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CHAPITRE XVI

l’auberge DE l’aigle ET DF. LA LANTERNE

Vous vous souvenez de l’excellent accueil fait à Jean Borel par l’hôte du Faucon & delà Couronne. Mais autant le brave aubergifle avait le cœur bon, autant il avait la tête vaniteuse; aussi ne cessait-il de répéter en regardant avec pitié son confrère de Y Aigle & de la Lanterne :

— Si Stuttgard ne possédait point le Faucon & la Couronne, Stuttgard serait une ville de second ordre. Mais ils exiftent ce faucon & cette couronne sur l’auberge ou plutôt sur l’hôtellerie de maître Hans Reyburg; un beau bâtiment, ma foi, dont la façade ferait honte & envie à plus d’une maison de ville de grandes capitales. La broche y flambe toujours, les vins du Rhin & ceux de France, les vins joyeux par excellence, y abondent. Enfin il n’y a que là qu’on sache confectionner la véritable soupe à la bière, que là, entendez-vous bien, & pas ailleurs! Aussi Stuttgard eft la plus belle ville d

l’Allemagne, de l’Europe & des cinq parties du monde.

De son côté, le maître de Y Aigle & de la Lanterne méprisait cordialement son rival & ne se gênait guère pour crier par-dessus les toits que sa maison n’était qu’une misérable gargote & qu’un cabaret indigne de loger des étrangers de diflinèïion.

Dans leur rage de rivalité, les deux aubergiftes en arrivèrent à haïr & à dénigrer les voyageurs qui préféraient leur concurrent, &, comme ces cochers de fiacre qui se battent sur le dos de leurs bourgeois, ils se fussent volontiers fait la guerre en assommant mutuellement la clientèle du voisin. Et Stuttgard, ville tranquille s’il* en fut jamais, renfermait dans ses murs paisibles deux partis aussi ennemis que jadis les Capulets et les Montaigus, partis aussi politiques que culinaires, on va en j uger.

Dans la salle commune du Faucon & de la Lan terne se réunissait la Société philologique & chorale des vrais Wurtembergeois , tandis que ta Société chorale & philologique des bons Wurtembergeois tenait ses séances dans l’un des salons de Y Aigle & de la Couronne. Or, les vrais Wurtembergeois, de même que les bons Wurtembergeois, sous prétexte de chansons & de philologie, poursuivaient un but commun : l’unité allemande.

Alors, pourquoi deux Sociétés? C’efi: ce que se demandèrent un jour les vrais & les bons Wurtem-

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bergeois. C’était d'ailleurs d'un bon présage pour l’unité future de la patrie que l’unité wurtembergeoise. On parla donc sérieusement de fusion & il eft probable qu’elle se fût opérée, si chaque aubergifte, ne craignant de perdre sa clientèle de buveurs au profit de son rival, n’eût envenimé la queftion.

Au lieu de fusionner, ce qui paraissait à tous l’opération du monde la plus simple & en même temps la plus profitable, chacune des Sociétés voulut absorber sa rivale & avoir l’honneur de sauver à elle seule la patrie. Bien qu’on s’entendît sur tous les points capitaux, les tentatives de rapprochement avortèrent, quand on agita la queftion du nom à donner à la nouvelle & unique Société.

Les uns voulaient qu’elle s’appelât : les Bons & vrais Wurtember geais ; les autres : les Vrais & bons Wurtembergeois.

La discussion fut longue, passionnée; chacun, fort de son droit &. de sa vanité, demeura intraitable, & personne n’eut l’idée de proposer que l’association définitive s’appelât les Wurtembergeois réunis , ou plus simplement encore les Wurtembergeois. Après cinq séances de la fraternisation la plus cordiale, on se sépara donc plus ennemis que jamais.

On avait fumé un nombre incalculable de pipes en porcelaine; on avait bu une quantité incommensurable de moos d’excellente bière; on avait dépensé une somme prodigieuse d’éloquence & d’érudition.»

ir».

puisque dans le cours de l’argumentation les ouvrages des savants professeurs Kant, Hegel, Fichte & Schelling furent cités huit cent quatre-vingts fois par les deux partis & toujours victorieusement. Enfin, il y avait eu onze duels, mais il était relié impossible de s’entendre sur la priorité à donner à l’un des adjeCtifs vrais & bons.

Et voilà comment les deux aubergiltes conservèrent chacun leur cercle particulier. Mais, voyez le retour des choses de ce monde : les deux Sociétés avaient failli en venir aux mains pour conserver chacune leur titre antique; or, les bourgeois de la ville prirent promptement l’habitude de les désigner sous les noms des endroits où elles se réunissaient. Il ne fut bientôt plus queftion de vrais & de bons Wurtembergeois que sur les diplômes en parchemin des adhérents : Stuttgard ne connaissait que les faucons & les aigles. Eux-mêmes — ô honte ! — ne s’appelaient plus entre eux qu 'aigles & que faucons.

Ce n’était point sans préméditation que le chevalier Arthur de Barencie descendit à l’hôtel de Y Aigle ô de la Lanterne ; c’était même, on le prévoit, pour mieux exécuter des projets savamment combinés entre lui, la baronne & le général de Mercurey, qu’il avait invité Jean à dîner en ce lieu.

Aussi, lorsque le musicien annonça à son hôte qu’il allait prendre son repas du soir à l’auberge

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rivale en compagnie d’un gentilhomme qui l’en avait prié, le digne hôtelier s’écria :

— Quoi! vraiment, cher Orphée, vous iriez dans cette taverne, vous, un artiile, un grand artifte? Méliez-vous! métiez-vous! un homme qui vous invite & vous mène ù Y Aigle ne peut avoir que de mauvais desseins. Il veut, pour le moins, vous empoisonner !

— Oh ! oh ! répliqua Jean, vous allez peut-être un peu loin, maître Hans!

— Mes pressentiments ne me trompent jamais, répondit sentencieusement l’aubergilte. Pour Dieu ! ne mettez pas les pieds dans ce taudis, vous n’avez rien de bon à y gagner. A votre place, je n’irais pas, ou je m’armerais jusqu’aux dçnts; car, je vous le répète, lorsque dans Stuttgard on peut traiter les gens dans une maison aussi bien famée que la mienne, il faut absolument vouloir le mal de son prochain pour choisir un repaire d’aigles & d’empoisonneurs, que le diable confonde!

— Le fait eft, reprit Borcl, que mon amphitryon ne brille pas par la pureté de ses sentiments.

— Vous voyez bien! fit maîcre Reyburg d’un air triomphant; n’y allez pas, cher ami ! Si vous saviez quel bon dîner nous allons faire tous les deux ce soir en tête-à-téte avec un vin ! continua le digne Hans en plissant ses joues & en ramassant ses lèvres, avec Un vin! Je me le suis réservé pour mort usage personnel, je ne vous dis que cela!

— Mais comment me dédire? répondit le musicien auquel les craintes grotesques de son interlocuteur remémorèrent les antécédents plus que fâcheux de son beau-frère.

— Écrivez un mot d’excuse !

— Non, je ne le puis, il s’agit de mon bonheur.

— Voyons, reprit maître Hans d’un ton paternel, écoutez-moi; je ne vous ai jamais donné que de bons conseils. N’allez pas à votre rendez-vous à l’hôtel de Y Aigle, & dînez avec moi.

— Vous êtes fou, maître Reyburg! fit Jean en haussant les épaules & en s’efforçant de rire pour se donner du courage; vous êtes fou & peut-être même envieux! J’irai à mon rendez-vous.

— Soit! je suis fou, je suis envieux! Mais s’il vous survient un accident.... En attendant, prenezmoi cette paire de piftolets de poche. Et comme Jean résidait, il ajouta : Si ce n’eft pas pour vous protéger contre votre hôte, que ce soit pour vous défendre contre les gens de l'auberge. Ce sont tous des bandits, à commencer par leur maître, & je préférerais coucher à la belle étoile dans la forêt Noire qu’en leur compagnie.

Le bon hôtelier se promit, en outre, d’aller prévenir la police si son ami tardait à rentrer.

Nous avons dit que le chevalier Arthur de Barencie avait choisi avec intention l’endroit où il traitait Jean. En effet, l’ex-garde du corps connaissait les rivalités des deux auberges, il savait en

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outre que la Société des Aigles, ou pour mieux parler des bons Wurtembergeois, était fort bruyante, & comme l’ancien officier ne voulait rien autre chose qu’enlever son beau-frère, si ce dernier ne consentait pas à le suivre, il espérait qu’ù l’aide du va-&-vient continuel des aiglons en liesse il attein drait plus facilement son but.

D’ailleurs Arthur, devenu diplomate depuis qu’il avait forcément abandonné le métier des armes, Arthur s’était présenté à Y Aigle sous des dehors magnifiques. L’aubergifte l’avait pris tout d'abord pour un secrétaire d’ambassade ou pour un directeur de speétaclc. Le chevalier, exploitant cette seconde hypothèse, avait modeftement avoué qu’il était en effet l’entrepreneur des concerts d’une cour du Nord; qu’il venait rechercher un pianifte en rupture d'engagement, & que ce pianifte était le célèbre Borelli Zanetto, faucon endurci.

Il avait été convenu qu’au dessert, si le virtuose ne se rendait pas de bonne grâce, on le contraindrait par la violence. Une chaise de pofte, commandée à l’avance, attendrait 1 '‘imprésario & son artifte.

A cette confidence, le propriétaire de Y Aigle ne se sentit pas de joie; d’un seul coup son ennemi allait être privé d’un client, d’un ami & d’une merveille artiftique.

Ce fut lui qui reçut Jean en grande pompe & le Conduisit cérémonieusement dans un cabinet situé

au premier étage, où Arthur l’attendait endéguflant un verre de vin de Madère.

— Et d’abord, mon cher beau-frère, fit le chevalier lorsque l’hôte les eut laissés en compagnie du premier service, permettez-moi de vous faire mes très-humbles excuses d’une plaisanterie que je me suis permise à votre égard, croyant fermement que vous ne la prendriez pas au sérieux.

— Quelle plaisanterie?

— Mais celle qui vous a conduit ici. Au fait, vous ne devez point m’en vouloir, puisque, grâce à elle, vous êtes en train de faire fortune.

— Comment 1 s’écria Jean, le général n’était pas à Stuttgard ?

— L’y avez-vous trouvé?

— Non, mais....

— Mais.... pourtant vous avez dû l’y chercher.

Jean demeura silencieux.

— Quant à moi, continua Arthur, je vous dois des remercîments! Avec les cent francs que vous m’avez prêtés, j’ai fait sauter dix jours de suite la banque du 36. Mon bonheur était impertinent; à tel point que le gouvernement a dû intervenir, dans l’intérêt de la ferme des jeux. Sous prétexte de politique, & parce que je suis légitimifte, la police m’a défendu l’entrée de toutes les maisons de jeu de Paris. J’aurais pu résider, demander la mise en accusation des miniftres, réclamer par la vôie des journaux au nom de la liberté opprimée dans rrià

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personne , mais j’avais gagné quatre cent mille francs, j’ai préféré demeurer tranquille & jouir en paix de mon bien.

Jean eût pu rappeler au chevalier qu’aux termes de ses propositions, faites solennellement autour du bassin du Palais-Royal, la moitié de cette fortune problématique lui appartenait; mais il se souvenait du moyen d’ouvrir chez son interlocuteur le secret aux confidences, & il lui versa rasade sur rasade en portant des toafls successifs à sa santé, à son heureuse fortune, A sa prospérité toujours croissante.

Cette fois, cependant, le moyen ne réussit point. Depuis qu’il jouait au millionnaire, Arthur de Barencie ne vidait plus son verre à fond. Jean en fut pour ses frais d’amabilité & ses nombreux :

— Vous ne buvèz pas, capitaine !

Comme le musicien ne paraissait point disposé à raconter ses propres affaires & que l’ex-officier venait de terminer le récit des siennes, la conversation menaçait de se noyer dans les verres, qui reftaient pleins.

— Eft-ce que vous me gardez encore rancune?

reprit Arthur, essayant de nouvelles avances. Pourquoi diable aussi allez-vous ajouter foi à cette hifloire de Stuttgard?

— Dois-je croire davantage ù celle que vous me racontez ce soir?

— Pefte! vous êtes mordant! Vraiment, si l’ôh

était chatouilleux, on aurait déjà trouvé dans vos répliques matière à un duel.

— Si le cœur vous en dit! répliqua Jean avec hauteur en faisant mine de se lever.

— Le cœur ne m’en dit pas, cher beau-frère!

Asseyez-vous & causons sans nous disputer. Nous nous sommes vus les armes à la main; nous n’avons plus besoin l’un & l’autre de faire nos preuves. Causons !

— Soit ! lit le musicien, que le sang-froid tout nouveau du chevalier intriguait singulièrement; causons! Et dites-moi avant tout pourquoi vous êtes venu à Stuttgard?

— Pour vous voir !

— Ah! bah ! dit Jean de plus en plus étonné.

— Mon Dieu ! oui , continua le chevalier ; pour vous voir & vous propostfr une petite association.

— Dans le genre de celle que vous me proposâtes la dernière fois que je vous vis à Paris?

— Non! cher monsieur Borel, non! répliqua Arthur, décidé ce soir-là à épuiser en faveur de son beau-frère les trésors de sa patience; non ! l’association que je viens vous proposer à un tout autre but que le jeu. Vous avez un beau talent; je possède, comme je vous le disais tout à l’heure, quelques capitaux. Eh bien! si nous réunissions ces deux éléments, si nous levions une troupe d’opéra, je suis convaincu que d’ici à deux ans nous reviendrions

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avec plusieurs millions. Que dites-vous de cette idée, cher monsieur Borel?

— Je dis, cher monsieur de Barencie, qu’elle ne vous eft pas venue toute seule!

— Comment cela?

— Qu’elle vous a été soufflée par votre mère & par le général, qui sont bien aises de se débarrasser de moi.

— Vous vous trompez étrangement, & je vous le prouverai tout à l’heure.

— Je le désire; en attendant, permettez-moi de

vous dire que vous n’avez jamais fait sauter la banque; que les quelques louis qui sonnent dans votre gousset sortent de la bourse du comte de Mercurey; qu’enfin vous m’avez toujours porté malheur, & que je ne veux plus croire un mot de vous. *

— La colère vous égare, cher monsieur Borel, répondit le chevalier, dont la patience devenait de plus en plus angélique; & vous avez tort de ne pas croire à ma sincère amitié.

— Vraiment! interrompit Jean; & comment avez-vous su que j’habitais Stuttgard, puisque je m’y cache sous un faux nom?

— Vous n'étes point aussi caché que vous voulez bien le croire. Tenez, fit Arthur en passant au musicien un journal qu’il tira de la poche de son habit. Lorsqu’on eft un homme célèbre, un artiüe éminent, une étoile, on ne se dérobe pas au monde

aussi facilement qu’un simple mortel. Lisez, dans ceci, la correspondance d’Allemagne.

Jean obéit & lut ce qui suit :

« Nul n’eft prophète en son pays, dit la sagesse des nations, & la sagesse des nations cette fois n’a point menti. Nous possédons en ce moment à Stuttgard un pianifte qui fait fureur. On se bat pour assifter à ses concerts, & ceux qui sont parvenus à l’entendre parlent de lui décerner une couronne d’or. Savez-vous qui eft ce grand artifle qui se fait appeler Borelli Zanetto? Un pauvre hère de maître de musique nommé Jean Borel, que j’ai connu à Paris tirant le diable par la queue. Vous voyez bien que nul n’eft prophète en son pays, » etc.

— Eh bien! êtes-vous satisfait? reprit le chevalier triomphant; & ce n’eft pas tout.

— Quoi encore? répliqua Jean en colère de se voir battre sur un point où il se croyait inexpugnable.

— Et si je vous montrais une lettre de ma sœur, une lettre de votre femme?

— Une lettre de Laure! s’écria Jean.

— Chut! fit Arthur, en voyant l’hôte entrer humblement dans le cabinet.

Il était suivi d’un des garçons du Faucon & ch la Couronne , qui apportait un message pour Jean & ne voulait le remettre qu’en mains propres.

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