eft le sien ; légalement, hé! hé! légalement; cardans l’espèce& jusqu’à présent le domicile de votre femme eft celui de monsieur... comment l’appelez-vous? hé! hé!
— Quelles formalités dois-je remplir? continua Jean sans faire attention à la gaieté intempeftive de son interlocuteur.
— Allez chez le commissaire...
— Très-bien ! j’y vais de ce pas.
— Prouvez-lui que vous êtes bien Jean Borcl...
— Je le lui dirai !
— Cela ne suffit pas. Il faut lui remettre une copie du jugement reèlificatifqui détruit votre a£fe de décès.
— Mais je n’ai pas cette copie, puisque le jugement n’a jamais été rendu.
— Alors, mon cher monsieur, votre serviteur de tout mon cœur! vous êtes toujours mort, tout ce qu’il y a de plus mort, hé! hé !
— Que faire alors?
— Poursuivre ce jugement.
— Et en attendant, ma femme...
— Votre femme, mon cher monsieur, votre femme, hé! hé! Mais j’y pense, puisque vous êtes mort, vous n’avez pas besoin de femme.
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— Et sera-ce long? Ht Jean impatienté.
— Long! long! cela dépend. Avec de l’argent on va vite. Jamais surintendant ne trouva de cruelle, hé! hé! Et dame juftice eft femme! hé! hé!
— De l’argent! répondit Jean désolé, de l’argent! c’efl que je n’en ai point. Mais je travaillerai & je vous rembourserai les avances que vous voudrez bien faire.
— Oh ! oh ! répliqua le petit homme d’affaires en allongeant le nez & les lèvres; pas d’argent, &. vous voulez plaider! Idée malheureuse, cher monsieur, idée malheureuse! Tenez, un bon conseil & grati|: tout bien considéré, votre affaire n’eft pas des plus claires. Votre adversaire elt riche, puissant, vous pouvez perdre. Vous êtes pauvre, vous perdrez.
— Mais, monsieur, je ne puis vivre sans ma femme.
— Vous avez bien vécu sans elle depuis six ans?
— Je ne la savais pas mariée à un autre.
— Ah ! voilà le grand mot lâché ! Vous êtes comme le chien du jardinier, dit en se levant le jurisconsulte, devenu trifte depuis que la pauvreté de son client lui était connue. Du relie, plaidez ou ne plaidez pas, peu m’importe ! Dans tous les cas, je ne puis me charger de vos intérêts; le temps me fait défaut; voyez tous ces dossiers entassés sur ma table; ils.attendent leur tour.
Jean sortit l’oreille basse.
Le hasard amena ses pas errants devant la lanterne d’un commissaire — d’un commissaire ! — de l’intervention duquel le général de Mercurey l’avait menacé, & que l’homme d’affaires lui avait indiqué comme devant lui faire rendre sa femme.
— Un magiftrat, se dit-il, nommé pour protéger les citoyens, ne peut relier insensible à mes infortunes. Je ne lui fournirai pas la preuve légale que je suis Jean Borel, mais ma présence seule confondra madame de Barencie & le comte de Mercurey comme elle les a confondus ce matin. Et puis Laure me reconnaîtra.
Lecommissaire était allé en ville remplir quelque devoir de sa charge. Son secrétaire reçut Jeam
Il lui fit raconter son hiftoire dans ses plus infimes détails, il poussa même la politesse jusqu’à paraître y prendre un intérêt réel. Seulement, comme il sortit de son cabinet pour parler aux agents de garde dans l’antichambre, le musicien l’entendit leur dire :
— C’efl un fou. Il prétend être le mari de madame la comtesse de Mercurey. Je voudrais bien que M. le commissaire de police rentrât & qu'il prit une décision au sujet de ce particulier-là.
Plus impatiemment encore que le secrétaire, Jean attendait la venue de l’officier de police. Enfin on annonça son arrivée; mais son alter ego, avant de lui présenter le plaignant, l’entretint à voix basse pendant quelques inllants.
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En entrant dans son cabinet, le magiftrat regarda Jean, fit un signe d’affirmation au secrétaire, comme pour lui dire : C’eft bien cela ! cela se voit tout de suite! puis il s'approcha :
— Mon cher monsieur, fit il, on vient de me mettre au courant de ce qui vous amène ici. Croyez que nous vous ferons rendre prompte & bonne juftice. Dites-moi... vous avez des parents à Paris?
— Non, monsieur le commissaire. *
— Où demeurez-vous?
— A l’hôtel. Je suis arrivé hier matin des Pays- Bas !
— Très-bien! Et vous avez sur vous votre passeport?
— Non, monsieur le commissaire, répliqua Jean ne soupçonnant point le piège qu’on lui tendait sous une bienveillance apparente; vous comprenez que, demeurant à Bruxelles sous un faux nom, & voulant reprendre mon véritable il Paris, je n’avais que faire d’un passe-port.
— Et sur la route, on ne vous l’a pas demandé?
— Non, monsieur le commissaire!
— La police n’eft bien faite qu'à Paris, fit d’un ton capable le secrétaire qui écrivait l’interrogatoire.
— C’eft bien, dit alors le commissaire, on va vous envoyer près de quelqu’un que ces sortes d’affaires regardent.
. Une heure après, Jean Borel était écroué au dépôt de la Conciergerie, sous prévention de vaga-
bondage, 6c spécialement recommandé, ajoutait le procès-verbal, comme véhémentement soupçonné d’aliénation mentale.
Cinq jours après, on le conduisit devant le juge d’inftruètion.
Un greffier lui lut le rapport du commissaire, après quoi le magiftrat lui demanda s’il reconnaissait la vérité de ce qui y était relaté.
— Oui, monsieur le juge! répondit Jean; si ce n’eft que je ne suis pas fou, tout eft vrai. Mais le commissaire n’a pas quefiionné madame de Barencie, ni le général; sans cela ce n’eft pas moi, mais eux qu’on aurait mis en prison.
— Ni madame de Barencie, ni M. le comte de Mercurey ne sont en cause ici. Il n’y a que vous! répliqua sévèrement le juge. On va vous reconduire au dépôt. Demain j’aurai fait prendre des renseignements, je vous rappellerai.
Les gardes municipaux reconduisirent Jéan dans sa prison, qui lui parut encore plus horrible.
Le lendemain, le juge annonça au prisonnier que, M. de Mercurey, sa femme & sa belle-mère étant partis en voyage depuis quatre jours sans dire où ils allaient, il était impossible, quant à présent, — le quant à présent n’était pas rassurant, — de vérifier la réalité de ses dires : qu’en conséquence son affaire nécessitait un surcroît d’inftruftion.
— En attendant, ajouta le magiftrat avec bienveillance, tâchez de vous rappeler qui vous êtes, &
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lorsque je vous ferai demander, ne me répondez plus que vous vous nommez Jean Borel, car je serai en mesure de vous dire votre nom.
Le lendemain on lisait dans une feuille judiciaire le fait divers suivant :
« La police vient de mettre la main sur un individu qu’elle a plusieurs raisons de croire un malfaiteur de la plus dangereuse espèce. Plusieurs circonftances justifient à cet égard les soupçons du / chef de service de la sûreté : l’individu en queftion, sans doute pour dérouter les invefligations de la juftice, a prétendu s’appeler Jean B..,, & avoir obtenu en 1817 le grand prix de Rome pour la musique. Un Jean B... a effectivement exifié, comme l’a vérifié la- police â laquelle rien ne saurait échapper. Mais ce Jean B... eit mort par accident, il y a plusieurs années, & si bien mort que sa femme s’efi remariée. .
« On se perd en conjectures sur le motif qui pousse le détenu à s’affubler de l’état civil de Jean B... »
D’un autre côté, un journal du matin, notoirement connu pour son dévouement au château, insérait l’entre-filet ci-après :
« Encore un nouveau scandale qui révèle avec quel discernement l’ancienne cour choisissait ses familiers! Un ancien aide de camp de l’ex-roi
Charles X, le maréchal de camp comte de M..., vient de disparaître pour se soullraire à une triple accusation de bigamie, d’assassinat & de faux. On assure que, prévenu par un augufte personnage, le comte de M... a pu prendre la fuite une heure avant que les agents porteurs du mandat d’amener se présentassent ù son domicile.
« Ceci prouve une fois de plus que la nouvelle cour montre peu d’animosité contre les courtisans de l’ancien régime, quoi qu’en disent chaque jour certaines feuilles réactionnaires. — Pour notre compte, nous blâmons hautement l’indulgence du château. »
Si les deux articles ci-dessus ne brillaient ni l’un ni l’autre par la sincérité de leurs informations, le premier eut cette supériorité sur le second qu’il servit à quelque chose.
Jean Borel lui dut sa liberté. Voici comment.
Tancrède Desjardins — le citoyen Tancrède Desjardins, combattant de juillet & l’un de ceux qui proteflèrent le plus énergiquement contre la meilleure des Républiques inventée si à propos par le général Lafayette, Tancrède Desjardins, l’auteur des délicieuses paroles du Faux Espagnol , friand des drames lugubres de la Cour d’assises, comme tous les gens qui cultivent le bouquet à Chloris — lisait ou plutôt dévorait chaque matin toutes les gazettes judiciaires.
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Jamais Tancrède n’avait cru à la mort de Jean. C’était même une des raisons qui l’avaient t'ait consigner à la porte de Laure par la baronne & le chevalier. Tancrède, dans les premiers mois qui suivirent la disparition de Borel, était souvent venu parler du défunt avec sa veuve, & lorsque la douairière & son illuftre fils se furent entendus sur le nouveau mariage de Laure, ils décidèrent que les visites du troubadour devenaient importunes, & ils s’arrangèrent de façon à ce que ce dernier ne pût jamais parvenir jusqu’à Laure.
Déjà irrité par ces procédés, Tancrède fut exaspéré lorsque madame Borel devint madame la baronne de Mercurey.
Le fait divers concernant l'individu qui se paraît du nom de son ancien collaborateur le frappa. 11 demanda aussitôt à voir le dangereux malfaiteur, & n’eut aucune peine à reconnaître celui qu’il n’avait jamais cru mort.
— Mais c’elf Jean Borel! dit-il, Jean Borel le prix de Rome! Jean Borel l’auteur de l’excellente musique d’un opéra qui renferme des beautés d’un ordre supérieur !
Il en dit tant, il en fit tant, le digne homme, il amena tant de témoins, que la juflice commença à croire que Jean Borel était bien Borel (Jean), né le 14 juin 1793, à Paris, fils de Louise -Dorothée Perthuyset, épouse légitime de Joseph-Amilcar Borel.
— Mais alors, fit le juge d'inftru&ion en se grattant l’occiput, si vous êtes Jean Borel, qui eft-ce qui a été tiré de l’eau dans la matinée du 7 août l8 2 5 ?
Jean répondit qu’il ne le savait point, & raconta pour la cinquantième fois l’hiftoire de son chapeau.
— Et vous avez sans doute conservé cette coiffure qui ne vous appartient pas? répliqua le gardien de la loi.
Le musicien expliqua qu’ayant appris six ans après sa fuite l’usage qu’on avait fait de son couvrechef, il n’était plus temps alors de se préoccuper de celui qu’on lui avait remis à tort.
— Cela eft fâcheux dans l’intérêt des tiers! fit judicieusement observer le magiftrat.
Cependant il promit à Jean de provoquer en sa faveur la rectification du- regiftre des actes de l’état civil. Il lui assura en outre que le second mariage de sa femme était nul de plein droit, & que partout où il rencontrerait Laure, il lui était loisible de la faire réintégrer dans le domicile conjugal.
Il ne s’agissait plus que de la trouver : ce qui ne laissait pas que de présenter certaines difficultés, puisque M. de Mercurev avait soigneusement caché le pays où il la conduirait.
Le troubadour fut d’avis que Jean ne devait plus s’occuper de l’infidèle; & pour ramener dans son cœur une étincelle d’ambition, il lui proposa d’aller
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tout de suite chez le dire&eur de l’Opéra-Comique lui rappeler sa promesse de monter Marine & Cavalerie au premier jour.
Mais Jean relia insensible à cette ouverture. Tancrèdelui ouvrit alors sa bourse.