‹ La Galère conjugaleChapitre 4 sur 24 · OU MADAME DE BARANCIE RÈGNE ET GOUVERNE COMME LES ROIS ABSOLUS · texte numérisé non relu

OU MADAME DE BARANCIE RÈGNE ET GOUVERNE COMME LES ROIS ABSOLUS

Ainsi la réception immédiate du Faux Espagnol , cette faveur qu’une législation bienveillante oêlroyait à Jean, se présentait à l’infortuné musicien sous toutes les formes du malheur !

Son amour-propre souffrait de l’oubli dans lequel son opéra reliait ;

Son avenir était entravé par le même oubli;

Sa femme ne l’aimait plus parce qu'il n’était pas joué;

La redoutable épée de son beau-frère était, pour la même raison, suspendue au-dessus de sa tête comme une sorte d’épée de Damoclès;

Enfin sa belle-mère, brochant sur le tout, faisait du Faux Espagnol ou Marine et Cavalerie l’inflrument d’une torture quotidienne !

Jean était faible, & ses rares énergies duraient ce que durent les feux de paille. Elles en avaient la chaleur, l’éclat modérés, & elles ne produisaient

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guère plus d’effet : beaucoup de fumée pour peu de feu.

Après la nouvelle viftoire de la baronne, le musicien se trouva moins avancé que par le passé. La veille d’une bataille, quelque faible que l’on soit, on a toujours le bénéfice de l’espérance; mais, le lendemain d’une défaite, il ne refte plus que le découragement.

Le pauvre- Jean eût donné beaucoup pour n’avoir pas fourni à madame de Barencie l’occasion de l’humilier encore une fois. A son incapacité de dominer son entourage se joignait une haine profonde pour les discussions de ménage & les petites guerres de tirailleurs.

Il ne lui vint pas à l’idée de couper les vivres au camp ennemi. U ne songea pas qu’il lui était loisible de ruiner par la famine tout l’édifice des perfidies de sa belle-mère. Profondément honnête homme, il savait & croyait fermement que le produit du travail d’un honnête homme appartient aux siens. D’ailleurs, au milieu -de ses colères concentrées, de ses rages sourdes, son amour pour sa femme ne s’était point éteint; au contraire, il avait grandi dans l’irritation & la contrariété. Si Laure eût un jour dénoué en sa laveur la chaîne de ses rigueurs, Jean aurait oublié, en une seconde de bonheur, les semaines, les mois & les années de souffrances & d’ennui.

Mais madame Borel n’était point née sous les

signes de la tendresse & de l’aménité, la fée Conciliation n’avait point été sa marraine, & les colères seules de son ambition déçue agitaient son cœur. Enfermée dans les deux termes d’un dilemme absurde, sa raison obscurcie se refusait à toute concession.

— Si Jean m’aimait, se disait-elle, il ferait des efforts surhumains pour faire représenter sa pièce. Il donne des leçons au lieu d’intriguer; donc il ne m’aime pas.

Comme la baronne n’avait point été créée & mise au monde pour rectifier les écarts du jugement de sa fille, Jean sentait bien qu’il était bloqué dans une situation sans issue. Cependant madame de Barencie vivait de ses libéralités; toutefois Hector de Barencie soutirait à sa sœur des sommes, petites il eft vrai, mais qui, fréquemment répétées, finissaient à la fin de chaque mois par se totaliser honorablement. Ces gens-là devaient bien quelque indulgence au fils du roturier qui leur créait ces ressources. Leur intérêt le leur commandait impérieusement, la prudence le voulait, mais la vanité humaine eft si grande que les aveugles ne voyaient même point le désespoir qui pouvait tuer leur poule aux œufs d’or.

La pensée du suicide n’entre jamais armée de toutes pièces dans l’esprit d’un homme vertueux & intelligent. C’eft l’ultime refuge des vicieux, des criminels & des impuissants. C’eft la démission de

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l’ambitieux découragé, c’eft la dernière carte du joueur décavé, ce peut être la consolation finale de l’amoureux sans espoir, comme c’eft l’antre obscur où vont se cacher tous les déshonneurs sans cynisme.

Jean ne pouvait donc arriver à songer ù la mort que par les lenteurs de la peine journalière. 11 lui fallait franchir avant tout les escarpements des espérances sans cesse renaissantes & sans cesse détruites; il devait passer par tous les ennuis, tous les maux, tous les chagrins, toutes les colères & toutes les désillusions.

Un jour que madame de Barencie émettait devant son glorieux fils des doutes sur la patience de son gendre, ce dernier, tout fier de sa nullité & de ses quatre années de salle, répondit :

— Jean elt un poltron, les poltrons sont patients.

— C’eft égal, dit la baronne, ne tourmentons pas trop ce pauvre garçon! Maintenons-le ù une rigoureuse & jufte distance, mais ne le décourageons pas. D’ailleurs, il pourrait tomber malade, & je ne sais ce que nous deviendrions.

Le bel Arthur comprit & laissa quelque répit à Jean.

Entre sa famille & son mari, madame Laure Borel ne demeurait point absolument inaftive & effacée. Vraiment malheureuse, &. malheureuse par sa faute, la fille de la baronne pleurait souvent lorsqu’elle était seule. Elle s’était persuadé, sans

trop de frais de logique, qu’elle avait absolument raison dans sa querelle avec son mari :

« Jean eft un paresseux, se disait-elle; un paresseux & un apathique. Parce qu’il gagne commodément, sans se donner la moindre peine, de quoi subvenir aux besoins des siens, il se figure qu’il a tout fait & qu’il ne lui refte plus rien à faire. S’il était plus remuant, plus aètif, son opéra serait déjà joué; peut-être même en aurait-il fait représenter un autre. C’eft sa faute si je suis malheureuse ; tant qu’il ne changera pas, je ne changerai point! » Pourtant, il faut l’avouer, le célibat dans le mariage pesait à madame Laure Borel. Il lui pesait tout au moins autant qu’à son mari. Elle avait choisi Jean — un peu, à vrai dire, parce qu’il avait passé à proximité d’elle; — elle l’avait choisi, cependant, lorsqu’il lui était parfaitement loisible de ne pas élever jusqu’à elle, — comme disait la baronne, — ce petit saltimbanque de maître de piano; elle avait aimé Borel, dans lequel elle s’était habituée pendant deux années à voir l’artisan de sa fortune future, de sa gloire & de sa renommée; elle était toute disposée à l’aimer effectivement de nouveau , car elle n’avait pas chassé complètement tous ses rêves d’avenir. Les malsaines vanités de madame la baronne de Barencie viciaient son jugement. Laure était surtout désolée lorsque sa mère la contraignait de convenir que son mari était un homme absolument ordinaire, pétri du même limon

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que la vile multitude. Une femme vaniteuse n’abdique pas aisément de vive voix ses erreurs, lors même qu’elle en convient dans sa conscience. Laure, d’ailleurs, n’avait jamais eu beaucoup à se louer de sa mère, l’aide que la vieille dame lui prêtait la fatiguait aussi; & lorsque, dans les causeries journalières, la baronne cherchait à remonter la haine de sa fille pour Jean comme on remonte une pendule, il lui arrivait quelquefois de forcer les injures dont elle accablait le musicien.

Laure qui, de son côté, voulait se réserver le monopole des appréciations malveillantes sur la conduite de Jean, répondait d’ordinaire fort vertement.

— Tu ne saurais soutenir qu’il soit bon à quelque chose! disait alors la baronne aimant à contrarier même ses alliés.

— Jean n’eft rien, parce qu’il ne veut pas; Jean eft paresseux! répliquait madame Borel.

— C’eft un manteau bien chaud que la paresse! faisait la vieille dame; et pour certaines gens ne pas vouloir eft synonyme de ne pas pouvoir.

La veuve du capitaine au régiment des vaisseaux redoutait bien plus les indulgences de sa fille pour son gendre que les colères avortées de ce dernier. Elle savait par expérience que le diable & une belle-mère .perdraient leur temps à désunir deux époux qui s’entendent, & quoiqu’en fait de littérature elle admirât plus Crébillon fils & Louvet que Machiavel, — par la raison toute simple

quelle ignorait jusqu’au nom de ce dernier, & qu’elle avait charmé les loisirs de sa jeunesse avec les romans des premiers, — elle s’appliquait à diviser les ennemis pour mieux les dominer.

Car dans la lutte qu’elle avait engagée avec l’exiftence, dans la bataille de la vie qu’elle livrait sans cesse, la baronne ne voyait que des ennemis. Fille, gendre, prote&eurs, tous étaient pour elle des ennemis, taillables & corvéables à merci. Revenue de l’étranger avec une fringale démesurée de richesse & un appétit d’enfer, elle avait cru, comme beaucoup de ses frères & sœurs en émigration, qu’elle allait trouver une nappe immense mise sur la France, & qu’elle pourrait se livrer enfin à de franches lippées.

Malheureusement pour elle & heureusement pour la France, ce couvert ne fut jamais dressé. Madame de Barencie apprit assez rapidement que l’hiftoire ne se refait pas. /

Les irréalisables exigences des rentrants à la bouillotte et des voltigeurs de la légion de Mirabeau , affichées d’une façon si outrecuidante en 1814, avaient préparé une réaction pour la seconde rentrée des Bourbons, la réaftion de l’ingratitude, comme on disait alors en faisant allusion à la manière dont Louis XVIII accueillait les prétentions de certains de ses compagnons d’exil.

De 18 1 5 à 1824, chaque jour avait amené pour madame de Barencie une nouvelle déception. Les

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secours d’argent qu’elle arrachait de haute lutte au roi, à Monsieur, aux princesses & aux miniftres, lui coûtaient plus de pas & de démarches qu’ils ne peuplaient les immenses déserts de son coffre-fort. A chaque porte elle rencontrait ou une consigne ou un solliciteur : il lui fallait escarmoucher dans les antichambres avec des subalternes, ou se disputer avec des compétiteurs. La mauvaise volonté des gouvernants & la concurrence rendaient fort pénible la carrière de la mendicité officielle.

Hélas! où était-il ce temps où les sires de Barencie, fièrement campés sur la hanche, lepée au poing, le panache à la tête, arrêtaient insolemment ceux qui voulaient s’approcher du trôné & leur crachaient à la face : Je barre! Ainsi l Hélas! il n’était plus; maintenant on leur barrait le passage à eux, les féaux, les vrais serviteurs, les plus anciens fidèles!

Depuis qu’elle avait pris ses invalides chez le musicien, la baronne menaçait de passer à l’opposition. Elle n’avait plus besoin du roi, & sans Arthur, sans ce dernier rejeton mâle de la glorieuse race des Barencie, elle eût châtié l’ingratitude de la branche aînée en passant au Palais-Royal. Mais un Barencie ne pouvait tirer l’épée que pour un Bourbon, & cette raison déterminante enchaînait les sentiments de la digne dame.

D’un autre côté, la baronne daignait parfois descendre des hauteurs de son dédaigneux silence

pour exciter son gendre. Au fond, elle eût été dé solée que l’infortuné Jean devînt un homme célèbre. En présence d’un succès extraordinaire du Faux Espagnol ou Marine et Cavalerie, madame Laure Borel, qui devait aimer le commandement au moins autant que sa mère, eût déblayé le terrain pour redevenir ce qu’elle n’était plus & ce qu’elle devait être : maîtresse chez elle.

Jean, qui rendait sa femme responsable de tous ses malheurs, comme sa femme le rendait responsable des siens propres, était beaucoup trop ingénu pour se douter que la cloison qui le séparait de sa femme avait l’épaisseur d’une feuille de papier, que c’était un mur de fumée, une fortification de niaiseries à la fois vulgaires & terribles, qu’on crève d’un coup de volonté quand on elt fort & sensé, mais aussi qui vous terrifie & vous emprisonne quand on efl faible & naïf. Les airs magnifiques de la baronne imposaient tant à Jean que la notion du jufte & de l’injufle avait fini par se brouiller dans sa tête, & qu’il se croyait vraiment inférieur à la nichée de mendiants qu’il hébergeait. Il tournait sa meule en maugréant tout bas, & se rendait complice de sa mauvaise étoile en mettant un sot orgueil à ne rien tenter pour se rapprocher de Laure.

Vingt fois cependant l’idée lui vint de faire le premier pas : idée lumineuse & bienfaisante qui éclairait & embaumait son cœur. Vingt fois la

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même pensée traversa l’esprit de Laure, fatiguée, irritée & découragée; mais aussitôt l’orgueil, cet ennemi perpétuel du bonheur intime, l’orgueil les retenait & leur soufflait les plus absurdes & les plus pernicieux conseils :

— Faire le premier pas, se disait Jean, .c’eft convenir que j’ai tort lorsque j’ai raison; c’eft doubler mes chaînes, c’eft les river pour l’éternité.

— Tendre la main à mon mari, pensait de son côté madame Borel, c’eft renoncer à l’avenir, c’eft consentir à l’obscurité, c’eft autoriser Jean à demeurer dans les rangs de la foule.

Avec la baronne attisant le feu des inimitiés réciproques, un accommodement n 'était guère probable.

Une circonftance frivole vint pourtant déranger la quiétude de madame de Barencie.

Une lettre miniftérielle, dans une enveloppe grande, carrée & forte, scellée d’un cachet de cette cire officielle qui inspire le respect aux moins crédules, revêtue en outre de timbres bureaucratiques, adminiftratifs & autres, mais tous très-solennels, fut apportée un matin que la baronne se trouvait seule au logis. Jean, appelé par les devoirs de sa profession, était allé donner une leçon; madame Borel courait pour des emplettes.

Cette lettre portait pour suscription : A Monsieur Jean Borel , compositeur de musique, & sur la cire rouge on lisait, entourant trois fleurs de lis.

la double légende du ministère de la maison du roi & de la direction générale des beaux arts.

Madame de Barencie se préparait à l’ouvrir, sans tenir compte que, simple commensale de son gendre, elle devait au moins simuler le respeét pour ses affaires personnelles, lorsque la domeftique lui fit observer que la missive n’était pas à son adresse, mais à celle de monsieur. La baronne répondit par un gefte majeftueux & passa outre.

Le sentiment de sa propre importance ne la guidait pas seul; la mère de Laure flairait dans les flancs de cette enveloppe une nouvelle heureuse pour Jean, &, par conséquent, malheureuse pour elle. Ni heureuse, ni malheureuse, cette lettre, en apparence aussi grosse de myftères que le cheval de Troie, contenait une invitation à diner chez le miniftre.

Après un inftant de réflexion, la baronne brûla le pli, & recommanda à la domeftique de ne parler de rien à monsieur.

Il semblait très outrecuidant à madame de Barencie qu’un drôle de l’espèce de son gendre dînât à la table d’une Excellence, quand cette Excellence la consignait à la porte de son cabinet, elle, une femme de qualité I Ce fut le premier mobile qui la dirigea, car la pensée de causer un préjudice à Jean ne fut qu’accessoire. Mais si la baronne avait compté, avec raison, sur la discrétion de la domeftique, elle avait omis dans ses prévisions la

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méthode & l’ordre adminiftratifs, deux qualités indélébiles qui régnent en maîtres dans les miniflères & jusque dans la salle à manger du miniltre. Dans sa précipitation à brûler la dépêche émanant de la maison du roi, madame de Barencie n’avait pas remarqué que la formule était suivie d’un avis, en manière de post-scriptum, recommandant à l’invité de renvoyer l’invitation en cas d’empêchement ou de non-acceptation.

La lettre ayant été détruite et Jean ne s’étant pas présenté, un couvert relia vacant pendant le dîner officiel, auquel un caprice sans raison bien définie avait convié le prix de Rome. Les minillres sont comme la nature avant la découverte de Torricelli, ils ont horreur du vide.

Le miniltre de la maison du roi demanda qui devait occuper le couvert laissé inoccupé par le musicien.

On lui répondit que c’était un nommé Jean Borel.

— Qui ça , Jean Bord ? dit l’Excellence.

— Un compositeur! un prix de Rome! répliqua son secrétaire.

— Un artille! fit le miniltre haussant les épaules; un artille! un libéral, sans doute?

— Ce n’ett pas probable, crut devoir répliquer le secrétaire, car il a épousé une demoiselle de Barencie, sœur d’un garde du corps de Sa Majelté & fille d’une vieille dame dont les assurances de dé-

vouement à la famille royale & les demandes de secours tiennent mal à l’aise dans quatre ou cinq cartons.

— C’eft parfaitement cela, au contraire, répondit le miniftre qui ne pouvait pas avoir tort, la baronne de Barencie a lassé la patience du roi & n’obtient plus de subsides; elle a tourné aux d’Orléans & aura monté la tête à son gendre.

Un officier des gardes présent à l’incident le rapporta avec amplifications au brigadier Arthur, qui y vit une occasion de chanter une gamme d’importance à son beau-frère, & se promit de ne point la manquer. Dans cette louable intention, il alla dîner chez lui.

— Si vous croyez que vous arrangerez vos affaires en faisant de l’opposition, vous vous trompez beaucoup, lui dit-il à la fin du repas, car le militaire aimait manger en paix, & avait réservé la querelle pour faciliter sa digeftion. Du moment que vous serez soupçonné, continua-t-il, d’avoir l’intention de vouloir vous tourner vers les ennemis du roi, non-seulement on ne jouera pas votre opéra, mais si les miniftres savent un peu leur métier, il vous jetteront dans un cul de basse fosse où vous pourrez composer des airs patriotiques à votre aise.

Jean naturellement, du ton le plus étonné, protefta qu’il ignorait ce qui lui valait une semblable semonce.

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— Pourquoi avez-vous refusé d’aller dîner chez le miniftre?

■ — Je n’ai pas eu à refuser, répliqua le musicien, puisqu’il ne m’a pas invité.

— Il vous a si bien invité qu’il a remarqué votre absence & qu’il a dit à son secrétaire que vous étiez un drôle & un moins que rien.

Jean haussa les épaules devant ce débordement d’injures.

— Ce n’eft pas la peine de hausser les épaules & d’avoir l’air de vous moquer de moi, reprit le susceptible brigadier, il ne faudrait pas encore que vous fissiez l’insolent après avoir compromis toute la famille & particulièrement mon avancement.

— Eft-ce encore une querelle que vous me cherchez là? fit Borel à bout de patience.

— Oui.

— Et pourquoi ?

— Parce que, je vous le répète, vous n’avez pas été dîner chez le miniftrel

Jean allait répondre pour la seconde fois qu’il n’avait pas la moindre notion de ce dont on lui parlait, lorsqu’il s’aperçut que sa belle-mère cherchait en clignant de l’œil à imposer silence au farouche brigadier qui n’y prenait garde. D’un autre côté, madame Laure Borel ne pouvait refter étrangère à un entretien où se traitaient des queftions aussi importantes qu’un dîner chez le miniftre de la maison du roi; elle vint en aide à son frère pour

connaître le motif qui avait pu déterminer Jean à refuser l’invitation du miniftre. C’était pour la première fois depuis bien longtemps que la conversation était générale à la table de Jean & que ses convives prêtaient quelque attention à sa personne. 11 efl vrai qu’une querelle était l’occasion de sa réadmission dans le concert des bruits du ménage, mais enfin il y rentrait.

Pauvre Jean! on lui refusait même depuis quelques mois le bénéfice des scènes — comme disent les femmes dans leur langage familier — on lui niait jusqu’à la douceur des reproches. Sa bellemère & son beau-frère avaient imaginé une sorte de quarantaine qui l’isolait, dans son ménage, de sa femme & de sa fille. Ils l’avaient mis en dehors de leurs conversations, de leurs allions, de leurs joies, de leurs peines & presque de leur vie. Monsieur traitait avec madame par truchement. On envoyait la domeftique demander de l’argent à monsieur. Lorsque les dames sortaient, la domestique annonçait encore à monsieur qu'il dînerait ou déjeunerait seul. Donc, sauf la vue des siens, Jean pouvait croire qu’il habitait une thébaïde.

Madame la baronne de Barencie, désespérant d’arrêter la prolixité rageuse de son fils & entendant la demande de sa fille, prit le parti de se trouver mal & d’opérer ainsi une puissante diversion. Mais cette flratégie habile qui, sur des étrangers, eût produit un effet certain, laissa, sinon incrédules,

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du moins très-scepliques les enfants de la baronne.

Le chevalier se contenta de conftater le fait en disant le plus philosophiquement du monde :

— Tiens, voilà ma mère qui a son attaque !

Laure appela sa domeftique & la chargea d’aller prendre dans la toilette de la baronne une vinaigrette anglaise contenant des sels souverains contre la syncope, &, cet ordre donné, elle reprit l’interrogatoire de Jean. Eclairé par la télégraphie de sa belle-mère, par son subit & très-opportun évanouissement, le musicien soupçonna quelque nouveau tour de sa façon. Il pria Arthur de lui répéter ce qu’il savait au sujet de la prétendue invitation à dîner, & lorsqu’il fut bien convaincu que le brigadier des gardes était véridique, il répondit que madame de Barencie pouvait seule fournir des éclaircissements.

' La domeftique faisait juftement respirer à la vieille dame le réa&if infaillible : mieux que tout autre elle savait à quoi s’en tenir sur l’indisposition de la baronne & sur le sort de l’invitation à dîner; mais cette femme, expression complète du bon sens populaire, méprisait dans son maître l’homme sans vigueur, se laissant dominer par des femmes; elle faisait cause commune avec ses maîtresses, &, bien qu’elle les sût mauvaises, elle disait en haussant les épaules : — Monsieur eft trop bête aussi !

Être bête — dans le sens où la domeftique de Jean prenait ce niot — c’eft le plus grand crime hu-

La galère sonjugale

main aux yeux des femmes du peuple. Ces rudes travailleuses, au cœur droit & sincère, qui sont rigides épouses & vaillantes mères, veulent l’homme vraiment homme, chef époux & chef père; elles admettent sans répugnance l’obéissance de la femme, parce qu’elles comprennent le mari énergique & viril. Lorsque Marguerite — c’eft ainsi que se nommait la servante — entendit Borel invoquer les explications de sa belle-mère, elle se réjouit intérieurement. « Eft-ce que monsieur se rebifferait enfin? » pensa-t-elle; & elle ajouta tout haut :

— Juftemenl, je crois que madame revient à elle.

La baronne ne revenait pas du tout; elle ruminait

un effet qui la fît sortir sans trop d’invraisemblance de sa complaisante syncope. L’interjection de Marguerite lui parut une perche bienfaisante, & elle se releva d’un air dolent, mais ce fut pour déclarer qu’elle allait s’enfermer dans sa chambre à coucher, parce qu’elle souffrait beaucoup.

— Tout cela ne dit point, fit Arthur, pourquoi Jean n’a pas répondu à l’invitation du miniftre.

— Parbleu ! répliqua la domeftique impatientée de voir la baronne se souftraire à de juftes représailles & aussi de ce que l’on bernât son pauvre maître; parbleu! puisque madame de Barencie eft trop souffrante pour vous le dire, je vous le dirai, moi, si cela vous fait plaisir!

— Marguerite! s’écria la baronne, je vous le défends !

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— Et moi, je vous l’ordonne ! fit le musicien heureux du renfort qui lui arrivait, & très-décidé à en profiter.

— Si vous dites un mot, Marguerite, reprit Madame de Barencie, je vous chasse !

— Si vous parlez, j’augmente vos gages, ajouta Jean, & vous savez, Marguerite, que c’eft moi qui paye!

— Laure, fit alors la vieille dame en voyant qu’elle ne pouvait plus compter sur la discrétion de Marguerite, Laure, fais voir que tu es maîtresse chez toi & impose silence à cette pécore.

— Tiens! vous n’êtes plus malade? répliqua Marguerite, méprisant l’injure de pécore, dont elle savait pouvoir se venger sur-le-champ sans avoir recours aux gros mots.

— Ma mère, fit Laure désertant la cause maternelle qu’elle ne considérait plus comme sienne du moment qu’on lui cachait quelque chose, ma mère, Marguerite doit obéir à l’ordre de mon mari, ù moins que vous ne vous chargiez vous-méme...

— C’eft bien, interrompit la baronne, vous êtes tous des ingrats !

Et d’un pas majeftueux elle se retira dans ses appartements en ordonnant à Arthur de la suivre, ce que l’officier des gardes fit, non sans quelque hésitation.

Nous allons imiter Arthur, pour revenir ensuite auprès de Jean & de sa femme.

Vingt-trois années d’exil n’avaient point doublé les vertus de la famille de Barencie. En mettant la nullité de ses membres aux prises avec les besoins impérieux de la soif & de la faim, lés vicissitudes de l’émigration augmentèrent leur morgue & leur vanité, mais limèrent complètement chez eux la fierté de cafte & le point d’honneur de race. Des vertus antiques de leurs pères, il ne reftait aux Barencie que les préjugés les plus sots. Si M. le baron n’accommoda point des salades, il avait mis son épée au service de l’étranger, ce qui eft moins grotesque, mais à coup sûr plus odieux. Après sa mort, sa veuve, incapable de travail, & ses deux enfants sans direction ferme, avaient vécu de la charité publique. La baronne se souvenait de ce temps; aussi, son premier mot, lorsqu’elle se trouva seule avec Arthur, fut :

— J’ai fait une sottise qui peut nous coûter cher! Comment la réparer?

— Vous avez fait une sottise, ma mère! & vous en convenez! répondit Arthur ébahi.

— Devant toi, oui, mais pas devant eux! C’eft moi qui ai reçu la lettre du miniftre, & je l’ai détruite, je ne m'imaginais guère qu’on en reparlerait, — & aujourd’hui...

— Eh bien ! interrompit le garde du corps, si ça vous gêne, d’un mot je ferai rentrer Borel à cinquante pieds sous terre.

— Non ! dit la baronne arrêtant l’ardeur de son

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fils; non! c’eft un mauvais moyen : tu as vu que Laure a pris parti pour lui, & peut-être qu’en ce moment même ils se réconcilient. Ce serait notre perte...

— Ah! fit Arthur, qui ne comprenait pas.

— Je crois, continua madame de Barencie édifiée sur l’intelligence de son héritier & se parlant à elle-même, je crois que ce qu’il y a de mieux à faire, c’eft d’avoir l’air de céder, de me repentir. Pourtant, une baronne s’humilier devant un croquant... Enfin !...

— Je ne le souffrirai pas, dit le brigadier interrompant de nouveau sa mère; je ne le souffrirai pas! Je vais secouer Jean comme un prunier, & je vous garantis qu’il ne lui reliera plus après une seule mauvaise intention ù votre endroit. Vous avez détruit la lettre du miniftre, ça ne le regarde pas. Que ma sœur ou moi nous vous en sachions mauvais gré, c’eft notre droit; mais lui, ça ne le regarde pas, je vous le répète.

— Et s’il nous chasse d’ici , répliqua la vieille dame, que deviendrons nous?

Arthur se gratta l’oreille, signe évident qu’il ré- . fléchissait.

— Eh bien! reprit-il, s’il nous chasse, nous ne nous en irons pas !

— Et si Laure se met de son côté? fil la baronne.

— Ça, c’eft impossible, dit Arthur mordillant sa mouftache.

— Tu ne connais pas les femmes, grand sot, reprit madame de Barencie ; elles changent comme le vent. Hier, Laure déteftait son mari; elle peut l’adorer demain matin & le redétefter après-demain. Mais, en attendant, le mal sera fait, car ce musicien du diable s’empressera, à la première éclaircie, de nous faire nos paquets. Crois-tu que cela lui soit agréable de nous trouver sans cesse entre lui, sa femme & sa fille ? Crois-tu qu’il soit content de travailler comme un esclave & de n’être rien chez lui? Ah ! nous avons trop tendu la corde, un rien peut la casser! Et, ajouta triftement la baronne, il a la loi pour lui !

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