CHAPITRE XV
JALOUX DU PASSK
Nous avons laissé M. de Mercurey au moment où sa belle-mère venait de l’empêcher de tuer Jean.
Dès qu’il sentit son adversaire hors de sa portée, sa fureur ne connut plus de bornes. Elle 6e répandit en un torrent d’injures & d’imprécations. L’homme de cour avait complètement disparu pour faire place à l’homme de carnage. Le comte était horrible à voir. L’œil injecté de sang, la ligure livide & crispée, il serrait son épée avec rage en marchant à grands pas. Tel il devait être lorsqu’à Craonne & à Montereau il lançait son régiment sur les carrés ennemis. Enfin il s’arrêta devant la baronne, qui n’osait risquer un mot pour le calmer, il jeta son arme loin de lui, &, croisant ses bras sur sa poitrine, il dit à sa belle-mère :
— Vous saviez ce Jean Borel vivant & vous ne m’avez point prévenu! Vous le saviez depuis notre séjour à Bruxelles — n’essayez pas de me le nier,
Jaloux du passé
cet homme me l’a dit — & vous avez gardé le silence !
— J’espérais, répondit timidement la baronne, que nous ne le reverrions jamais.
— Vous espériez! cela efl facile à dire. Comment! cet imbécile de chevalier l’a tenu deux fois au bout de son sabre & il ne l’a pas tué! Si c’eût été moi... Enfin! je le retrouverai & je ne le manquerai pas.
— Mais, général, reprit madame de Barencie, ni moi ni mon fils ne sommes coupables. Nous avons tout fait pour retenir Borel hors de France! mais nous n’avons pas réussi.
— Vous n’avez pas réussi ! vous n’avez pas réussi ! Il fallait me prévenir, me demander conseil! Cette affaire ne regardait que moi & non une vieille femme & un garnement de l’espèce d’Arthur.
J’aurais donné cent mille francs, deux cent mille, le quart de ma fortune pour qu’on me tuât cet homme !
— Oh! s’écria la baronne avec terreur ; oh! général! un assassinat!
— Eh bien! oui! un assassinat! Croyez-vous donc que je puisse le laisser vivre? Oh ! cet homme, je le tuerai ! oui! je le tuerai : en duel, s’il veut se battre; comme un chien, s’il refuse encore. Quand je rencontre un obllacle sous ma main , je le brise.
La circonffance était beaucoup trop pressante
pour que madame de Barencie songeât à s’évanouir. Elle puisa au contraire dans les événements une énergie nouvelle, &, au risque d’encourir de nouvelles injures de la part de son gendre, elle reprit simplement :
— Général! ne parlez point haut! ne marchez point en frappant du pied! Vous allez appeler l’attention de Laure ou de quelqu’un de vos gens,& il faut que personne dans l’hôtel ne se doute du malheur qui fond sur nous.
— Et cet homme qui peut revenir d’un moment ù l’autre & amener un magiflrat!
— Il ne reviendra pas aussi vite que vous le croyez.
Alors la baronne, avec la lucidité la plus grande, démontra à M. de Mercurey que Jean, ne disposant point probablement d’argent, dépourvu certainement de toute influence, dans l’impossibilité de j ufti fier de sa position, n’était point, pour l’inflant du moins, un adversaire fort redoutable. Elle prévit presque toutes les mésaventures qui arrivèrent au musicien & conclut qu’il ne fallait point lui laisser le temps de combiner ses attaques.
— C’elt pour cela, interrompit le général, que je vais me mettre à sa recherche !
Et il fit un mouvement pour sortir.
— Et où espérez-vous le rencontrer? répliqua madame de Barencie.
— Je battrai tout Paris.
Jaloux du passé
— Et si vous ne le trouvez pas, vous aurez perdu un temps précieux !
— Eh bien! je vais m’adresser à la police.
— Vous n’avez aucun intérêt à mettre la police dans la confidence de vos affaires.
— Alors, je le chercherai moi-même, & je le trouverai, je vous le garantis, dussé-je passer une année û le poursuivre.
— Général, fit alors nettement la baronne, vous divaguez! Ecoutez-moi, & si ce que je vous propose vous paraît impossible, libre à vous de revenir à vos premiers projets. Dans tous les cas, il eft absolument nécessaire de cacher ù Laure que son premier mari vit encore, &, pour y arriver, ce n’elt point à la poursuite de Jean qu’il faut vous acharner, mais bien plutôt à mettre l’espace entre lui & vous.
— Il nous poursuivra.
— Nous aurons l’avance sur lui.
— Ce n’eft que reculer le danger, ce n'eft pas le détruire.
— Ne laissons aucune trace derrière nous, il ne saura de quel côté se diriger.
— Soit, quoique votre plan présente de grandes difficultés. Soit, mais notre départ subit fera parler, on s’inquiétera. Je ne suis pas le premier venu pour que ma fuite refie inaperçue. Laure elle-même maniieffera de la surprise; elle exigera une explication : que lui dire?
— Inventons un prétexte.
— Mentir encore! mentir toujours! se cacher sans cesse ! reprit le général revenant à sa première pensée; je ne pourrai jamais me soumettre à une contrainte de tous les inftants. Il vaut mieux que je tue cet homme.
— Voyons, fit la baronne, au lieu de vous désespérer, cherchons ensemble un prétexte plausible, impérieux, inconteftable!
— Si nous disions que j’ai obtenu une mission du nouveau gouvernement ?
— Médiocre! répondit madame de Barencie, médiocre! Laure ne se payera point d’une raison aussi invraisemblable. Et puis, lorsqu’on eft chargé d’une mission, on ne se sauve pas sans passe-port, la nuit, précipitamment, comme des conspirateurs... Conspirateurs, répéta la baronne, & elle ajouta : Sauvés! nous sommes sauvés, général!
— Comment ? dit ce dernier.
— Nous sommes sauvés, je vous le répète! Nous simulerons une conspiration.
— Quelle conspiration ? & quel rapport...?
— Une conspiration légitimée ! interrompit la baronne avec autorité ; une conspiration dont vous êtes le chef, en votre qualité d’ancien aide de camp de Charles X. La conspiration eft découverte, on doit vous arrêter demain. De cette façon, vous pouvez fuir, déguisé, sous un faux nom, & vous cacher tout le temps qu’il vous plaira.
Jaloux du passé
— C’eft cela! je vais retenir des chevaux à la polie! dit le général.
— Mauvais encore, répliqua madame de Barencie, qui décidément envahissait la volonté du comte; mauvais! point de chevaux de polie! mais du myllère, du silence. Pour que Laure ne puisse rien deviner, envoyez-la tout de suite avec les enfants à votre château de T... Vous l’y rejoindrez dans la nuit, & vous partirez tous demain pour une ville d’Allemagne.
— Mais vous nous accompagnerez? demanda le comte.
— Je vous gênerais ! répondit la baronne qui, se sentant indispensable, tenait à se faire prier.
— Non! fit le général, accompagnez-nous! Encore ce sacrifice pour votre fille.
— J’y consens, répliqua la baronne en poussant un soupir de regret; allons! je partirai aussi. Et, voyant M. de Mercurev calmé par cette assurance, elle ajouta presque en souriant : Je me souviens encore de l’émigration. Laissez-moi tout préparer pour notre fuite, & je vous garantis que Laure n’aura d’autre inquiétude que celle de ne pas sortir assez vite de France.
C’efl ainsi que l’on se dirigea vers Stuttgard.
En affirmant à M. de Mercurey que Laure accepterait sans arrière-pensée les mensonges & les ruses inventées pour pallier la véritable cause de ce voyage, madame de Barencie n’avait point tenu
compte de la perspicacité de sa fille, des préoccupations du comte & des indiscrétions du hasard.
Bien que la vieille dame eût tenu sa promesse & que la mise en scène de la fausse conspiration eût été réglée de main de maître; quoique tous les domeffiques, ù l’exception de Durand, eussent été congédiés &. remplacés, la défiance de la comtesse fut éveillée parle mot même de conspiration. Elle savait son mari égoïfte & calculateur; elle ne put croire que cet homme froid, vaniteux, ambitieux & habile en affaires, fût tout à coup devenu désintéressé & généreux. Le comte courtisan du malheur & chevalier d’une cause perdue lui apparut comme un personnage de comédie. Dans le premier moment, l’imminence du danger, la rapidité de la route, la nouveauté de la situation, les précautions que tout le monde prenait autour d’elle, l’avaient empêchée de diftinguer le vrai du faux, le vraisemblable de l’impossible. Les femmes possèdent un sixième sens innommé beaucoup plus infaillible que les cinq autres réunis. La nature, pour compenser leur faiblesse, les a douées d’une intuition magnétique & en quelque sorte animale qui ne les trompe jamais. La comtesse, mise sur le qui-vive, entrevit au moyen de ce sixième sens une foule de petits faits qui vinrent corroborer ses soupçons. La déférence que le comte témoignait à la baronne lui dénonça un trafic qu’ils avaient intérêt ù lui celer. Le général, d’ordinaire un peu bourru avec sa
Jaloux du passé
belle-mère, la traitait maintenant avec beaucoup d’égards; il prenait son avis en tout. Elle ne fit point de queftions parce qu’elle était certaine que de parti pris on n’y répondrait pas. Elle observa.
En un mois, le comte avait vieilli de dix ans; ses cheveux d’un noir de jais se parsemaient de filsd’argent, ses joues se plissaient, son ventre se portait en avant & ses épaules se voûtaient sous le poids des chagrins qui avaient blanchi sa tête. De plus, le général s’abandonnait; il laissait tomber sa moustache & ne se sanglait plus dans ses habits. La comtesse attribua d’abord ces symptômes de vieillesse anticipée aux oisivetés de la vie désormais sans obéissance & sans commandement que lui faisait la non-adlivité; mais bientôt certains regards imprudents, certaines interjections arrachées par l’impatience, lui tirent comprendre qu’Espérance commençait à déplaire à son mari.
Depuis son mariage, le comte avait suivi le courant de son bonheur conjugal sans l'analyser. Il avait épousé Laure parce qu’elle lui plaisait. Après l’avoir façonnée à ses goûts par des procédés expéditifs & militaires, il s’était renfermé dans sa propre satisfaction, en sc répétant qu’il n’exiftait poinr au monde de maréchal de camp plus heureux que lui, pas un qui réunit aux avantages de son grade la possession d’une aussi jolie femme & d’un héritier aussi bien portant. La famille de sa femme obscurcissait bien un peu l’azur de son firmament; mais
le chevalier, rappelé à la discrétion vertement & promptement, se tenait coi, & la baronne, trèsamoureuse de ses aises, avait abdiqué, nous l’avons vu. Refiait Espérance!... Espérance!
En fuyant devant l’épée nue & menaçante du général, Jean, sans le savoir, lui avait décoché au cœur une flèche de Parthe. Et cette flèche brûlait le comte, & il ne pouvait l’arracher. Elle le torturait, elle le faisait bondir; elle tordait son âme & son corps sous sa cuisante douleur. Et plus le général avançait, plus elle s’entonçait. Parfois même sa raison était obscurcie, & il passait vis-à-vis de la comtesse de la froideur la plus silencieuse aux transports les plus exagérés & les plus bruyants. C’étaient les embrassements d’un fou, les discours passionnes d’un amoureux de quinze ans. Mais au milieu de ces glaces presque haineuses & de ces amours insensés, le regard du comte allait toujours menacer Espérance.
Le général savait maintenant qu’Espérance était le portrait frappant de son père. Alors les tendres embrassements de Laure lui étaient revenus à la mémoire. Alors il compta les caresses que sa femme donnait à sa fille & celles qu’elle ne donnait point à Henri. Ne pouvant avouer l’origine & le motif de son animosité, il eut le tort de la manifefter ouvertement. Il eft probable que si Jean eût été réellement mort , M. de Mercurey n’aurait jamais adressé à sa femme le moindre reproche au sujet
Jaloux du passé
de ses enfants. En matière de sentiment, le comte ne savait point apprécier la sincérité.
Pourvu que les faits vinssent appuyer de leur autorité les apparences, il s’inquiétait médiocrement que ces faits déguisassent, au contraire, les antipathies de Laure. Elle se montrait souriante à son bras, aux bals de -la cour & à l’Opéra, donc elle était heureuse. Elle baisait son fils au front tous les matins & tous les soirs, donc elle l’aimait. Mais à dater du jour oü le général eut sans cesse présent à la mémoire le fantôme de Jean venant lui réclamer sa femme, il ne put regarder Espérance en face sans songer qu’elle était l’enfant de l’homme qui d’un mot pouvait lui ravir son bonheur.
Sa ressemblance avec son père la lui rendit encore plus odieuse. En effet, les baisers de la comtesse pouvaient bien s’adresser à l’image de son premier mari, & chaque caresse donnée par Laure à Espérance se répercutait dans le cœur du comte en poignantes secousses, car il y voyait un nouveau vol fait à son affedion & à son honneur. La jalousie le dévorait, & il ne sut pas la contenir.
La vieille baronne, qui était devenue sa confidente & sa conseillère, le rappelait en vain à la prudence. Il n'eft point aisé à porter le lourd fardeau de la désillusion, & M. de Mercurey n’eut ni la force ni la résignation nécessaires pour dissimuler ses agitations. Et chaque jour apportait à la comtesse une preuve nouvelle qu’à côté d’elle se tramait
quelque chose dont elle ne se doutait point, mais qui certainement la menaçait. Elle voyait grossir l’orage sur sa tète & sur celle de son enfant chérie, & se sentait, devant l’âpreté volontaire de son mari & la complaisance mercenaire de la baronne, sans protecteur & sans appui.
Dans les premiers jours qui. suivirent l’inrtallation à Stuttgard, on eut soin de souftraire aux yeux de madame de Mercurey les feuilles & papiers publics venant de France. Les lettres de même provenance furent également cachées. Durand allait les chercher à l’hôtel de la porte & les remettait au général. Bien qu’il eût repris son nom & ses titres dès qu’il eut repassé la frontière, le comte observait visiblement une règle de conduite deftinée à prolonger l’erreur dans laquelle il voulait entretenir sa femme.
Il vivait loin du monde, dans une maison isolée. Les matinées d’un téte-à-téte obligatoire sont longues pour des gens dans la situation morale des Mercurey. Forcément, le mari étudia sa femme avec attention. Comme pour se procurer lui-même les âcres jouissances de la torture, il recherchait obrtinément tous les symptômes de l’amour qu’elle pouvait encore avoir pour Jean. Bien que le chevalier & la baronne lui eussent répété à satiété que le musicien avait rendu Laure très-malheureuse, le comte acquérait peu à peu la preuve qu’ils l’avaient indignement trompé. Au fur & à mesure qu’il dé-
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couvrait un coin ou un pli de ce voile épais qui couvrait ses yeux, au fur & ù mesure que le caractère de Laure se développait devant lui, il perdit une à une toutes les chimériques vanités de mari autocrate, de mari adoré. Il vit la lumière se faire dans les ténèbres, & il reconllruisit l’hiftoire véritable des souffrances & des regrets de sa femme. Mais il n’était plus temps de revenir en arrière, il n’était plus temps de regagner le terrain perdu. Et comme la convièlion entrait dans son esprit qu’il n’était pas aimé & qu’il n’avait jamais été aimé, qu’il était sacrifié à un souvenir, sa passion redoublait. Elle s’augmentait des craintes que lui inspirait la menace perpétuelle d’étre découvert.
Au milieu de ces graves préoccupations arriva la lettre du chevalier annonçant le mensonge au moyen duquel il espérait réparer son indiscrétion. Cette nouvelle venait dans un mauvais moment. La baronne déploya des éloquences & des adresses infinies pour calmer M. de Mercurey. Il voulait partir pour Paris; il était déterminé à en finir. Sa jalousie avait rallumé ses projets de duel & de meurtre. Il n’y avait désormais plus de place dans son cœur que pour la vengeance & la violence. Cependant la baronne tint bon. Plus le tableau devenait sombre, plus il surgissait de difficultés, moins on devait se laisser aller à des entraînements : tel était son avis. Elle demandait au général vingt-quatre heures de réflexion.
ft
Les morts ne reviennent pas! répondit ce dernier.
Mais il consentit à attendre encore.
Pour assouplir sa colère, le comte sortit & lit une longue course à cheval dans la campagne. 11 avait recours à ce moyen toutes les fois qu’une sourde fureur troublait sa raison. M. de Mercurey, dans ces inftants-là, se faisait peur à lui-même. Il redoutait la promptitude de son bras & la fermentation de sa tête. Il sentait son libre arbitre s’échapper & il craignait de commettre une aétion indigne de lui. 11 se domptait par la solitude.
Cette fois, le grand air, le mouvement & le recueillement furent impuissants à éteindre la chaleur de son sang. Il essaya d’un galop furieux, il poussa son cheval toujours en avant, lui faisant franchir haies & fossés; & il ne parvint qu'à fatiguer sa monture, il ne lassa point son irritation. A la tombée du jour, il reprit lentement le chemin de sa maison, dans le dessein formel de s’enfermer & d’éviter tout éclat.
Mais lorsqu’il rentra, il aperçut de la cour Laure & Espérance assises l’une contre l’autre près d’une fenêtre entr’ouverte. La tête blonde de l’enfant était appuyée sur la poitrine de la comtesse. La mère & la fille regardaient les images d’une grande Bible. Le petit Henri pendant ce temps jouait sur le perron de la maison avec un chien de chasse favori. Ce tableau réveilla les haines inassouvies du comte. La
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fatale ressemblance d’Espérance avec son père, les désaftreuses nouvelles arrivées le jour même de Paris, la contrainte & l’inafHon qui privaient le général de tout dérivatif, lui montèrent en même temps au cerveau. Il eut comme une hallucination,
&, sans réfléchir, il s’élança vers le salon & en ouvrit la porte avec fracas.
Àu bruit qu’il fit, Laure leva la tête. La façon dont le comte s’introduisait auprès d’elle sortait tellement de ses habitudes cérémonieuses, qu’elle se
préparait à lui en demander la raison; mais l’expression terrible & cruelle du visage de M. de Mercurey ne lui laissa aucun doute sur le motif qui l’amenait; l’orage qu’elle avait vu venir était près de crever. Les regards flamboyants du comte, elle les avait déjà surpris s’arrêtant sur sa fille. Inftinelivement, elle serra Espérance contre son cœjjr & comme pour lui faire un rempart de son corps.
— Que voulez-vous? s’écria-t-elle.
— Je veux, madame, répliqua le général, avoir une explication avec vous. Renvoy ez cette -enfant, je vous prie.
— Vous pouvez parler devant elle, fit Laure tenant toujours sa fille embrassée.
— Renvoyez cette enfant, répéta le général.
Et il s’avança pour prendre Espérance parla main.
La comtesse, au lieu d’acquiescer aux volontés de son mari, recula & répondit d’une voix que • l’émotion rendait brève & saccadée :
— Vous ne toucherez pas à ma fille, monsieur !
— Votre fille sortira de chez moi aujourd’hui même, répliqua M. de Mercurey ivre de fureur.
— Mais, monsieur, que vous a fait cette enfant?
— Ce que cette enfant m’a fait, reprit le comte, vous me demandez ce que cette enfant m’a fait ?
— Oui! fit résolûment la comtesse.
— Cette enfant ressemble trop...
Le général s’arrêta court. Madame de Barencie, accourue à ce bruit, lui était apparue derrière Laure & lui faisait signe de ne point achever.
— Eh bien ? dit la comtesse.
— Cette enfant sortira d’ici,
— Alors je sortirai aussi.
— Vous refierez, & votre fille sortira. Je saurai bien vous contraindre à l’obéissance.
— Ma fille ne sortira pas d’ici, ou je la suivrai, répéta Laure.
La baronne jugea que c’était le moment d’interposer son influence. La vieille dame, malgré scs soixante-huit ans, ne faiblissait pas dans les occasions solennelles; la crise qu’elle prévoyait & qu’elle redoutait venait d’éclater. Elle prit résolûment le parti ,fle son gendre.
— Laure, fit-elle d’une voix grave & qui contraflait par son calme avec le désordre de cette scène, Laure, le comte a raison. Tu dois éloigner ta fille ; dans ton intérêt aussi bien que dans le sien, tu le dois. Tôt ou tard elle devait t’occasionner de
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grands chagrins dans ton intérieur. Tu l’as gardée trop longtemps auprès de toi.
— Espérance reliera ici ou je sortirai avec elle! répéta encore une fois la comtesse.
— Madame, dit à son tour le comte en cherchant à repousser sa femme pour ressaisir Espérance, madame, je veux que vous me laissiez chasser de ma maison ceux qui n’ont pas le droit d’y être.
— Vous ne toucherez pas ma fille !
— Madame, ajouta le comte, je veux ce que je veux !
— Vous ne toucherez pas ma fille!
— Finissons-en, fit M. de Mercurev avançant toujours ; finissons-en !
— Vous me frapperez peut-être!
— Je ne vous frapperai pas, mais je chasserai Espérance d’ici.
— Essayez plutôt de la persuasion, interrompit la baronne, Laure eft raisonnable; elle cédera.
— Je ne suis pas raisonnable, répondit la comtesse. Je ne veux pas l’être! Je ne céderai pas! Je veux garder ma fille près de moi !
— Vous voyez bien! dit le comte à madame de Barencie.
Et il fit encore un pas en avant.
— Ne touchez pas à ma fille! s'écria de nouveau madame de Mercurey, ou, je vous le jure, il vous arrivera malheur.
Mais le général avait déjà saisi Espérance. La comtesse tenta un suprême effort pour protéger son
enfant. Elle se jeta au-devant du général qui, d’un brusque mouvement, la repoussa en arrière. La pauvre femme tomba rudement, & sa tête porta contre une console. Elle essaya de se relever & sentit du sang couler sur sa figure. Elle crut que c’était celui de sa fille & voulut encore s’élancer, mais elle ne le put, la force lui manqua. Alors elle couvrit le comte d’un regard terrible, & lui dit :
— Celui qui frappe un enfant eflun lâche!...
Et elle retomba évanouie sur le parquet.
— Qu’avez-vous fait? s’écria la baronne en venant au secours de Laure; qu’avez- vous fait, général?
— Je ne veux plus voir cette petite malheureuse ! fit le comte; elle me rappelle l’autre!
— Eh bien! elle partira, je vous le promets!
Mais, pour Dieu, laissez-la en repos & venez auprès de votre femme !
Le comte, bon gré mal gré, consentit à lâcher la fille de la comtesse. Il avait honte de sa conduite. Tout l’odieux de son action lui apparaissait enfin. Il prit Laure dans ses bras & la porta sur un lit de repos. Tous ses efforts, tous ceux de la baronne furent impuissants ù faire sortir la comtesse de son évanouissement. On manda un médecin. Il examina la plaie : elle ne présentait aucun caractère dangereux; cependant madame de Mercurey ne reprenait point connaissance.
Espérance versait des larmes abondantes en appelant sa mèro.
Jaloux du pasté
Le général se tenait immobile dans le coin le plus sombre.
Le médecin & la baronne allaient de la comtesse aux domeftiques, qu’ils envoyaient en ville chercher des médicaments.
Ce ne fut que très- avant dans la nuit que Laure rouvrit les yeux.
Son premier mouvement fut de serrer sa fille sur son cœur & de l’embrasser longuement.
Le général s’étant approché à son tour, la pauvre femme détourna vivement la tête & étreignit de plus en plus Espérance.
La baronne jugea tout de suite ce qu’il fallait faire. Elle éloigna le médecin, supplia la comte de se retirer, & lorsqu’elle fut seule avec Laure, elle lui dit de garder sa fille près d’elle pendant la nuit.
Quelle nuit ! quelle affreuse nuit !
Le comte la passa debout dans son cabinet, tantôt se promenant à pas précipités, ‘tantôt s’accoudant devant sa pendule dont il suivait le mouvement avec impatience. 11 forma vingt projets divers & les abandonna vingt fois. Cette âme de fer, ce corps d’acier étaient abîmés sous la fatalité. M. de Mercurey se fût roulé aux pieds de sa femme pour obtenir son pardon, pour mendier un sourire d’indulgence, une parole de paix. Il se promit de les mériter en ne parlant plus du départ d’Espérance; mais la jalousie & la soif de la vengeance revenaient bientôt avec leurs mauvais conseils. Alors,
ne sentant ni la force d'oublier ni celle de supporter les dédains de Laure., il songea au suicide, & le jour le surprit avant qu’il eût rien résolu.
La comtesse & sa fille pleurèrent ensemble, puis prièrent longuement. Elles élevèrent leurs âmes dans une commune ferveur. Laure jura à Espérance de ne jamais souffrir qu’elle fut éloignée d’elle. Le souvenir de Jean unissait ces deux martyrs de la brutalité du comte. Madame de Mercurey soulagea son cœur en parlant de celui qu’elle croyait mort. Ceux qui ont souffert comprendront cette pauvre mère vieillissant son enfant & lui confessant ses erreurs. Aux heures solennelles & malheureuses de la vie, il eft si bon de confondre sa douleur & ses larmes dans les larmes & les douleurs amies d’un confident, que le contact d’un indifférent, d’un enfant sans raison provoque l’expansion. Mais Espérance, nous l’avons vu, orpheline & maltraitée, avait sauté à pieds joints par-dessus la première enfance; elle était mûre pour l’infortune. Lorsque Laure se fut bien meurtrie dans de pieux aveux , lorsqu’elle eut exhalé ses triftesses dans un long récit, alors ses nerfs se détendirent, & la mère & la fille s’endormirent dans les bras l’une de l’autre en se jurant de s’aimer toujours.
Si Jean eût su ce qui se passait à Stuttgard, ce n’eft pas à petites journées qu’il eût fait le voyage. Le besoin de protéger sa femme & son enfant, la certitude qu’il était encore aimé de Laure lui
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eussent donné la force & la volonté de se procurer les moyens d’arriver en quelques jours.
Madame de Barencie avouait naïvement que son bonheur véritable datait du second mariage de sa fille. -
Bonne table tous les jours, — notez-le, tous les jours, — grand logis, voiture à ses ordres : elle avait trouvé tout cela dans la maison hospitalière du comte de Mercurey. Mais ce bonheur si lentement venu, si difficilement obtenu s’était trouvé subitement compromis; aussi la vieille baronne ne s’endormitque fort tard, après avoir mûrement réfléchi à la ligne de conduite qu’il lui conviendrait d’adopter pour louvoyer au milieu des événements, ün a pu voir, par le récit des faits qui précèdent, que madame de Barencie commençait toujours par prendre conseil de son intérêt personnel. Sa politique se résumait absolument à contenir & ù attendre, & elle croyait fermement que le temps était le maître absolu du monde.
Cependant, malgré son âge, elle montrait beaucoup de vaillance; maintenir le général dans les limites d’une irritation sans éclats, dérouter les inveftigations inquiètes de Laure & procurer à la colonie les apparences de la quiétude, nécessitait de sa part une grande continuité d’efforts. Dans une famille de trois personnes; les fleurs qui cachent les fumées d’un volcan poussent, comme celles des escamoteurs, des doubles fonds d’une boîte ù surprises.
Cette énorme activité commençait toutefois à fatiguer la baronne. Ni l’amour de sa fille, ni aucun sentiment généreux ne la soutenaient. Elle cherchait tout uniment à conserver intaft le nid douillet qu’elle s'était capitonné chez le comte. Elle haïssait Jean inftinctivement, parce qu’il s’appelait travail & pauvreté- elle adorait M. de Mercurey, parce qu’il représentait la quiétude & la richesse.
Ces raisonnements, du refte, n’impliquaient nullement chez la baronne une dépravation volontaire. La bonne dame se croyait sincèrement d’une race à part, & par conséquent autorisée, par grâce d’état, à user d’une morale supérieure. Elle avait oublié d’essuyer ses lunettes & de renouveler son almanach depuis l’an de grâce 1788.
Egoïfte, inconsciente, la baronne n’en était que plus clairvoyante. Par expérience , madame de Barencie savait que sur les lendemains de drames domeftiques se lèvent toujours de mornes aurores. La nuit , si elle n’a point démontré aux parties belligérantes les dangers de la lutte, a porté des fruits ; elle a du moins prouvé que la force eft le plus déteftable de tous les moyens de triompher.
Quant, au lendemain d’une bataille, vainqueurs & vaincus ont compté leurs morts, ils sont plus disposés que la veille à la conciliation. Le fin & le fort de la juûice leur apparaissent enfin plus lucides & plus dégagés que dans les frémissements de l’enthousiasme & l’élan de la lutte.
Jaloux du passé
Entre gens du rang du comte & de la comtesse de Mercurey, une discussion ne se termine point par des voies de fait — même non préméditées, même impersonnelles — sans dessouder plusieurs anneaux de la chaîne conjugale. La colère matérielle d’un mari ne s’appesantit point impunément sur sa femme, & le pacte de prote&ion & d’obéissance se déchire souvent sous de moins sérieux efforts. La baronne devina que le comte aurait trop conscience des désavantages de sa position d’oppresseur pour ne point accepter avec reconnaissance les conseils de l’unique alliée qui lui reliait. Elle prévit également une grande défiance de la part de sa fille ; mais comme elle était déterminée d’avance à la sacrifier & à la tromper, cela ne l’inquiéta point outre mesure.
Quant à la personne de Jean, madame de Bareiicie, fidèle à son syltème de ne s’occuper de ses ennemis que lorsqu’elle les voyait devant elle, ne la fit entrer qu’en ligne très-secondaire dans la confection de ses plans.
A huit heures du matin, comme la vieille dame se préparait à se rendre auprès du général, celui-ci lui fit demander un infiant d’entretien.
Elle avait donc deviné julte, au moins quant à l’état de l’âme de M. de Mercurey : cela lui donna une confiance illimitée en sa prudence.
— Monsieur le comte, dit-elle sans préambule au général dès qu’il fut entré dans sa chambre à
coucher, êtes-vous maintenant assez maitre de vous pour tout entendre & pour tout comprendre?
— Oui ! lit le général plutôt de la tête que des lèvres.
— Eh bien! reprit madame de Barencie, armezvous de patience, car je ne vous ménagerai guère. Et d’abord promettez-moi de répondre catégoriquement aux queltions que je vais vous poser.
Le comte s’inclina de nouveau.
— Vous aimez toujours votre femme? continua la baronne.
— Plus qu’au premier jour de notre mariage !
Madame de Barencie manifella son incrédulité
par un léger clignement des yeux & une contraction de la bouche.
— Plus qu’au premier jour de notre mariage, répéta le général; je vous le jure! Aujourd’hui Laure eft devenue le premier besoin de ma vie. Pendant les années de bonheur tranquille & incontefté, tant que je me suis cru fortement établi dans une possession inviolable, je n’ai pas apprécié moimême combien j’aimais ma femme; maintenant j’en suis à me demander si, par mon égoïsme, mes manières cassantes & exclusives, je ne l’ai point à jamais indisposée contre moi. Je vois que j’ai mal dirigé sa vie & la mienne. Je voudrais revenir sur le passé, le détruire ! Et, comme je sens que cela elt impossible, moi, un homme, un soldat, je pleure ainsi qu’un enfant.
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Le comte disait vrai ; des larmes abondantes sil lonnaient ses joues pâlies & creuse'es par la veille.
— Et s’il ne fallait que le sacrifice de cette main, reprit-il en montrant sa main droite, je la couperais moi-même à l’infiant pour reconquérir sa confiance] si seulement elle consent à se laisser aimer comme avant notre querelle, je me soumettrai à tout ce qu’elle exigera. Vous ne pouvez vous faire une idée, continua M. de Mercurey avec une exaltation toujours croissante, du supplice que j’endure depuis trois mois & des tortures qui sont venues m’assaillir cette nuit. Avoir en toute sécurité aimé & cru être aimé, & voir s’écrouler l’édifice de son amour sans pouvoir rien faire pour arrêter sa ruine; cela eft au-dessus des forces humaines.
— Fort bien ! -général, répliqua froidement madame de Barencie; je vous trouve dans les dispositions où je vous désirais. Ecoutez-moi, maintenant! Après la scène d’hier, Espérance ne doit & ne peut demeurer plus longtemps entre Laure & vous.
— La comtesse, interrompit timidement M. de Mercurey, consentira difficilement à se séparer de sa fille. Vous l’avez entendue hier?
— Espérance ne peut plus relier ici. Vous vous êtes prononcé hier vous-même trop énergiquement pour revenir maintenant sur votre détermination. Faites des concessions sur tout autre point, si cela vous plait ; Laure vous en saura gré. Mais Espérance ne peut relier & ne reliera point davantage
dans votre maison. Une seconde discussion à cause de cette enfant, & une séparation deviendrait inévitable, nécessaire I Et dans les circonftances actuelles, une séparation, vous le savez, entraînerait d’affreux désaltres.
— Je vous promets de m’observer.
— Avec votre tempérament, avec vos habitudes de commander & d’étre obéi, vous vous observerez pendant huit jours, & le neuvième vous recommencerez. D’ailleurs, dans tout ceci la volonté de Laure compte pour bien peu ; la vôtre doit tout emporter.
Ce fut au tour du comte de témoigner son incrédulité.
— Ceci eil mon affaire, reprit la baronne, & je m’en charge si vous voulez bien suiv're mes conseils.
— Je les suivrai !
— De point en point & sans faiblesse?
— Je vous le promets.
— Avant comme après le départ de l’enfant, vous ne laisserez plus échapper d’allusion à sa ressemblance avec l’autre. Vous ne vous montrerez plus jaloux du passé.
— Le passé! le passé! fit le général; mais ce passé peut devenir le présent dès demain.
. — Il ne le faut point! Et pour cela évitez de mettre Laure sur la voie! Croyez-vous donc que si elle se doutait de quelque chose, elle hésiterait un inllant entre le devoir & la honte?
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— Madame ! s’écria M. de Mercurey avec colère, vous abusez étrangement de ma patience & de vos droits de belle-mère.
— Je n’abuse pas, j’use, répliqua madame de Barencie avec plus d’autorité que jamais. Je vous ai annoncé que je ne vous déguiserais pas la vérité. Vous m’avez promis du calme. Écoutez-moi donc ! Le devoir pour Laure, c’ell de vous fuir le jour oti elle apprendra que Jean vit encore. Le devoir sera encore de le rejoindre sans plus tarder. La honte serait de ne point le faire. Et je ne sais aucune puissance au monde qui pût arrêter ma fille dans l’accomplissement de ce devoir ! surtout après ce qui s’eft passé hier! Et si moi, mère de famille, moi qui devrais, pour l’honneur des miens, la prévenir & lui montrèr le chemin qu’elle doit suivre, si je réunis mes efforts aux vôtres, c’eft que le scandale & la pauvreté m’effrayent plus pour elle qu’une honte ignorée; c’eft qu’elle a beaucoup souffert & que je reculerai de toutes mes forces le moment de nouvelles épreuves; c’eft qu 'enfin je connais ce Jean Borel & que j’ai peur de lui !
— Pourquoi m’avez-vous empêché de le tuer?
murmura le général d’une voix sourde.
— Eh ! monsieur le comte ! fit madame de Barencie avec plus de logique que de mansuétude, vous devriez me remercier au lieu de vous mettre en fureur, ce qui n’avance jamais les affaires. La belle aéiion que vous eussiez faite! on ne tue pas
un homme sous un gouvernement conltitutionnel comme avant la révolution! Je le regrette autant que vous; mais enfin, c’eft comme cela! Il faut en faire son deuil! Jean tué, qu’arrivait-il? En admettant que les tribunaux vous eussent acquitté, Laure n’aurait jamais consenti à demeurer votre femme, & la publicité d’un procès dissolvait de droit son mariage.
Le discours de la digne dame pouvait se résumer dans cette courte phrase :
— Qu’eussiez-vous fait du cadavre?
Nous avions bien raison de dire que madame de Barencie professait une morale d’une essence toute spéciale & très-supérieure aux préjugés de l’égalité & du respeéf des autres.
— Donc, monsieur le comte, reprit-elle, ne parlez plus de tuer !
— Alors que faire ? interrompit le général.
— Il vous relie deux moyens puissants : votre richesse & votre influence, toujours considérable malgré votre disgrâce & votre exil volontaire. Vous n’avez pas encore offert de vous vendre, donc on peut avoir besoin de vous acheter. En politique, ceci eft mathématique.
— Pour cela, il faudrait revenir en France, répondit le comte dont les yeux s’illuminèrent tout à coup à l’idée de reprendre ses titres & ses grades; mais pour revenir en France, il faudrait ne plus craindre ce Jean Borel, ne plus sentir cette épée
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de Damoclès éternellement suspendue sur ma tête!
— Ne m’avez-vous point répété plusieurs fois que vous donneriez volontiers le quart de votre fortune à qui assurerait votre repos en mettant ce Jean Borel, que vous déteffez tant, dans l’impossibilité de vous nuire?
— Certes.
— Eh bien! pour quarante mille francs, ce qui eft loin de compte, je vous trouverai quelqu’un qui vous délivrera de la fille & du père.
— J’en donnerai cent!
— Soit! mais quarante auraient suffi. Ce soir, continua la baronne après quelques inflants de réflexion, vous recevrez une lettre de Paris : elle vous annoncera qu'il faut que vous rentriez au plus vite en France. Demain nous partirons tous ensemble. A la première hôtellerie oü nous couchons, on vous remettra un avis sur lequel vous m’expédierez en avant avec les enfants, sans même prévenir Laure, puisque Henri & Espérance relient toujours avec moi.
— Vous emmènerez également Henri ? lit le général.
— C’eft le seul moyen que la comtesse ne se récrie pas sur l’absence de sa fille.
— Après? répliqua le comte.
— Après! vous reconduisez votre femme à Paris, vous faites votre paix avec le gouvernement, tandis
que moi je tends un beau petit piège à Jean. Je lui dépêche le chevalier de la part de Laure. Arthur, pour gagner sa confiance, lui amène Espérance; un père se laisse toujours tromper par les caresses de son enfant, & ce Jean a trop souffert pour ne point apprécier les joies de la paternité. On lui fait comprendre que Laure a tout intérêt à éviter un procès, qu’elle vous a quitté, qu’elle l’attend dans un port de
mer pour fuir avec lui aux Grandes Indes, n’importe où, pourvu que ce soit loin; nous le faisons arriver le jour même du départ du navire. Le vaisseau eft déjà sous voiles, il n’a que le temps de se jeter dans un canot avec sa fille pour arriver à bord; & tout eft dit!
— Et vous croyez qu’il ne reviendra pas ?
— Pas avant dix-huit mois... deux ans.
— Alors ce sera toujours à recommencer! fit le général d’un ton désespéré.
Cependant cette fois encore le parti des atermoiements, de l’intrigue & de la ruse, représenté par la baronne, l’emporta sur le parti de l’aètion & de la violence représenté par le comte.
M. de Mercurey accepta le me\\o termine qui lui était proposé, & dès le jour même, madame de Barencie commença à tramer avec joie le nouveau tissu de sa petite conspiration.