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LES FOSSÉS DU CHAHP-DE-MARS

Le lendemain Jean arrivait à Paris.

A son entrée dans la capitale, il remarqua une grande émotion parmi les habitants du faubourg Saint-Denis. Les boutiques étaient fermées comme aux jours fériés; les bourgeois affairés causaient sur leurs portes; les ouvriers silencieux envahissaient le milieu de la chaussée & formaient des groupes si profonds que les chevaux de la chaise de porte durent prendre le pas.

Comme le canon tonnait au loin & que le son régulier du tambour appelait la milice citoyenne, Jean pensa qu’il tombait au milieu d’une fête patriotique. Il maudit ce contre-temps & ordonna à son portillon de le conduire par les rues détournées à un hôtel du boulevard. .

Sans prendre une minute de repos, il se rendit rue de Lille à la maison du comte. Au moment où il allait en franchir le seuil, un planton l’arrêta.

— C’eft bien ici que demeure le général de Mercurey? dit Jean pour se donner une contenance.

— Effeétivement, répondit le militaire, vieux sergent, porteur de trois chevrons.

— C’eft: chez lui que je vais.

— Probablement que c’eft chez lui que vous allez! fit le planton d’un air fin & paternel; que si vous alliez chez un autre, il serait naturel que vous n’entreriez pas ici....

— Mais.... voulut interrompre Jean.

— Mais on n’entre pas chez un maréchal de camp commandant une brigade comme dans la cuisine des musiciens.

— Mais, reprit Jean, j’ai fait deux cents lieues pour venir lui dire une chose qui l’intéresse.

— Avez-vous une lettre d’audience?

— Non! puisque j’arrive seulement à Paris.

— Alors, il ne faut pas compter voir le général. Aujourd’hui, mon cher, le général a bien d’autres, ceinturons à aftiquer que d’écouter des civils.

— Mais encore ?

— V raisemblablement , vous ferez bien de repasser demain; car, outre ses occupations militaires qui sont assez conséquentes, le général a celles pour le moment de faire chercher sa fille qu’on lui a volée sa femme qui, quasiment folle à la suite de l’accident, n’a pas reparu à l’hôtel depuis hier dans la journée. Et vous comprendrez, jeune homme, vous dis-je sévèrement & militairement, que l’occasion

Les fossés du Champ-de-Mars

elt mal choisie de déranger un général qui a perdu madame son épouse.

La brutalité grotesque de ce discours, deftiné à un indifférent & qui mettait au courant de la situation de M. de Mercurey l’homme le plus intéressé à la connaître, n’abattit point l’énergie de Jean.

Cependant le sergent, satisfait de sa rhétorique & de sa loquacité, s’étonnait qu’un bourgeois n’obtempérât point sur-le-champ à ses avis; il allait enjoindre à Jean de s’éloigner, lorsqu’un cavalier arriva bride abattue, une dépêche à la main. Un officier d’état-major sortit de la maison, prit la lettre, la décacheta & la lut. Le planton se mit à causer familièrement avec l’ordonnance; l’officier était tout à sa lecture. Jean en profita pour se glisser sous la porte cochère.

Il monta droit au cabinet du général.

L’escalier, l’antichambre, le salon étaient déserts.

— Pas de domeftiques! pas d’importuns! pas de témoins ! se dit Jean, tant mieux !

Sans frapper, il tourna le bouton de la porte du cabinet & entra.

Le général se promenait de long en large. Sur un pantalon d’uniforme, il portait une redingote bourgeoise. Sa figure contractée indiquait l’état de son esprit.

Lorsque la veille il était revenu de la place, il avait appris la disparition de Laure. Elle avait fui en ne laissant derrière elle que ces mots: « Je ne puis

demeurer sous le même toit que celui qui m’a pris ma fille, » & il était cloué chez lui par le devoir.

Tandis qu’il avait envoyé à la recherche de Laure ses amis & ses gens, il lui fallait demeurer là, calme & sans mouvement! Et celle qu’il aimait, qu’il s’entêtait à aimer malgré tout & malgré elle, fuyait loin de sa maison.

Il maugréait contre son grade ; il maudissait * l’honneur & la discipline militaire; il eût fait le sacrifice de sa fortune &. de sa vie pour donner sa démission sur l’heure.

Et il ne le pouvait point.

Car Paris n’était point en fête; Paris ne célébrait point la conquête de nouvelles libertés, ainsi que l’avait cru Jean. Paris se tordait sous la compression ! Paris s’agitait ! Paris se révoltait !

Le peuple qui s’assemblait dans les faubourgs n’était point mû par la joie.

Le canon & le rappel ne marquaient ni une victoire populaire ni un grand a£le politique accompli. Ils étaient le signal de nouveaux deuils & de nouvelles larmes.

Les rumeurs qui avaient frappé les oreilles de Jean étaient celles de l’émeute.

De l’émeute aux mille bras, aux mille voix!

De l’émeute qui s’étend peu ù peu ou se lève soudainement!

De l’émeute qu’on foudroie sans pitié pour quelle ne s’appelle point Révolution !

Les fossés du Champ-de-Mars

Le général attendait son tour de marcher aux insurgés.

Voilà pourquoi il n’allait point lui-même à la recherche de sa femme. Il ne voulait point entacher d'une lâcheté son dévouement tout neuf.

Lorsqu’il aperçut Jean à travers la porte entrouverte, le comte de Mercurey bondit comme un tigre. L’objet de routes ses haines se présentait devant lui pour lui fournir l’occasion d’assouvir son inquiétude & sa fureur.

Il y a d’ailleurs, dans les événements comme dans les idées, des courants absolus. Le général devait nécessairement associer la présence fortuite de Jean à la fuite de Laure, ce qui redoubla sa fureur.

— Enfin! s’écria-t-il, je vous tiens devant moi!

— Monsieur, répliqua Jean, déjà une fois, à cette place, vous avez tenté de m’assassiner; je m’en suis souvenu & je suis venu armé.

Et il tira froidement des poches de son pardessus la paire de piftolets du digne Hans Reyburg.

— Eh bien! reprit le général, voulez-vous enfin vous battre avec^moi P

— Je ne suis venu que pour cela.

Le général poussa un rugissement de satisfaction.

La conversation en était là, lorsque l’aide de camp du comte passa sa tête par la porte du catinet.

— Une lettre du commandant supérieur!

— Que dit-elle? répliqua brusquement le général.

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— Ordre de monter sur-le-champ à cneval & de vous diriger à la tête de votre brigade vers la place Maubert& de vous y maintenir toute la nuit.

— Bien! fit le comte.

L’officier disparut.

— Monsieur, reprit M. de Mercurey, vous voyez que je suis pressé; mon devoir m’appelle, j’ai des épées suspendues à ce mur. En cinq minutes cela peut être fini. Je vais mettre le verrou à cette porte, & nous ne serons point dérangés.

— Monsieur, répondit Jean Borel, vous n’êtes point plus pressé que moi! Votre devoir ne pèse pas plus que mon bonheur; je ne veux point me battre à l’épée, qui eft votre arme habituelle, mais au piftolet, qui eft l’arme de tous. Et comme je yeux, ce que vous voulez aussi, que l’un de nous succombe, nous nous battrons la main dans la main, le piftolet contre la poitrine & une seule arme chargée. Dieu choisira!

— Soit, fit le général; cela peut se faire ici avec vos armes !

— Non, dit Jean, pas ici. Dans un duel sans témoin, il faut que le cadavre de la viftime ne fasse pas du vainqueur un assassin.

— Mais mon devoir m’appelle.... essaya de dire le comte.

— Monsieur! répliqua le musicien, souvenezvous que vous m’avez traité de lâche lorsqu’au nom de mon droit je refusais de me battre avec vous.

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— C’eft bien! répondit le général; je suis à vos ordres !

L’aide de camp rentra.

Cette fois, il était en uniforme.

— Les cavaliers d’escorte sont arrivés! fit-il.

— Bien! répéta encore le comte.

Dès que l'officier d’état-major se fut retiré, le général rit signe à Jean de le suivre.

A travers les appartements & les jardins, il le guida jusqu'à une porte de derrière.

— Où allons-nous? dit Jean.

— Au plus près.

Les deux hommes marchèrent silencieusement côte à côte.

Ils remontèrent la rue de Lille, gagnèrent les Invalides, & prirent l’avenue Lamotte- Piquet.

Le jour commençait à baisser; les bruits journaliers se taisaient pour laisser dominer la voix du canon & de la fusillade.

Le général & l’artifie marchaient toujours.

L’agitation de la grande ville n’avait point de contre-coup dans ce quartier éloigné dont la population efl presque militaire. Ils ne rencontraient que de rares promeneurs, des employés revenant de leur bureau ou de petits rentiers attardés.

Arrivé au milieu du Champ-de-Mars, le général s’arrêta :

— Ici, dit-il, nous serons bien, je crois.

— Pourquoi n’allons-nous pas jusqu’au quai?

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répliqua Jean; près du pont il y a des fossés, où nous aurons moins de chance d’étre surpris.

— Soit ! fit le comte.

Et ils se remirent en route.

— Monsieur, reprit tout à coup le général, si c’eft moi qui survis, je suis déshonoré. La partie n’eft donc point égale. Permettez- moi donc de vous demander de l’égaliser.

— Parlez, répliqua le musicien.

— Jurez-moi, dit le comte, que si vous me tuez, vous ne ferez rien qui puisse priver mon fils de sa qualité d’enfant légitime. Je n’ai point d’autre héritier que lui, donc on ne lui conteftera pas le titre de comte de Mercurey; il n’y a que vous....

— Je. vous le promets sur l’honneur, interrompit Jean. Mais jurez-moi à votre tour de ne plus séparer Espérance de sa mère, si je succombe.

— Je le jure!

Les deux adversaires ne se parlèrent point de Laure.

Tous deux infiinclivement savaient où elle pouvait être.

Ils s’arrêtèrent de nouveau.

Jean déchargea en l’air un des deux piftolets.

Le général jeta en l’air une pièce de monnaie pour savoir qui choisirait le premier.

Le sort favorisa Jean.

Le comte alla placer les deux pifiolets à terre, chacun à cinq pas de diltance.

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— Allez! dit-il.

Jean prit une des armes, le général l’autre. Ils revinrent s’asseoir en face l’un de l’autre dans un des fossés.

— Allei?! répéta le général.

En cet inflant la fusillade & le canon redoublaient. Ils couvrirent le bruit de la détonation.

Une seconde après, Jean s’élancait hors du fossé. Dieu avait choisi le général !

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