‹ La Galère conjugaleChapitre 20 sur 24 · PARIS · texte numérisé non relu

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Jean était parti de Stuttgard avec la ferme intention de se rendre directement au Havre, & cependant sa chaise de porte l’amena droit à Paris.

Voici pourquoi !

Jean adorait sa fille, mais il aimait sa femme.

De plus, il savait qu’Espérance devait être parfaitement en sûreté auprès de sa grand’mère, tandis qu’il voyait toujours Laure sous la dépendance de M. de Mercurey, dont le nom seul faisait sauter le cœur du pauvre musicien.

Une autre considération pesait encore davantage sur l’imagination irritée de Jean Borel.

Quel pouvait être cet événement fatal dont la baronne parlait à mots couverts dans sa lettre au chevalier? Cet événement inconnu & par conséquent redoutable ne menaçait-il point Laure? — Laure! sa chère Laure qu’il aimait maintenant d’un amour décuplé par l’absence, l’attente & les

obftacles. N ’était-ce donc point le salut de Laure qu’il fallait assurer avant toutes choses?

L’amour paternel, d’ailleurs, peut-il l’emporter un inftant sur la jalousie d’un époux ?

C’eft ce que s’était dit Jean tout le long de la route, & les pressentiments de son cœur avaient en quelque sorte illuminé son esprit. Jean avait deviné ce qui s’était passé depuis que le général était parti de Stuttgard, fuyant sa vengeance & emportant aussi vers Paris, avec les espérances de son amour, toutes ses haines contre le passé.

Après la scène de famille pendant laquelle le général s’était abandonné ù un excès impardonnable de fureur & de jalousie, Laure tomba dans un état de proflration lourde & calme; ce n’était point que ses forces l’abandonnassent, mais après la secousse morale des heures précédentes, elle sentait le besoin de s’économiser pour être prête à tout événement. Dans les embrassements de sa fille, la femme avait puisé la volonté & l’énergie nécessaires pour résister à toutes les tentatives que son mari oserait faire en vue de la séparer d’Espérance. Elle se préparait à déployer toute son éloquence, toute son habileté & même, s’il en était besoin, d’interposer violemment son autorité de mèfe; car elle ne songeait point qu’il fût possible d’user de force contre elle; à ses yeux la présence de la baronne de Barencie la garantissait contre tout aéle de colère maritale.

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La comtesse, de beaucoup supérieure à sa mère sous le rapport de l’esprit & du jugement, eût été, sans son orgueil & son ambition, une femme à peu près parfaite. Enfant, elle avait su mesurer la médiocrité de l’avenir que lui réservait sa situation de fille noble & pauvre. Fille majeure, elle avait formé elle-même, sans le secours de personne, les nœuds d’une union, que son manque de patience dans la vie & de juflice dans la raison, avait rendue malheureuse. Veuve enfin, elle s’était soumise avec dévouement & dignité aux nécessités d’une seconde union mal assortie.

Sans égoïsme banal, sans vices besoigneux & parasites, elle eût supporté glorieusement, pour élever son enfant, le saint martvre du travail manuel.

En cet inllant solennel de sa vie, elle faisait son examen de conscience , et , bien qu’elle ignorât absolument qu’un crime involontaire pesait sur son exiftence, une douleur immense était entrée dans ses pensées.

Ce qu’une vanité excessive lui avait conseillé de ne point accepter pour l’amour de son premier mari, ce qu’elle n'eût jamais redouté sous la douce protection de Jean Ëorel — la médiocrité, le silence, l'oubli, la misère & la faim — elle le demandait maintenant à Dieu de toute la force de son âme comme une expiation & pour sauver sa fille.

On-ne trompe point les sens d’une mère. La froi-

deur continue du général, l’affectation trop pleine d’abandon de madame de Barencie n’eussent point dénoncé à Laure qu’il se tramait tout près d’elle une scélératesse, que ces appréhensions siniffres qui épaississent l’air & le rendent difficile à respirer la veille d’une crise domeftique aussi bien que des révolutions politiques lui eussent conseillé de se méfier.

Lorsque le général lui annonça pompeusement qu’il était rappelé à Paris par le roi, qu’il rentrait en faveur & reprenait du service, elle ne le félicita point. Elle eût rougi de se rendre, par sa crédulité, complice d’un mensonge dont l’évidence ne lui semblait point douteuse.

Quand M. de Mercurey, abordant la scène épineuse de la veille, lui témoigna son repentir, elle lut la dissimulation sur son visage composé & dans ses paroles étudiées. Elle répondit en conséquence qu’elle n’avait rien à pardonner, qu’elle oublierait la conduite du comte & qu’elle lui garderait la plus profonde reconnaissance, s’il voulait bien lui promettre de ne plus jamais faire allusion à cet événement ragrettable. .

Madame de Barencie, si elle ne se paya point de cette apparente soumission, chercha du moins à tranquilliser M. de Mercurey. Celui-ci, par l’expérience des champs de bataille, savait que l’adversaire qui refuse le combat eff le plus redoutable. Il fit de nouveaux efforts pour amener Laure à de

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plus amples explications. Mais elle maintint son premier dire & déclara nettement que l’incident était vidé.

Force fut donc de se soumettre à son désir, sous peine de renouveler les querelles à peine assoupies, ce qui n’eût profité à personne. Chacun le sentait.

Sans y mettre de forfanterie ni de ténacité, Laure voulut garder Espérance avec elle toute la journée. Elle lui avait recommandé de se montrer respectueuse envers son beau-père & de ne point paraître se souvenir de la brutalité dont elle avait été l’objet. Espérance avait compris & obéissait, non point en victime parée pour le sacrifice, mais en fille respectueusement soumise.

Dans l’idée du général, toute cette mise en scène d’oubli & de pardon ne signifiait rien de bon. Fidèle à sa politique d’expédients, la baronne, au contraire, voyait tout en beau.

Le sentiment d’une lutte voilée par les convenances sociales dominait tous ces personnages, lorsque Bertrand, le domeltique intendant, prévint que les chevaux de polte étaient arrivés & que l’on attelait la voiture de voyage.

C’était un de ces immenses landaws de forme allemande, espèce d’arche de Noé, où une famille même beaucoup plus nombreuse que celle du comte eût tenu à l’aise si elle avait vécu en bonne harmonie. A peine la comtesse, le général & Espérance y

furent-ils monte's qu’ils s’y trouvèrent à l’étroit. Ils souffraient de respirer le même air & regardaient leur présence réciproque comme le plus énervant de tous les supplices. Quant à la baronne, fatiguée des tracas de la journée & de la veille, — tracas dont elle avait pris sa large part, — elle s’endormit du sommeil de la vertu. Le jeune Henri suivit bientôt l’exemple de sa grand’mère.

Le va-&-vient de la route, les accidents pittoresques du paysage laissaient indifférente même la jeune Espérance. D’ordinaire, les enfants de son âge sont toujours en voiture collés à la portière; elle, au contraire, se tenait tout d’une pièce sur la banquette de derrière entre le général & la bonne chargée de veiller sur les jours précieux de l’héritier présomptif du nom de Mercurey.

Quatre journées se passèrent ainsi — & pendant quatre nuits la baronne ne trouva aucune occasion d’exécuter le plan d’enlèvement conçu à Stuttgard. Laure veillait.

— En route, dit madame de Barencie au général qui s’impatientait, vous n’avez aucun motif de séparer Laure d’Espérance; toute insiftance de votre part troublerait la quiétude de ma fille. A Paris, vous reprenez tout naturellement vos droits de mari, & ce qui amènerait ici des éclats, des attaques de nerfs & des événements dont on ne peut prévoir les conséquences se fera ù Paris tout naturellement & tout simplement.

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— Mais cette enfant assise à mes côte's m’irrite & m’obsède,, répondit le général.

C’eft ainsi que l’on arriva à Paris. Il était temps.

Le monde officiel n’accueillit point le général

comme il le méritait. Il fut reçu à bras ouverts. Le

roi & ses fils voulurent bien oublier ses services sous la Reftauration pour ne se souvenir que du glorieux soldat de Craonne & de Waterloo. On lui offrit tout de suite un pofle où il pouvait montrer son dévouement & prouver à la nouvelle dynaftie qu’on pouvait compter sur lui , & le général de Mercurey, qui n'avait pas l’habitude de compter au commencement d’un règne, accepta le commandement d’une brigade d’infanterie dans la capitale.

Ce n’était point alors une sinécure, car les vainqueurs de Juillet avaient pris l’habitude de remuer les pavés & de casser les réverbères. La garnison de Paris avait donc fort à faire, & le général de Mercurey ne s’en plaignait point; au contraire, il eût peut-être été heureux de faire payer ses chagrins aux émeutiers de la rue, & il n’avait point, en effet, la réputation de badiner avec les obligations de son état. Le soldat élégant d’autrefois s’était assombri, le brillant officier de hussards était devenu un grognard; la douleur & l’inquiétude avaient blanchi ses cheveux, étiré ses traits, jauni son teint; désormais, avec ses mouflaches blanches, ses yeux plissés, sa peau parcheminée, il ressemblait aux vieux de la vieille; il était enfin rentré dans ce type géné-

ral que l’uniforme a créé & qui représente l’idéal du militaire français.

Cet égoïfte qui s’était toujours moqué de la foi jurée, de la fidélité & de l’honneur, cet homme qui, abrité derrière ce gros non-sens qu’un soldat ne sert point son prince, mais bien son pays, avait changé de cocarde autant de fois qu’il avait été nécessaire; ce soldat, physiquement rude pour les autres & pour lui -même, était complètement anéanti devant un malheur domeftique. Pour la première fois, il comprenait que le bonheur ne consifte point seulement dans les avancements rapides, dans la fortune, dans la gloire ; & qu’avant tous ces biens, certainement désirables, il y en a d’autres plus précieux & sans lesquels les premiers ne servent à rien.

Lui l’homme de la règle, de la discipline, de l’obéissance — l’homme qui n’avait jamais transigé qu’avec sa conscience, il était prêt à un crime, il y songeait, il le préparait, parce que trois fois déjà madame de Barencie avait échoué dans scs tentatives sur Espérance, parce que le chevalier était parti pour Stuttgard muni de ses inftruêlions, parce que dans le monde on commençait à faire courir des bruits vagues sur la comtesse & sur lui, parce qu’enfin il aimait sa femme & que c’était son premier amour.

En s’éternisant, la situation devenait terrible — il fallait absolument qu’on en sortît d'une façon ou

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d’une autre. Le géne'ral n’avait plus confiance dans la baronne; il savait bien qu’elle ne pactisait pas avec sa fille, mais il la voyait faible & timide dans l’exécution, & sa jalousie se lassait. Alors il pensa que Bertrand, ce soldat qui le suivait depuis trente ans, lui obéirait aveuglément, & il s’adressa à lui.

M. de Mcrcurey ne s’était point trompé sur le compte de Bertrand. Aux premières ouvertures qu’il lui fit, le subordonné se montra complètement dévoué au projet de son maître.

— Que faut-il faire, mon général? dit-il simplement.

— Enlever la tille de la comtesse & la conduire au Havre.

— Ce sera exécuté ce soir.

— Mais comment t’y prendras-tu? car il faut que la comtesse ne se doute point que c’efl par mes ordres qu’elle cil séparée d’Espérance.

— Mon général, fit le soldat en clignant de l’oeil, vous souvenez-vous de la barrique de bordeaux que les Espagnols vous ont volée en Espagne, laveille du Trocadero?

— Oui ! répliqua le comte qui ne voyait pas où son complice voulait en venir.

— Eh bien ! mon général, les Espagnols c’étaient les palefreniers de la compagnie des gardes. Il faisait si soif ce jour-là que, n’ayant pas de vin ordinaire, ils ont bu votre vin d’extra. On a mis le

méfait sur le dos des Espagnols ; or, mon général, il était aussi impossible aux Espagnols de vous voler votre vin que de se battre le lendemain au Troeadero. Nous n’avions d’Espagnols ni derrière, ni devant nous; mais comme il fallait que les bulletins fussent sincères, tout le monde crut à la barrique volée.

— Après? interrompit M. de Mercurey impatienté.

— Après, mon général, après, vous comprenez bien que je vais opérer comme pour la barrique. Tandis que la bonne d’enfant conduira mademoiselle Espérance & M. Henri aux Tuileries, je chargerai un camarade de lui faire la cour. Pendant ce temps, je prendrai mademoiselle en lui disant que je viens la chercher parce que madame la comtesse eft malade, & puisque madame la baronne doit conduire mademoiselle Espérance au Havre, madame la baronne m’attendra dans une voiture à l’une des portes du jardin des Tuileries, & le relie la regarde.

— Très-bien! répliqua le comte qui voyait se dessiner ses projets.

— Quand la bonne d’enfant reviendra à la maison avec M. Henri, elle n’osera plus avouer qu’elle a causé avec un soldat; elle dira qu’on a volé mademoiselle, & tandis qu’on cherchera mademoiselle Espérance...

— Mais, interrompit le général, comment expli-

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quer le départ de ma belle-mère le jour même de la disparition de sa petite-fille?

— Pour ça, fit Bertrand embarrassé, ce n’eft plus de ma compétence.

Madame de Barencie fut aussitôt mandée au conciliabule. Elle était mise au pied du mur. Force lui fut de tout approuver; elle émit l’avis que tout ce qu’avait décidé Bertrand était excellent, mais qu’il convenait d’en remettre l’exécution à huit jours; elle simulerait une affaire en province & partirait le lendemain', puis deux jours après on jouerait la comédie projetée.

Ce ne fut pas sans une certaine inquiétude que Laure reçut la nouvelle du départ de madame de Barencie. Elle ne comptait guère sur l’appui de sa mère, mais elle trouvait une garantie morale dans sa présence. Cependant elle ne put opposer aucune raison sérieuse pour empêcher la baronne de quitter Paris, & les adieux qu’elle lui fit furent empreints d’une douleur réelle. Le malheur qu’elle pressentait se dressait formidable, imminent; elle voyait qu’elle ne pouvait plus s’y souftraire; aussi, lorsque le général courut tout effaré dans sa chambre pour lui annoncer qu’Espérance avait été enlevée sous les yeux mêmes de sa bonne aux Tuileries, elle s’écria :

— Vous savez où eft ma fille! dites-moi où eft ma fille!

Le général, bien qu’il eût prévu qu’une scène

épouvantable suivrait la disparition d’Espérance, ne s’attendait pas à une semblable accusation. Il balbutia quelques paroles de consolation, il assura qu’il allait se mettre aussitôt en campagne, courir chez le préfet de police, intéresser le roi, la magistrature, l’univers entier au.malheur qui le frappait. Le général voulut paraître aussi malheureux que Laure, & ce fut une faute grave, car plus il proteftait de sa douleur, moins il bougeait, & Laure se tordait les bras, se roulait à terre & accusait toujours le comte.

Elle avait pu perdre connaissance lorsque sa fille avait été menacée devant elle, mais en ce moment c’était la colère qui la dominait. Elle savait bien que les jours d’Espérance n’étaient point en danger, elle savait bien que cet enlèvement était fi&if, elle l’avait vu préparer de longue main & elle s’en voulait de s’être laissé devancer par le comte & madame de Barencie ; car elle avait conçu également le dessein de fuir avec Espérance cette maison où elles vivaient désormais toutes les deux comine des étrangères.

— Vous savez où eft ma fille! répétait-elle, ditesmoi où eft ma fille !

La plus grande punition que la logique des événements puisse infliger aux criminels, c’eft de leur démontrer que leur crime même les éloigne de l’objet de leur convoitise. Le général aimait Laire passionnément, & les fureurs & les reproches de sa

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femme ne faisaient qu’exciter son amour. Jusqu’à cette heure il avait cru qu’ Espérance était le seul obflacle qui le séparât de la comtesse; il avait été assez impie & assez insensé pour se figurer qu’une mère accepterait en silence que sa fille lui fût ravie; il s’était plu, lui un homme de la réalité, à placer l’avenir de son bonheur dans la réalisation des inventions romanesques de la baronne, de la baronne qui, dans l’intérét de son eftomac & de son sommeil, eût rallumé la guerre entre la France & la coalition. Et il s’apercevait qu’au contraire Espérance était le trait d’union qui pouvait le rattacher à la comtesse. Il comprenait que la mère ne lui aurait pardonné que dans l’intérét de sa fille.

Le départ d’Espérance le séparait donc pour toujours de Laure. Un infiant il eut l’idée d’aller chercher l’enfant & de la ramener. Mais la honte le retint. Il recula devant les explications qu’entraînerait le retour d’Espérance. Vingt pensées lui traversèrent le cerveau avec la rapidité de la foudre. Il voulait & ne voulait plus; mais Laure, interrompant tout à coup ses spasmes, s’était relevée, &, se plaçant devant le général les bras croisés & la figure crispée par une résolution subite, elle lui dit :

— Si vous voulez que je croie a vos proteffationss, vous allez m’aider à retrouver ma fille.

— Je vais, dit le général en faisant mine de sortir, chez le préfet de police.

— Nous irons ensemble, répliqua Laure.

— Mais vous êtes dans un état qui ne vous permet point...

— J’irai avec vous.

— Mais, ma chère amie, je ne veux point que vous sortiez en ce moment.

— J’irai avec vous ! répéta Laure.

Et sa volonté paraissait inébranlable.

Comme le général ne répondait pas & semblai t chercher quelque défaite :

— Vous voyez bien, reprit la comtesse, que c’eft vous qui m’avez fait voler ma fille ! Eh bien ! puisque vous savez où elle eft, je ne vous quitterai plus, je m’attacherai à vos vêtements, vous ne pourrez faire un pas sans moi.

Joignant l’a&ion â la parole, Laure saisit la basque de l’habit du général, &, comme si cette manifeftation fort innocente de ses droits de mère lui eût donné plus d’autorité, elle continua en s’ani mant de plus en plus :

— Vous m’avéz volé mon enfant après avoir voulu la frapper, & vous avez cru que, sans crier & sans me défendre, je me laisserais égorger dans ma fille, dans ce que j’aime le plus au monde! Vous avez cru que je me tairais & que je ne me vengerais pas! Et vous dites que vous m’aimez! Quand on aime une femme, on l’eflime & on ne la juge pas assez lâche pour supporter une pareille infamie! Vous, aimer! allons donc!... Vous aimez vos che-

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vaux, vos épaulettes, vos soldats; vous aimez votre orgueil! vous n’aimez pas votre femme.

Le général fit un gefte de dénégation suppliante.

— Vous ne m’aimez pas, vous dis-je! Et moi je ne vous ai jamais aimé! pas une minute, pas une seconde. Je ne vous ai épousé que parce que j’v étais forcée. Depuis notre mariage je vous détefie& je vous crains; depuis que vous avez voulu frapper ma fille, je vous hais. Oui, je vous hais! je vous hais! Et je n’ai jamais aimé qu’un homme, mon premier mari, Jean....

* Et comme le visage du comte prit, au nom de Jean, une expression terrible, la comtesse, bravant cette colère & voulant l’attiser, répéta avec affectation :

— Jean! Jean! Jean Borel! Oui, Jean Borel ! Je n’ai jamais aimé que lui & j’aime encore sa mémoire. Ah! vous avez la prétention de m’aimer, vous! Vous ne vous doutez pas de ce que c’ell qu'aimer! Savez-vous ce qu’il a fait, Jean, Jean Borel, dont le nom vous irrite? Je vous répéterai désormais à chaque minute ce qu’il a fait, lui, ce sera votre châtiment! Il ne possédait point comme vous cent mille livres de rente, il travaillait pour vivre; mais il était artifte, &, par conséquent, avait un cœur & une âme; eh bien! pour que je vécusse heureuse dans l’abondance & dans le luxe, il donnait des leçons, il préférait le métier à la gloire, & le jour où il s’aperçut qu’il était impuissant à réaliser

ce que je désirais, il n’hésita pas un inftant, il se tua. Eh bien! je l’ai rendu malheureux, j’ai joué avec son amour, & Dieu m’a bien punie, puisque je suis devenue votre femme. Mais j’ai assez traîné mon boulet, je romps ma chaîne & je vous dis : Je vous hais! je vous hais! je vous hais!

— Laure, fit le comte, vous devenez folle!.

— Oui, folle! je l’ai été le jour oü j’ai consenti à devenir votre femme.

— Laure, continua M. de Mercurey, laissez-moi sortir, & je vous jure que tout ce qu’il eft humainement possible de faire pour retrouver votre.... notre enfant, je vais le tenter. Je vous jure que je réussirai, mais....

— Nous irons ensemble !

— Mais...

— Nous irons ensemble, ou vous ne sortirez point.

— Eh bien! soit! dit le général, il sera fi.it comme vous le désirez!

Et il sonna pour donner l’ordre qu’on attelât.

C’était une détermination grave & qui mérit; it en effet d’ètre mûrie que d’aller réclamer l’appui le l’autorité pour rechercher Espérance. Le général se voyait acculé, il sentait qu’il jouait toute sa vie s jr une carte & que du sang-froid qu’il allait déplojer dépendaient son bonheur & sa réputation.

Par un concours de circonfiances assez naturell s, si l’on songe que Jean était pauvre & oublié, tan< is

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que le général était riche, bien en cour, & occupait une place où l’on jouit de certaines immunités, les sourdes clameurs colportées dans le monde sur la singulière situation de la comtesse n’avaient pas encore éveillé l’attention du parquet. Mais outre que l'arrivée fortuite de Jean pouvait détruire d’un seul coup l’échafaudage de mensonges qui protégeait le comte, il ne fallait pas jouer avec le hasard, exciter la fatalité & forcer à voir ceux dont les yeux se voilaient complaisamment.

Aller en cet inftant chez le préfet de police, le général ne le voulait à aucun prix; & tandis que Laure prenait un châle & un chapeau, il songeait, lui, au moyen le plus prompt & le plus sûr de forcer la comtesse à relier, tandis qu’il se chargerait seul du soin d’aller à la découverte. Quelques minutes auparavant, il avàit essayé de la persuasion, mais Laure n’avait rien voulu écouter; il lui était loisible d’user de la force, faire violemment interner la comtesse dans sa chambre â coucher, il le pouvait, rien ne lui était plus facile-; il n’avait qu’à dire à ses dometliques que la fatale nouvelle avait dérangé la raison de leur maîtresse, qu’elle était subitement devenue folle ; tous ses gens l’eussent cru sur parole. M. de Mercurey en eut un inllant l’idée; mais user de la force, c’était avouer à Laure qu’il était coupable, & il voulait, au contraire, qu’elle fût persuadée de son innocence.

Le général désespérait de trouver un moyen, car

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les huit ou dix minutes nécessaires pour atteler s’écoulaient rapides & implacables, tandis que Laure, les yeux fixés sur la pendule, semblait les aêliver encore. Il allait se jeter tête baissée dans l’inconnu, lorsque son aide de camp entra sans se faire annoncer, & lui remit une lettre.

— Madame, fit M. de Mercurey après avoir lu le pli qu’on lui remettait, il faudra que nous ajournions à quelques heures notre sortie. Le commandant supérieur me donne l’ordre de me rendre immédiatement place Vendôme pour prendre ses ordres.

— Eh bien! dit la comtesse, j’attendrai!

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