‹ La Galère conjugaleChapitre 16 sur 24 · OU LE CHEVALIER DK BARENCIE DÉVELOPPE DES TALENTS INCONNUS JUSQUE-LA · texte numérisé non relu

OU LE CHEVALIER DK BARENCIE DÉVELOPPE DES TALENTS INCONNUS JUSQUE-LA

Le chevalier Arthur de Barencie n’avait point suivi sa mère, sa sœur & le général dans leur émigration. Il aimait trop Paris & ses diffractions pour les abandonner, sans esprit de retour, même lorsqu’il s’agissait de l’honneur de son antique famille. Il eût fallu des compensations trop coûteuses pour que ses parents le décidassent à priver le boulevard de Gand & le Palais-Royal de leur hôte habituel. Le chevalier refia donc dans la capitale.

Sa demi-solde, son patrimoine absent, les libéralités reflreintes du général ne lui conflituaient pas des ressources suffisantes pour mener grand train ; mais du temps de son activité, l'ex-garde du corps avait assidûment fréquenté les maisons de jeu. Depuis le 36, de lamentable mémoire, où chaque mois régulièrement un caissier se brûlait la cervelle, jusqu'au balsamique i 5q, dont les tables, les corbeilles, les cylindres, les cartes, les sébiles, les

Où le chevalier de Rarencie développe des talents 21 3

jetons, tout enfin jusqu’aux rouleaux d’or & d’argent embaumaient l’eau de Portugal, il connaissait la totalité des enfers du Palais-Royal. Au 129, il avait joué avec les pituiteux & les catarrheux, au 1 1 3 avec les marchands de contremarques.

En homme éclectique & qui veut solidement asseoir ses convictions sur l’expérience, le chevalier fréquentait Frascati, aussi le Cercle. Il né dédaignait point, tant il était consciencieux, la Petite roulette dite de Marivaux , tripot décent situé au coin de la rue de ce nom. dans la maison occupée aujourd’hui presque en totalité par le Café anglais.

A vrai dire, Arthur risquait rarement son propre argent; il assurait même que cela portait malheur, & qu’un beau joueur devait, autant que possible, éviter de marier sa chance à son intérêt direft. Il avait inventé une martingale ou, pour parler plus proprement, un syftème — infaillible, ù ce qu’il assurait — & qui reposait bien plus sur le flair particulier de son auteur que sur le calcul des probabilités. Le chevalier, pour trouver des commanditaires, annonçait que sur cinq coups il en gagnait immanquablement trois. Quant au moyen qu’il employait pour arriver à ce résultat, il se refusait carrément à l’expliquer, parce qu’il conflituait son secret, son capital, sa fortune. Mais, loyal jusqu’au bout, il offrait de tenter une expérience préparatoire, avec l’argent du futur commanditaire, bien entendu.

Si l’épreuve réussissait, le chevalier jouait pour le compte de la société. Si elle manquait, il mettait son insuccès sur le compte du hasard, parlait trèshaut des moyennes à établir & parvenait encore quelquefois ù retenir le joueur crédule.

Dans les cas heureux, M. de Barencie, qui ignorait ce que c’était que de partager les pertes, prélevait la moitié des bénéfices.

Malgré cette corde assez sonore dont il tendait son arc, il tirait souvent la ficelle, ainsi qu’il le disait dans son idiome soldatesque; & de même que tous les joueurs malheureux, il eût volontiers vendu son âme & son corps les jours ou la dame de pique effrayait les commanditaires par sa trop grande rigueur.

Un de ces jours infortunés il rencontra Jean.

Le musicien, tout en se livrant â d’aétives recherches, exerçait de plus en plus son métier de professeur & amassait liard sur liard, sou sur sou, pour être en mesure, au premier indice, de se mettre à la poursuite des fugitifs. Il avait refusé les offres du troubadour, car il ne voulait devoir qu’à lui-même la conquête de sa femme.

— Bonjour, beau-frère numéro un, fit l’ex-officier de la maison du roi; comment gouvernez-vous l’exiftence? Pouvez-vous prêter à votre viétime, ajouta-t-il en montrant son oreille assez adroitement recousue, quelques pifloles ou seulement quelques maravédis ?

Oit le chevalier de Barencie développe des talents 2i5

— Cela dépend, répliqua Jean qui entrevit la possibilité de faire causer Arthur de Barencie.

— Cela elt tout dépendu, reprit gaiement le militaire, si cela ne dépend que de moi. Parlez ! beaufrère numéro un, je vous écoute. Que faut-il faire pour mériter vos largesses?

— Venir dîner avec moi.

— Cela n’eft point difficile si le dîner efl bon.

— Nous dînerons où vous voudrez & vous commanderez la carte.

— Pefle! vous avez donc dévalisé un rniniftre?

— Non, mais je travaille.

— Ah ! fit l’officier en se grattant son oreille recousue ; ali ! vous travaillez! Et cela rapporte?

— Peu; mais avec de l’économie...

— Connu ! connu ! reprit insoucieusement Arthur, & il ajouta pour secouer tout à fait sa mélancolie passagère : Allons dîner, & puisque vous me chargez du menu, je vous montrerai que je ne suis pas indigne de votre confiance.

— Et puis... interjeta Jean timidement.

— Ah ! ah ! répondit le chevalier; il y a un : Et puis! Vous êtes moins généreux que je ne croyais. Quel efl cet : Et puis?

— Je voudrais que vous me parliez d’elle.

— Elle! qui, elle? répliqua Arthur faisant semblant de ne point comprendre.

— De Laure, de ma femme.

L’ex-gardc du corps fronça son sourcil olympien.

— Oh! seulement des nouvelles de sa santé!

ajouta vivement le musicien.

— Nous verrons au dessert, rit Arthur.

Il avait réfléchi qu’un bon dîner eft toujours un bon dîner, & qu’il avait deux heures devant lui pour inventer Phiftoire dont il bernerait Jean entre la poire & le fromage. Et d’un pas déterminé il entraîna son beau-frère numéro un, comme il l'appelait sarcaftiquement , jusqu’au reflaurant Vérv dont les officiers de l’ex- maison du roi avaient accepté le patronage depuis que MM. les Cosaques s’étaient prononcés en sa faveur.

La cavalerie eft une arme riche, élégante, sybaritique, oü la science de la table eft honorée à l’égal des autres sciences. Le chevalier de Barencie, fanatique de son arme, commandait un dîner mieux encore que la manœuvre. Aussi nous faisons-nous un cas de conscience de transcrire ici son menu :

Ostendes, l’otage à la bisque,

Barbue, sauce Taleyrand,

Filets mignons à la Chambord,

Blancs-mangers à la d’Artois,

Côtelettes à la I.ouis XVIII, sauce Soubise,

Perdreau truffé sur rôtie travaillée à la Dauphine,

Salade de primeurs à la russe,

Bombe glacée, trocadero aux quatre fruits,

Hors-d’œuvre, desserts, etc., etc.

Quant aux vins, le lieutenant se contenta de Sauterne avec huîtres & de Nuits pendant le premier

Où le chevalier de Barencie développe des talents 217

service; mais à partir du rôti, il exigea du champagne de madame veuve Clicquot, le seul, fit-il remarquer pieusement, qu’on admît autrefois sur les tables des Tuileries.

Tout cela devait bien emporter cinq beaux louis de l’épargne du musicien, mais Jean tenait son idée.

Grâce au pétillement du breuvage élégant, le chevalier de Barencie devient bientôt loquace.

— Vous en tenez donc toujours pour votre femme ? dit-il en abordant le premier cette quellion délicate; eh bien! franchement, là, mon cher, vous perdez votre temps & vos peines, car vous ne la reverrez jamais! jamais! jamais!

Et il accompagna chaque jamais d’un petit coup de vin, & chaque coup de vin d’un clappement de langue sec indiquant que le liquide était de son goût.

— Jamais? répéta Jean en secouant la tête avec incrédulité.

• — Jamais! continua Arthur; & c’elt moi, le chevalier de Barencie, qui ai l’honneur de vous l’affirmer.

— Cependant...

— Il ne faut dire ni cependant, ni toutefois, ni néanmoins! Vous ne reverrez jamais Laure. Le général n’eft pas plus sot que vous. Quant à la maman Barencie, elle en remontrerait à un singe pour la malice. Si elle le voulait, elle raserait un

lièvre à la course & sans le blesser encore. Moimême, ajouta le chevalier qui se grisait à vue d’œil, moi-même, vous ne me prenez pas, je l’espère, pour un imbécile. A nous trois, nous vous empêcherons bien de la retrouver. Ainsi donc, mon bon ami, n, i, ni, c’eft fini! il n’y faut plus songer.

— Si j’étais certain du moins quelle eft heureuse ! fit jésuitement le musicien.

— Pour ça, elle l’eft, répliqua Arthur en se versant un nouveau verre de vin de Champagne, &, l’élevant à la hauteur de son rayon visuel, il ajouta : Pour ce qui eft d’être heureuse, elle eft heureuse. Elle ignore même qu’elle a l’avantage inexprimable de posséder deux maris vivants & bien portants! Lecomte, — un bien honnête homme, allez! — lui a persuadé que les voyages étaient nécessaires à sa santé. Et, en voyage, quand on a de l’argent, on vit bien, on vit même très- bien!

— Si quelque chose pouvait me consoler, répondit le musicien, c’elt ce que vous me dites là !

— Soyez philosophe, mon cher Jean! continua le chevalier d'un ton de voix que l’ivresse rendait tendre; soyez philosophe! D’ailleurs, ne vous trouvez-vous pas plus heureux qu’autrefois? Entre nous, ma sœur Laure ne jouit point d’un excellent cara&ère; elle n’était pas commode tous les jours. Tandis que maintenant vous êtes libre; pas de femme qui grogne au logis; pas de belle-mère! Ah! ah! fit Arthur en poussant un gros ricanement, pas

Où le chevalier de Barencie développe des talents ai'i

de belle-mère! C’ell là, avouez-le, un point qui mérité considération.

— Je sais bien! Mais ma tille, ma petite Espérance ?

— Le comte eft excellent pour elle.

— Je le crois; pourtant je voudrais la voir, l’embrasser, quand ce ne serait qu’une fois, une seule...

— Écoutez, interrompit le chevalier auquel le vin de Champagne venait de suggérer une idée singulière; écoutez, mon cher Jean, mon bon & charmant beau-frère, écoutez, je vous aime & je veux faire quelque chose pour vous. Vous n’êtes pas riche, mon bon Jean! Vous travaillez pour vivre, mon bon Jean ! Vous vous exténuez de fatigue, mon très-excellent ami ! cela me cause bien du chagrin ! Tenez, j’en pleure! beau-frère numéro un! J’en pleure!

— Eh bien ? lit Borel impatienté.

— Eh bien! cher beau-frère de mon cœur, payez l’addition & partons. Et chemin faisant je vais vous indiquer le moyen de gagner rapidement une fortune énorme & sans travailler : sans travailler, entendez-vous !

— Pourquoi ne me dites-vous pas ici ce moyen ?

— Oh ! oh ! répliqua le chevalier à voix basse & considérant d’un air inquiet les murs du cabinet; ici! Y pensez-vous? Les cloisons sont trop minces. On n’aurait qu’à nous entendre. Dans le milieu

du jardin du Palais-Royal, soit; mais pas ici, pas ici !

— Allons, pensa Jean, il faut en passer par ce que désire cet imbécile d’ivrogne.

11 appela le garçon, régla l’addition & suivit le chevalier.

— D’abord, dit ce dernier lorsqu’ils furent arrivés au milieu du jardin, avez-vous cinq louis ?

— Oui.

— Donnez-les-moi !

Jean hésita un inftant.

— Donnez-les-moi ! répéta le chevalier.

— Non! répondit cette fois résolùment le musicien.

— Comment, non ? exclama Arthur; vous me refusez cinq louis au moment où je veux vous enrichir !

— Dame ! répliqua Jean.

— Je vois ce que c’eft, fit le chevalier, vous doutez de moi, de ma parole de gentilhomme! Vous en ai -je donc donné le droit? Mais vous ne savez donc pas qu’avec vos cent francs je puis gagner des monceaux d’or... des monceaux d’or, entendez-vous bien ! Qu’au trente-&-quar ante j’ai trois coups sur cinq pour moi ! Trois sur cinq, c’eft-à-dire la certitude de faire sauter toutes les banques passées, présentes & à venir!... Mais non, vous ignorez tout cela, & c’eft votre excuse ! continua-t-il avec une agitation toujours croissante; car vous me ruinez!

Oit le chevalier de Barcncie développe des talents 221

vous serez cause que je finirai mes jours sur la paille! Mais que vous ai-je fait, dites-le? que vous ai-je fait pour me traiter ainsi ?

— Et si je vous les donnais? repartit Jean qui voyait que l'ivresse & l'amour du jeu privaient le chevalier de sa raison; si je vous les donnais ici, me fourniriez-vous sur-le-champ le moyen de faire parvenir une lettre ù ma fille, à Espérance?

— A Espérance? répliqua Arthur, qui reliait casuille jusque dans le vin; à Espérance? je n’y vois personnellement aucun inconvénient. A Laure, non! mais à Espérance, oui!

— Alors, dit le musicien en tirant de sa poche cinq pièces de vingt francs qu’il fit miroiter sous la lumière d’une lanterne, alors dites-moi où je dois adresser ma lettre !

— A Stuttgard, polie reliante, répondit le chevalier tout à fait subjugué par la vue du métal.

Mais, avant que Jean eût pu adresser d’autres queffions à son interlocuteur, celui-ci avait disparu emportant les cent francs.

Nous ne le suivrons pas au 1 13, oü il allait tenter pour la millième fois l’application de son système. Cependant nous dirons au le&eur que le lendemain matin, lorsqu’il fut complètement dégrisé & qu’il eut rassemblé ses souvenirs de la veille, il comprit qu’il avait sacrifié bien légèrement, à son intérêt personnel, la sainte cause de la famille.

Le chevalier avait perdu.

Tout dégradé qu’il fût, Arthur de Barencie conservait cependant inta&s certains sentiments d’une convention chevaleresque. Il vivait du jeu, d'emprunts & d’expédients, c’était un sacripant, mais il se piquait de garder sa parole à sa manière lors qu’il l’avait solennellement engagée. De plus, tout en se montrant peu scrupuleux pour son propre compte, il se serait fait tuer pour le nom de Barencie qu’il traînait dans les tripots & les eftaminets. 11 fut donc désolé d’avoir livré le secret de sa mère & de son beau-frère.

— Maudit vin ! s’écria-t-il, maudit jeu ! voilà où mènent la fainéantise & l’ivrognerie! J’avais bien besoin de me griser avec ce cafard de musicien I Si encore je savais où le retrouver, je me battrais une troisième fois avec lui & je le tuerais. Mais où aller le chercher? où?

Le chevalier de Barencie — devenu moral comme tous les mauvais sujets au lendemain d’une sottise — écrivit à sa mère pour la prévenir qu’il surveillait toujours Borel & qu’il venait d’ètre informé que le hasard avait mis ce dernier sur la trace du général de Mercurey. Il ajouta qu’il n’était donc pas impossible qu’on le vit arriver à Stuttgard trèsprochainement, & qu’en conséquence il convenait d’aviser promptement.

C’eft ainsi qu’Arthur répara son imprudence; cependant il eût préféré tenir Jean au bout d’une bonne épée de combat, & dans cette intention, il

Où le chevalier de Barencie développe des talents 223

arpenta tous les quartiers que pouvait fréquenter le musicien, dont il ignorait absolument la demeure &les habitudes, quoiqu’il eût écrit le contraire à la baronne.

Revenons à Borel.

Pour acheter ce mot de Stuttgard, le musicien avait sans hésitation dépensé les dix louis, sainte épargne qu’il ménageait pour une grande occasion & qui composait toute sa fortune. Il ne possédait plus un sou vaillant, & maintenant qu’il savait oü résidait sa femme, il ne voulait plus attendre pour la rejoindre. D’ailleurs, il prévoyait qu'Arthur mettrait sa mère en garde contre de nouvelles tentatives; il sentait la nécessité de se décider promptement.

Lorsqu’on réfléchit aux luttes terribles que la misère soulève dans les âmes les plus calmes & les plus habituées au bien, on eft contraint de remercier le malin esprit de ce qu’il épargne la tentation à beaucoup d’honnêtes gens malheureux. Supposons un homme jufte, comme Jean Borel, élevé dans la pratique & le respect de la vertu, voyant comme lui son bonheur attaqué & sur le point d’être à jamais perdu faute d’argent. Supposons-le au moment oü sa volonté, ses passions, ses besoins se choquent à des impossibilités purement métalliques. En cet inftant suprême, si sa conscience n’efl pas doublée du triple airain de l’honneur, de la morale & du code, l’homme jufle devient par la

pensée voleur, faussaire, assassin; & de la pensée à la réalisation il y a jufte l’épaisseur de l’occasion.

Quiconque n’a jamais souffert ignore s’il tuerait e mandarin.

Jean Borel était arrivé à l’une de ces terribles phases de la vie, & s’il n’eft pas devenu criminel pendant les deux heures qui suivirent la révélation du chevalier, c’eft que l'ange des ténèbres ne prit point la peine de le tenter.

Sans doute Satan considéra cette transaction comme indigne de sa haute science & de sa vieille expérience, ou bien il était mieux occupé ailleurs; car Jean l’appelait à grands cris; il se roulait sur la paille de son taudis en offrant le sacrifice de son âme & de sa vie contre une faible somme d’argent.

Il passa une nuit lamentable, mais le lendemain matin il était calme.

L’homme que nous avons vu, lâche & couard, fléchir sous la mauvaise humeur permanente de sa femme, devant les querelles ridicules de la baronne & de son fils, eut un réveil d’énergie. Pour retrouver sa femme & son enfant il prit une résolution épique : il dépouilla le vieil homme. Au milieu de son désespoir, une consolation lui était venue : il avait regardé en lui-même, & il avait voulu.

Il emprunta vingt francs ù Tancrède Desjardins, &, malgré les offres réitérées de ce dernier, il ne voulut accepter rien de plus; il acheta un mauvais violon, &, tout en raclant sur son infiniment, il ga-

Où le chevalier de Barencie développe des talents - 225 .

gna la frontière à pied, mendiant lorsqu’il rencontrait des amateurs de musique, & payant sa dépense dans les hôtelleries en faisant danser les filles & les garçons.

Ce mode de locomotion ne présentait point de grandes chances de succès. Il ne devait pas espérer, en voyageant à petites journées, de rejoindre le comte de Mercurey, riche de cent mille livres de rente, & qui avait sur lui l’avance de plusieurs mois. Mais le malheureux père, l’époux infortuné, trouvait d’âpres consolations dans ce mouvement journalier & dans les misères mêmes de la route.

La difficulté n’était point d’arriver jusqu’à la frontière. On ne refuse jamais, en France, une miche de pain & un coin au feu à celui qui sait jouer nos vieux refrains populaires ou nos airs nationaux. De Strasbourg à Stuttgard, en changeant la musique, le problème pouvait encore être aisément résolu. Mais vivre dans une ville étrangère en jouant du violon dans les rues, lorsqu’on veut surprendre les gens & par conséquent garder le plus (trié! incognito présentait moins de sécurité. Jean dut changer ses batteries.

Il se présenta à l’aubergifle du Faucon & de la Couronne comme cuisinier jouant un peu du violon, & non comme musicien ne faisant pas la cuisine. On s’aperçut bien vite de sa supercherie, mais son patron le conserva. Le manque de vérité dans sa déclaration, au lieu de le brouiller à tout jamais

avec le traiteur wurtembergeois, lui concilia son amitié. Cet homme, mélomane enragé, comme tous les Allemands, était fou de mythologie. Lorsque, après avoir entendu Jean, il l’eût appelé trois fois Orphée & quatre fois Amphion, il l’éleva au rang d’ami, mais il ne mangea jamais de sa cuisine.

Grâce à lui, Jean trouva sur-le-champ des ressources efficaces. Les artiites étrangers étaient alors fort recherchés à Stuttgard. Pour récolter force ducats, il suffisait d’annoncer un concert en prenant la qualité d’Italien. Notre musicien changea de nouveau son nom contre celui de BorelliZannetto, qui, â ses yeux, possédait le double avantage de l’italianiser convenablement & de ne point dénoncer trop ouvertement sa présence.

Dès les premiers jours de son arrivée à Stuttgard, Jean s’était enquis du général de Mercurey. Il avait battu la ville en tous sens. Le bienveillant aubergifte du Faucon & de la Couronne l’avait aidé de ses recherches. Mais personne ne connaissait le général, pas plus les magiftrats de la ville que les habitués de l’excellente hôtellerie. Cette circonflance même décida Borel à reprendre son cara&ère d’artilfe qui lui ouvrait à deux battants toutes les portes. .

Cependant, ce je ne sais quoi d’indéfinissable qui vous prend au cœur & vous persuade plus sûrement que les preuves les plus authentiques, lui disait que sa femme & sa fille n’habitaient pas loin

Où le chevalier de Bareucie développe des talents 227

de lui. Il avait d’abord pensé que le général, pour se souftraire complètement aux conséquences de son mariage, s’était affublé d’un nom d’emprunt ; mais on se souvient que Laure ignorait qu’elle fût bigame, & Jean réfléchit qu’un changement de nom éveillerait chez elle des inquiétudes que M. de Mercurey devait par-dessus tout redouter. Et puisque le général ne résidait pas en ville, il pouvait demeurer dans l'une des nombreuses maisons de campagne qui entourent Stuttgard & donnent à ses environs l’aspecl: enchanteur d’un jardin anglais parfaitement entretenu & peuplé de chalets & de fabriques.

Ce qui le rassurait, c’elt que son beau-frère ne s’était pas encore dressé devant lui. Sa sécurité, sous ce rapport, ne dura pas Un soir qu’iT se mettait au piano pour jouer l’ouverture inédite du Faux Espagnol , ouverture qui, par parenthèse, faisait fureur dans la capitale du Wurtemberg, il aperçut au premier rang de son brillant auditoire Arthur de Barencie applaudissant à outrance.

Le jeu habituellement très-sage & très-correfl de l’ex-prix de Rome se ressentit de ce voisinage intempeftif. Les bons Allemands durent se demander pourquoi le signor Borelli Zannetto tapait sur son piano avec une fureur épileptique.

A la fin du concert, Jean trouva le chevalier qui l’attendait à la porte extérieure, & qui l’aborda avec toutes les marques d’une profonde amitié.

— Quel beau talent! lui dit-il; & comme on vous a méconnu en France! Le Faux Espagnol eft tout simplement un chef-d’œuvre, & la Muette de Portici ne lui va pas à la cheville.

Bien que Jean Borel fût payé pour révoquer en doute la sincérité de l’ancien officier, il ne crut pas devoir, dans l’intérêt de ses recherches, le repousser tout d’abord avec brutalité.

Le maintien d’Arthur présentait d’ailleurs de graves & importants changements; ce n’était plus le traîneur de sabre à la mouftache provocante, au verbe haut, aux habits voyants & débraillés, chassant le pigeon dans les rues de Paris, que Jean retrouvait à Stuttgard, mais un gentilhomme élégamment & discrètement vêtu, parlant posément comme un Anglais & presque aussi cérémonieux qu’un Russe.

Une chaîne de montre honorable, indiquant une montre respectable, serpentait discrètemeut sous les revers de son gilet. A son doigt brillait sans emphase un rubis d’une vingtaine de louis, & les deux bouts de sa cravate se rejoignaient sous un diamant de la plus belle eau. L’officier de cavalerie n’exiflait plus & avait fait place à un dandy, ù un lion, comme, on disait alors.

— Ma splendeur vous étonne! dit le chevalier. Et pourtant elle eft réelle, tout ce qu’il y a de plus réelle, car, grâce à vous, j’ai fait sérieusement fortune. Mais nous sommes mal ici pour parler de

Où le chevalier de Barencie développe des talents 229

nos affaires; permettez-moi de vous rendre demain le dîner que vous m’avez offert au Palais-Royal, nous causerons tout à notre aise. A demain donc, à six heures, if l’hôtel de V Aigle & de la Lanterne.

Page 1