CHAPITRE XVII
OU IL EST PROUVÉ QUE LA RAISON DU PLUS EORT n’est POINT TOUJOURS LA MEILLEURE
C’était une dépêche de maître Hans Reyburg.
Dans sa sollicitude pour son pensionnaire, ce dernier était venu rôder autour de Y Aigle & de la Lanterne , & avait aperçu une chaise de porte. Les bottes parfaitement cirées du portillon & les sabots sans poussière des chevaux dénoncèrent à sa logique infaillible d’aubergirte que cette voiture ne venait point d’amener, mais attendait un voyageur.
Maître Hans connaissait tous les portillons de Stuttgard & de dix lieues à la ronde. Il ne lui fut pas difficile d’obtenir de celui-là des renseignements circonftanciés sur le bourgeois qui l’avait commandé à la porte. C’était un Français chargé de reconduire un fou furieux dans sa famille.
Bien servi par sa peur & son amitié pour Jean, le propriétaire du Faucon & de la Couronne imagina tout de suite qu’on en voulait à la liberté de son cher pianirte. Il savait la moitié des aventures
du musicien, cela suffisait pour le faire trembler & donner le champ à sa tête romanesque. A tout hasard, il adressa quelques lignes à Borel; il le prévenait du-danger qu’il courait, & que, pour parer aux événements, lui & deux de ses plus vigoureux domefliques se promèneraient devant la porte de Y Aigle & de la Lanterne jusqu’au moment où il en sortirait. Naturellement, la lettre se terminait par la recommandation expresse de la brûler sur-lechamp.
Jean, quoique médiocrement brave, ne reculait jamais d’une semelle lorsqu’il se trouvait engagé dans une affaire. Cependant il hésita.
La dénonciation de maître Hans n’était-elle que la continuation des rêveries inquiètes du digne aubergifte? Son beau-frère était-il véritablement l’envoyé de Laure, comme il l’annonçait? Sous le coup de cette alternative, Jean Borel avançait la lettre de maître Reyburg pour la brûler à une bougie, lorsqu’il saisit au passage un regard d’intelligence que l’hôte de Y Aigle lançait à Arthur.
Le musicien n’en brûla pas moins le papier, & répondit ù haute voix à l’émissaire de son ami en le congédiant : que c’était bien & que maître Rev* burg l’attendît comme il le lui disait ; puis, se tournant vers son beau-frère, il reprit :
— Vous disiez donc que vous alliez me montrer une lettre de Laure?
— Oui, fit Arthur un peu déconcerté du ton froid
La raison du plus fort n’est point la meilleure 273
sur lequel avait été prononcée cette queftion; une lettre de la comtesse de Mercurev.
— Adressée à qui ?
— A vous.
— Laure sait donc maintenant que j’exille?
— Oui!
— Et qui le lui a dit ?
— Moi !
— Vous? répliqua Jean; alors vous mentez.
— Prenez garde! répondit le chevalier qui perdait ses avantages en même temps que son sangfroid; prenez garde! Vous m’insultez, monsieur Borel !
— Je ne fais que cela depuis une heure!
— Voyons, repartit M. de Barencie faisant un dernier appel à la conciliation, ne m’insultez pas plus longtemps; je conviens que j’ai eu des torts à votre égard, mais j’ai juré de les réparer en promettant à Laure de vous ramener auprès d’elle.
— Alors donnez-moi la lettre qu’elle m’écrit.
— Et, reprit Arthur cherchant à gagner du temps, elle eft bien malheureuse, cette pauvre sœur!
— La lettre! répéta Jean.
— Le comte, depuis qu'il vous a vu, a été pris d’une jalousie de tigre; il a battu la chère femme, il a battu Espérance; si bien que j’ai eu pitié d’elle & que, sans prévenir ma mère, j’ai tout raconté à ma sœur : votre fuite, vos soutfrances, vos tentatives pour la revoir.
— La lettre ! fit encore Borel, que ce récit impressionnait moins que le besoin de connaître le degré de confiance qu’il devait accorder au chevalier; la lettre !
— J’ai cru qu’elle allait devenir folle! poursuivit Arthur; car elle vous aime, elle n’a jamais aimé que vous. Elle a fui — car vous, Borel, vous êtes son seul vrai mari — elle a fui la présence du comte, elle vous attend avec Espérance, au Havre, où nous devons nous embarquer tous les quatre pour New- York.
— La lettre ! répéta Jean une dernière fois d’une voix de tonnerre; la lettre! donnez-moi la lettre !
— Je dois vous la remettre lorsque nous serons en route.
— Et vous avez cru, fit le musicien en se croisant les bras avec dédain, que je donnerais dans un aussi misérable piège volé ù quelque roman de caserne? • Cela me prouve que vous manquez totalement de bon sens & que vous ne croyez guère au mien. Eh bien ! moi qui n’ai pas combiné mes plans, je vais vous dire ce que vous venez faire ici. Vous venez avec l’intention de vous emparer de ma personne & de me conduire je ne sais où dans une chaise de porte qui attend en bas. Elf-ce pour m’enfermer dans une maison de fous, pour m’assassiner ou m’envoyer dans cette Amérique dont vous me parliez tout à l’heure? je n’en sais rien; mais à coup
La raison du plus fort n’est point la meilleure 27 5
sur ce n’eit pas pour me re'unir à ma femme & à mon enfant.
— Après tout, répondit insolemment le chevalier, peu m’importe que vous ajoutiez foi ou non à mes paroles! J’ai promis à Laure de me trouver dans dix jours au Havre avec vous, & je tiendrai ma promesse.
— Même si je m’y refuse?
— Même si vous vous y refusez! Ht le colosse en développant les biceps énormes de ses bras.
— C’eft ce que nous verrons!
— Ou plutôt, c’elt ce que nous allons voir tout de suite, répliqua Arthur en se levant pour se diriger sur son beau-frère.
Mais celui-ci, se souvenant à temps des piftolets que lui avait prêtés Paubergille du Faucon, présenta à l’ex-garde du corps la gueule de deux canons luisants qui pouvaient donner à réfléchir à de plus braves encore que M. de Barencie.
— J’ai pensé à tout! fit Jean.
— Allons, répliqua le chevalier en se rasseyant, c’était une plaisanterie, vous me suivrez si vous voulez! si vous ne voulez point, vous relierez! Mais vous vous en repentirez.
— Ce n’eft point une plaisanterie, répondit le musicien en écartant les rideaux de la fenêtre tout en maintenant son beau-frère à diltance, car j’entrevois d’ici les lanternes de votre chaise de porte. Maintenant, monsieur le chevalier, que vous ne
pouvez plus soutenir les mensonges que vous débitiez il n’y a qu’un initant; maintenant qù’il ni'elt bien prouvé que vous n’êtes porteur d’aucune lettre de ma femme pour moi & que vous n’étes ici qu’avec de mauvais desseins, je veux vous mettre dans l’impossibilité de me nuire d’ici à longtemps.
— Oh! oh! dit Arthur en essayant de rire, nous tournons la situation au tragique.
— Ni au tragique ni au comique, mais au vrai! répliqua Borel soulevant de nouveau le rideau de la croisée; regardez par cette vitre. Trois hommes se promènent de l’autre côté de la rue. Trois! comptez-les! Leurs épaules sont aussi larges & leurs muscles aussi solides que les vôtres; je n’ai qu’à faire un signe, qu’à jeter un cri, & dans une demiminute ces trois hommes seront ici. Vous voyez que vous n’aurez aucun mérite à m'obéir & aucun avantage à me désobéir. Voulez-vous me donner tous les papiers dont vous êtes porteur ?
— Mais! balbutia le chevalier, je pourrais appeler du secours.
— Essayez, Ht Jean abaissant à la hauteur de la poitrine du chevalier le canon de son pillolet; essayez, & je vous tue comme un chien avant que l’on arrive.
Dans le brusque mouvement que Ht le musicien pour exécuter cette menace, il repoussa sa chaise qui tomba à terre avec fracas. Aussitôt, comme si
La raison du plus fort n’est point la meilleure 277
de la salle située au-dessous on répondait à un signal, des chants de buveurs, deltinés sans doute à couvrir le bruit d’une altercation, éclatèrent joyeusement. Le cliquetis des verres, la cadence des couteaux sur les pots, les bouteilles & les tables vinrent s’y joindre & formèrent bientôt un tel tapage qu’il eût été loisible d’assassiner en cet inltant dans l’auberge de Y Aigle & de la Lanterne , sans que les cris delà vièlime pussent dominer un inliant les réjouissances des buveurs du rez-de-chaussée.
— Vous aviez aussi pris vos précautions, ajouta Jean, qui s’aperçut de la contusion où ce bruit mettait le chevalier; mais vous les aviez mal prises. Allons! donnez-moi vos lettres, vos papiers!
— Mais... balbutia encore Arthur.
— Il n’y a pas de mais! répliqua le musicien ajullant son piftolet.
Le chevalier vida les basques de son habit.
Elles ne contenaient que des objets insignifiants.
— Les autres poches! continua Jean.
— Elles sont vides! répondit piteusement l’ancien officier.
— Retou rnez-les ! dit le musicien impitoyable.
Dans les poches du gilet se trouvaient quelques
billets de banque, dans celles du pantalon quelques louis.
— Mais ceci elt de l’argent, fit observer judicieusement Arthur; me le prendre serait commettre un vol, & vous êtes un honnête homme.
— Et la poche de côté de l’habit? répliqua Jean sans prêter attention à cette flatterie.
Le chevalier, bien à regret, en tira un portefeuille qu’il plaça sur la table.
— Et mon argent, fit-il avec un soupir; vous me le rendrez, n’eft-ce pas ?
— Nous verrons plus tard! maintenant...!
— Maintenant? interrogea le chevalier très-inquiet.
— Maintenant, ouvrez cette fenêtre!
— Cette fenêtre ? Pourquoi ?
— Ouvrez-la et je vous le dirai !
Et le piftolet s’abaissa de nouveau.
Arthur ouvrit la fenêtre.
— Faites signe d’approcher aux hommes qui se. promènent de l’autre côté de la rue, ordonna Jean.
— Mais...?
— Faites ce que je vous dis.
— Ils sont placés sous la fenêtre.
— Montez sur le balcon.
— Pourquoi me faites-vous monter sur ce balcon ?
— Montez toujours! Bien! vous y êtes! Recommandez votre âme à Dieu & votre corps à ces messieurs, car, aussi vrai que je me nomme Jean Borel, vous allez sauter dans leurs bras ou je vous fais jaillir la cervelle.
— Mais... essaya encore le chevalier.
— Sautez ou je lâche le chien !
La raison du plus fort n’est point la meilleure 279
Cinq minutes après, au grand ébahissement du propriétaire de V Aigle & de la Lanterne , il signor Borelli Zanetto traversait à pas comptés sa grande salle & le félicitait à haute voix sur l’excellence de sa cave & l’habileté de son chef.
Il eft inutile de dire au lecteur que le portefeuille d’Arthur de Barencie ne contenait pas la moindre lettre de la comtesse de Mercurev. En revanche, il en renfermait une fort intéressante de la baronne.
Cette lettre détaillait au chevalier ses dernières inftrudipns. Par elle, Jean apprit les dangers auxquels il venait d’échapper, & aussi que sa fille Espérance se trouvait au Havre, sous la seule garde de sa grand’mère & d’une domeîtique defiinée à jouer aussi un rôle dans le complot. La baronne pressait le chevalier d’en finir, & parlait, sans le relater, d’un événement qui pouvait devenir fatal à leurs intérêts communs, si le dénoûment tardait trop.
Tiré d’une fâcheuse affaire par le hasard & par la peur de son hôte, Jean Borel commença par remercier la Providence, puis il réfléchit à la façon dont il battrait ses ennemis avec les armes qu'ils lui fournissaient & les prendrait â leur propre traquenard.
Sa résolution fut bientôt nettement dessinée. Il s’agissait d’ailleurs de ne point tergiverser, le moindre retard pouvant donner l’alarme à la baronne & au comte. Il fallait fondre sur eux comme la foudre. Jean pensa sagement qu’il devait commencer par
s’emparer de sa fille & s’en servir ensuite soit comme otage, soit comme machine de guerre. D’ailleurs, il se sentait très-fort; le général était rentré en France, &, grâce à de chaleureuses démonftrations de dévouement, il avait obtenu un commandement; il était donc saisissable à une heure & à un endroit fixes. La loi donnait gain de cause aux légitimes prétentions du mari dépossédé. Et puis, Jean, dans les concerts de Stuttgard, avait gagné vingt mille francs, & avec vingt mille francs il pouvait voyager, plaider, & n’être arrêté par aucune impossibilité.
Enfin, il lui était donc permis de combattre son rival à armes égales.
Reliait bien le chevalier, dont une indiscrétion pouvait détruire ses plans, comme la respiration d’un enfant renverse un château de cartes.
Maître Hans Reyburg, qu’une leèture assidue des ballades allemandes rendait très-inventif, ouvrit l’avis de garder prisonnier Arthur de Barencie, qui ne s’était rien cassé dans sa chute. Bien que Jean trouvât cet expédient un peu moyen âge, il se rendit aux raisons fort bien déduites par le propriétaire du Faucon & de la Couronne, devenu complètement dépositaire de tous ses secrets.
— N’a-t-il point essayé lui-même de vous priver de votre libre arbitre? disait le digne aubergilte; n’a-t-il point voulu vous enlever & vous entraîner en Amérique, ainsi que le chevalier fantadique em-
La raison du plus fort n’est point la meilleure 281
porta au fond des enfers sur son cheval rapide l’infortunée Lénorer Gardons-le à notre tour, dix, quinze, vingt jours, le temps qu’il vous conviendra. Il ne sera point tant malheureux, il boira de mon vin & mangera de ma cuisine après avoir tâté de celle de ce gueux d' Aigle, que le diable confondra un jour, soyez-en sûr!
Arthur, que la confiscation préalable & sommaire des dix mille & quelques cents francs qu’il portait avait rendu tout penaud, accueillit sans trop de mécontentement la perspective d’étre interné pendant quelques jours à l’auberge du Faucon, surtout lorsqu’il apprit que le moment prochain de sa délivrance serait en même temps celui de la refiitution. Il ne résida que jufte ce qu’il fallait pour un homme de sa dignité, quand son beau-frère lui enjoignit d'écrire sous sa diètée une lettre qui assurât la baronne de la réussite de ses projets & de l’arrivée prochaine, sous sa conduite, de Jean, absolument dupe de la vérité apparente du mensonge convenu d’avance. Le musicien exigea en outre qu’un postscriptum spécial annonçât que, jusqu’à la fin du voyage, le chevalier, tout entier, à la surveillance de son compagnon, n’écrirait plus ù sa mère & qu’elle n’eût point, en conséquence, à s’inquiéter de son silence.
Pleinement rassuré de ce côté, certain que maître Hans & ses garçons, taillés sur le patron d’Hercule, ne laisseraient point échapper leur prisonnier, &
que celui- ci, peu jaloux de mettre la juftice de Stuttgard dans la confidence de ses affaires particulières, ne réclamerait point trop haut, Jean, le portefeuille bien garni, partit pour la France, l’espoir aux lèvres & la fièvre au cœur.
En l’embrassant une dernière fois, maître Reyburg, les larmes aux yeux, le pressa d’accepter, comme cadeau d’adieu, la paire de piftolets de poche qu’il lui avait prêtée la veille au soir.
— Ils vous porteront bonheur, dit l’excellent aubergifte; ils sont très-bons, je ne m’en suis jamais servi, mais mon père les tenait en grande eftitne. S’ils peuvent tuer ce damné général & assurer votre bonheur, je ne vous demande qu’une seule chose s c’eft de Venir passer une saison chez votre ami Reyburg, avec votre femme & votre chère petite Espérance. Je compte que vous me donnerez la préférence sur Y Aigle & la Lanterne. Vous connaissez les déésêfts qu’on y prépare. Et sur ce, je vous souhaite bon succès, bon voyage & bon courage.