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CHAPITRE

LUS VOLONTÉS d’uN HOMME FAIBLE

Jean, fatalifte, se fût humblement soumis à sa deitinée. Au point de vue de sa tranquillité, il s'en serait bien trouvé, — car sa femme, abusant de sa faiblesse, devenait son tyran, & eût probablement trouvé dans sa royauté bourgeoise une compensation suffisante à la ruine de ses projets ambitieux.

Satisfaite d’exercer dans son ménage & sur son mari un empire souverain, inconteftablc & incontefté, sans autres limites que son caprice, Laure, qui avait été élevée dans la pratique de la vertu & qui était mère, — deux puissantes garanties contre le mal, — Laure se serait certainement habituée à l'obscurité.

Mais Jean n’était pas fatalille. Profondément honnête, il croyait à l’autorité de la juftice; il ne voulut pas se soumettre, il imagina de se révolter contre ce qu’il appelait l’iniquité de sa femme, Ii lui sembla que, puisqu’il avait fait de son mieux, il était impossible qu’il ne triomphât pas facilement

des dégoûts de Laure, & il résolut de reconquérir son affection & son eltime qu’il sentait diminuer chaque jour.

Comme tous les êtres faibles, il voulut se montrer fort.

Ce fut une faute & une faute grave.

Au premier mot que Jean Borel dit à Laure sur ses dédains & sa froideur, elle répliqua sèchement qu’il se trompait & qu’elle professait toujours pour lui la même amitié.

— Eft-ce que tu m’en veux, reprit-il, à cause de ce malheureux opéra? Il n’a pas dépendu de moi qu’il fut représenté depuis longtemps.

— Oh! fit-elle, si tu ne te donnes pas plus de mal pour le faire jouer, c’ell que tu as tes raisons!

— Mes raisons? dit Jean étonné; & lesquelles ?

— Probablement tu sais d’avance qu’il ne réussira pas.

— Je te jure, répondit-il piqué de cette accusation, que j’ai épuisé tous les moyens!

— Alors le directeur ne compte pas sur ton œuvre !

— Je n’en sais rien ! En tout cas, il serait bien habile de deviner le sort d’un opéra sur la simple vue d'une partition qu’il n’a même pas entendue au piano.

— Il monte pourtant tous lés jours de nouveaux opéras. La semaine dernière, on a joué Emma, de M. Auber.

Les volontés d’un homme faible

— Auber eft déjà connu.

— On se fait connaître !

— Comment ?

— Ce n’eft pas mon affaire!

— C’eft un peu ton affaire, puisque cela te chagrine plus que moi.

— Oh! mon Dieu !cela neme chagrine pasdutout.

— Eft-ce que si j’avais un opéra joué, cela prouverait que je t’aime davantage?

— Ne parlons plus de tout ceci! fit Laure; puisqu’il eft entendu que tu ne seras jamais joué, il eft bien inutile de nous disputer.

— Nous ne nous disputons pas, nous causons.

— Eh bien! causons d’autre chose.

— Non ! reprit Jean avec autorité; causons de mon opéra! Une fois pour toutes, je veux en finir avec tes regrets & ta mauvaise humeur. Lorsque je te demandai en mariage, j’étais simple maître de musique, tout comme aujourd’hui...

— Mais tu rêvais un autre avenir, interrompit Laure, tandis qu’aujourd’hui...

— Peut-être... mais lorsque ta mère m’accorda ta main, elle me promit une dot; & tu ne fais pas assez attention que je ne l’ai pas reçue & que j’ai dû la remplacer par mon travail.

— Je n’aurais jamais cru, dit Laure en se retirant dans sa chambre à coucher, qu’après m’avoir arrachée violemment à ma famille vous m’adresseriez de semblables reproches.

Un mot profond qu’il convient d’ajouter au bilan de la logique des femmes.

Jean, mécontent de lui-méme, mécontent de Laure, mécontent de tout, sortit sur ce mot. Il ne voulait point demeurer en refte de mauvaise humeur avec sa femme & il frappa violemment les portes en s’en allant.

Lorsqu’il revint deux heures après pour faire sa paix avec Laure, — car les premières avances viennent toujours du mari en ce cas-là, — sa domeftique lui apprit que madame était sortie avec la petite Espérance, mais qu’elle avait laissé une lettre. Une lettre! Jean la prit, la regarda, la retourna; il n’osait l’ouvrir; il appréhendait un malheur. Les sanglots l’étouffaient; il se sauva dans sa chambre pourqu’ils n’éclatassent pas devant la domeftique.

La lettre de Laure était sèche, claire & lucide comme un billet d’enterrement.

Laure annonçait à son mari qu’elle se retirait chez sa mère, qui, elle au moins, ne lui reprocherait pas le pain qu’elle mangeait.

En cet inftant, le pauvre Jean, quelque bonne Volonté qu’il voulût y mettre, comprit enfin que sa femme ne l’avait jamais aimé — même un peu — & qu’il avait été pour elle un inftrument qu’elle brisait comme verre, parce qu’elle se le figurait inutile. Il se ressouvint des maux qu’il avait endurés; le machiavélisme de mademoiselle de Barencie lui apparut dans toute sa limpidité; il com-

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para la tendresse de la lettre qu’elle lui avait écrite le jour où il remporta le prix de Rome à la dureté de celle qu’il tenait à la main, & il trouva que la tendresse & la dureté de Laure coulaient de la même source égoïfte, de l’amour du moi.

Son indulgence première se changea aussitôt en fureur. Ce n’elt point impunément qu’un homme perd, avec la certitude du présent & de l’avenir, la confiance dans le passé. Il pardonne plus difficilement à la femme adorée de lui laisser voir qu’elle a feint de l’affe&ion que de lui retirer cette affection; car le plus immense des malheurs eft certes l’absence de réciprocité dans le commerce de l’amour. Jean Borel se disait tout cela, & plus il s’abîmait dans ses réflexions , plus son irritation augmentait.

Tandis que madame Borel désertait le toit conjugal, comme elle avait fui jadis le logis maternel, froidement, logiquement & méthodiquement, parce que les événements ne tournaient pas au gré de ses désirs, son mari pleurait abondamment sur ses illusions les plus chères & sur son amour brisé. Son exaltation atteftait l’étendue de sa passion & le désordre de ses idées.

— Eh bien ! tant mieux ! s’écria-t-il dans un premier élan de colère; tant mieux! qu’elle ne revienne plus! Et, puisqu’elle r. a pas su s’apercevoir que je me sacrifiais pour elle, & que, sans les charges d’un ménage, je serais déjà arrivé, qu’elle

soit à jamais exilée de mon cœur! Lorsque libre & fort j’aurai conquis la célébrité & qu’elle reviendra, je la braverai !

Cependant il versait des larmes, & ses forfanteries d’indifférence ne pouvaient tenir devant l’idée qu’il serait désormais privé des bégaiements & des tendres sourires d’ Espérance; il versait des larmes en songeant qu’il ne pourrait plus embrasser matin & soir ses petites mains, qu’il ne verrait plus les petites fossettes roses de ses joues barbouillées de confitures !

Mais l’homme efl ainsi fait; l’amour-propre chez lui domine tous les autres sentiments. Jean prit la résolution de montrer de la philosophie & de faire enrager sa femme en ne laissant paraître ni sa douleur ni son dépit. — Les événements ne lui en laissèrent pas le temps. Comme le soir même il supputait dans sa tête les moyens les plus prompts d’arriver à son but , son beau-frère le garde du corps arriva. Il poussait des broum! broum! qui n’annonçaient rien de bon, & sabrait de sa cravache les papiers & les partitions placés sur le piano.

— Voulez-vous donc, dit-il à Jean, que je vous mette définitivement en capilotade? Je vous avertis, mon petit monsieur, que cela ne sera ni long ni difficile.

Les tourments de la journée ne disposaient pas précisément le musicien à la patience; il donna

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tête baissée dans l’issue que le garde du corps offrait à sa fureur :

— Parbleu ! mon grand monsieur, répondit-il, je vous avertis, moi, que. si jamais la fantaisie vous prenait de le faire vous trouveriez à qui parler.

Mais le garde du* corps n’était pas homme à s’effrayer pour si peu.

— IL me provoque, je crois! fit-il; il me provoque, ce petit avorton de pianoteur! Mais, malheureux bonhommuscule , vous perdez donc la mémoire? Et cet œillet dont j’ai orné votre épiderme ne vous fait-il donc plus souffrir, que vous soyez si oublieux?

— Si c’eft pour me rappeler ces aimables souvenirs, répliqua Jean d’un ton bourru, que votre sœur vous envoie, elle a eu tort de vous déranger.

— Ma sœur ne m’envoie pas! Ai-je,que je sache, la tournure d’un homme qu’une femme fasse marcher? Un garde du corps de Sa Majeflé! Je viens de mon propre mouvement, entendez-vous? Je viens vous signifier mon ultimatum. Si vous ne l’acceptez pas, je vous couperai les oreilles. Si, l’ayant accepté, vous ne l’exécutez pas, je vous couperai encore les oreilles.

Jean voulut répondre; le féroce lieutenant ne le permit pas.

— Taisez-vous, reprit-il, & écoutez-moi ? Vous rendez votre femme horriblement malheureuse.

Comment? pourquoi ? Je n’en sais rien ; je ne veux

pas le savoir, cela ne me regarde pas. Seulement, à l’avenir, il faut qu’elle soit heureuse.

— Mais, lieutenant...

— 11 n’y a pas de : a Mais, lieutenant ! n elle sera heureuse, c’eft entendu. De plus, elle tient à ce que l’on représente votre opéra. Je vous donne quinze jours pour qu’il soit joué...

— Mais, lieutenant...

— Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas de : « Mais, lieutenant! » Votre opéra sera joué dans quinze jours, c’eft entendu.

— Mais, lieutenant...

— Ah çà! saprifti! voulez- vous vous défaire de cette habitude de répondre toujours : « Mais, lieutenant! » Si vous saviez quelle physionomie ftupide cela vous donne!

De fait, Jean, qui de furibond était devenu presque muet, méritait l’apoftrophe de son beaufrère. Ce dernier continua :

— Vous allez me suivre & venir chercher votre femme; vous lui demanderez pardon, & nous vous permettrons de la ramener ici. Vous voyez, après tout, que je ne suis pas méchant diable; il s’agit de savoir me prendre.

Jean se laissa traîner chez sa belle-mère. Il paraît que l’on y était à l’avance parfaitement sûr de sa faiblesse & des talents diplomatiques du chevalier de Barencie. Le programme indiqué par ce dernier fut suivi de point en point, & madame Borel reçut

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son mari de l’air d’un condamné à mort auquel on annonce que le moment de son exécution elt, par faveur spéciale, avancé de deux heures.

A dater de cet inftant, la vie ne fut plus tenable pour l’infortuné pianifte. Madame Borel rentrait dans ses États, ramenée par l’étranger & rappelée par son mari, humilié & contraint. Elle rentrait, persuadée de la force de son droit, de l’infaillibilité de sa raison & de la nullité de Jean; par conséquent, elle n’était disposée à aucune concession ni au moindre retour à de meilleurs sentiments. Elle revenait tambour battant, mèche allumée, prête à la lutte, ivre de son triomphe & ne cachant nullement son ivresse.

La brusque conclusion de son mariage, après les excentricités du père Borel, avait souftrait Jean & sa femme à l’influence pernicieuse de la baronne ; mais, à la suite de la grande querelle, madame la baronne de Barencie avait daigné venir chez sa fille pour surveiller par elle-même les allures de monsieur son gendre.

La baronne trouva la garnison bonne, elle manœuvra pour s’y inftaller. Elle éleva des conflits, persuada à sa fille que son mari la ruinait, la trompait, la vilipendait & finalement n’était qu’un monflre. L’infortuné Jean ne pouvait acheter une paire de gants, se commander un habit neuf, sortir matin ou rentrer tard, sans que ce fût l’occasion de commentaires interminables.

Puis, un beau jour, la baronne annonça qu’elle sacrifiait sa liberté sur l’autel de la famille, qu’elle s’immolait à sa fille.

La digne dame décida de son autorité privée que le doux Jean n’était qu’un affreux tyran. Elle affubla Jean mouton de la peau du lion, &, sous prétexte de protéger Laure contre la tyrannie imaginaire de son mari , elle transporta ses pénates chez son gendre.

— Nous verrons, dit-elle, si en ma présence il osera te maltraiter, toi! une baronne! une fille de qualité !

Le caractère de madame de Barencie était loin

d’être plus affable que celui de son majeftueux fils.

Elle savait mieux le monde, voilà tout! Mais la

baronne adorait par-dessus tout l’autorité : lorsqu’on lui résiliait, elle simulait une attaque de nerfs, & coupait ainsi court à la discussion, puis ensuite bénéficiait de la fatigue, du silence ou de la pitié de son adversaire. Ce moyen infaillible qui, auprès de l’ex-capitaine du régiment des vaisseaux, lui avait permis dans son intérieur de porter victorieusement les culottes & les épaulettes, réussit admirablement sur le faible Jean. Aussi la vieille dame, devint-elle tout de suite seule maîtresse au logis du musicien.

Non contente d’avoir conquis pour elle & sa fille le droit de tout dire & de tout faire, elle imagina encore de torturer son gendre. Les vieilles femmes

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sont artiftes en matière de tourments intimes : elles y raffinent. Avec des riens, elles savent inventer ces queftions ordinaires & extraordinaires du foyer domeflique, qui, répétées à chaque minute de la vie, poussent à la folie & au suicide.

Mieux vaudrait le supplice des coins ou celui du chevalet.

Jean adorait sa fille & se consolait des dédains de sa femme par les caresses de son enfant. Madame de Barencie jugea tout de suite que de ce côté-là il y avait quelque chose à faire. L’enfant était charmante, & lorsqu’elle embrassait son père, ses petites câlineries, ses façons de chatte, soulageaient le cœur du pauvre musicien. La baronne souffrait de voir la petite Espérance partager également ses tendresses entre son père & sa mère. Avait-elle peur que, par ce trait d’union au corps mignon & aux cheveux blonds, safille & son gendre ne se réconciliassent un jour & que leurs bouches ennemies alors ne se rencontrassent sur la joue rose d’Espérance? Ou bien son orgueil de baronne, son sang de Barencie se révoltait-il contre l’hommage-lige d’une descendante de sa haute lignée à un homme de rien, à un intrus, à un prolétaire?

Il eft probable que cette double raison irritait la vieille dame, car elle s’appliqua à séparer Jean d’Espérance, à éviter qu’il ne put l’embrasser sans être troublé; enfin elle enseigna à l’enfant à se moquer de son père & à lui désobéir.

— Qu’eft-ce qui eft trifte comme la porte d’une prison? lui disait-elle. Et, comme la petite fille hésitait, elle lui soufflait le mot papa.

— Qu’eft-ce qui bougonne toujours? disait la grand’mère : Papa.

Jean, un jour, pendant une absence de sa bellemère, se trouvant seul avec sa fille, l’embrassait avec effusion. Il ne se gênait pas, le pauvre père, il savait que personne n’était là qui pût jalouser les baisers d’Espérance; deux grosses larmes perlèrent dans ses yeux.

— Pourquoi pleures-tu? fit l’enfant.

Jean ne répondit rien & embrassa de nouveau Espérance.

— Grand’maman dit comme ça que tu es trifte comme la porte d’une prison, continua l’enfant, que tu bougonnes toujours. Pourquoi es-tu trifte comme la porte d’une prison & pourquoi bougonnes-tu toujours? Tu as donc du chagrin?

— Oui, répondit Jean.

— Et pourquoi es-tu si trifte ? ajouta l’enfant.

— Parce que, fit Jean, tu ne m’embrasses plus aussi souvent qu’autrefois.

— Oh! dit Espérance, entourant le cou de son père de ses deux jolis bras blancs; oh ! papa, grand’maman me gronde quand je t’embrasse; mais pour que tu sois gai, pour que tu n’aies plus de chagrin, je t’embrasserai tous les jours en cachette,

taas.iti'.fioogte

Les volontés d'un homme faible

mais tu ne le diras pas à grand’maman, ni à ma petite maman non plus.

Ainsi on voulait le priver même de l’amour de sa fille, & sa femme se rendait complice de cette déteftable aétion. Ce dernier coup, plus terrible que les autres, fut la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Il avait pu supporter que les aétes les plus infimes de sa vie fussent l’objet d’une inquisition de tous les inftants, mais qu’on enchaînât les caresses de sa fille, qu’on attaquât ses plus douces prérogatives de père, cela lui parut tellement tyrannique qu’un peu d’énergie lui vint. Bien que, jusqu’à ce jour, les tentatives de rébellion ne lui eussent pas été favorables, il résolut de se souftraire au joug abominable qui menaçait ses affections aussi bien que son repos physique & moral.

Dès le lendemain matin, il enfourcha son courage des grandes occasions, &, armé d’une verte éloquence, il signifia à madame de Barencie qu’elle avait comblé la mesure; qu’en conséquence, il la priait de s’en aller de chez lui, si mieux elle n’aimait le voir déserter la place.

— Vous me parlez ainsi, répondit la mère de Laurence, parce que je suis une femme. Nous verrons si vous serez aussi brave devant Arthur.

Jean ne répondit rien à cette allusion à son vainqueur. La baronne, augurant bien de ce silence & ne voulant point fermer d’ailleurs toutes les voies de conciliation avec celui dont le travail pourvoyait

La galcre conjugale

largement aux besoins de la famille, ajouta avec une feinte douceur :

— Vous êtes injufte à mon égard, mon cher Jean. Jusqu’à présent j’ai mis tout en œuvre pour empêcher mon fils d’accomplir le serment qu'il a fait de vous tuer si votre opéra n’était pas joué : & vous ne m’en savez aucun gré. Comme Arthur pourtant, je sens qu’il eft absolument nécessaire que tout ceci finisse. Laure dépérit à vue d’œil, & c’eft le chagrin de ne pas vous voir parvenir qui mine sa santé.

Jean répliqua aussitôt par un discours dont tous les points, mûrement débattus dans son esprit, criblaient les défenses de toute la famille de Barencie. Mais il avait devant lui une redoutable jouteuse qui ne se laissait entamer ni par l’évidence ni par l’équité. Quand la baronne mettait dans sa tête qu’elle aurait raison, il n’était guère aisé de la faire revenir sur sa détermination. Malgré l’éloquence préparée de Jean, elle se refusa nettement à comprendre que la maison augmentée de deux bouches nouvelles était trop lourde, & que le temps dépensé à donner des leçons ne pouvait raisonnablement être employé à visiter les directeurs, les députés, les miniftres & les journaliftes influents.

— Si vous vouliez, dit le musicien en manière de péroraison, me donner la dot que vous aviez promise, j’aurais quelques mois...

— C’efl cela, fit la baronne sans lui laisser letemps d’achever, j’irais me saigner aux quatre membres

Les volontés d'un homme faible

pour entretenir votre fainéantise. Non ! non! mille

fois non ! Cependant, reprit-elle en se radoucissant

tout à coup, comme je veux le bonheur de ma fille,

je dois vous aider, mon gendre, & je vous aiderai.

Lorsque votre opéra sera joué & s’il a du succès, je

vous donnerai deux mille francs; lorsque votre

opéra sera joué & s’il a du succès, répéta-t-elle en

séparant chaque syllabe comme pour donner plus

de solennité à sa promesse. Mais d’ici lù, vous

n’aurez pas un sou, mon gendre, pas un sou, pas

ca!

Et elle fit claquer l’ongle de son pouce sous sa dent.

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