LES PORTES DU PARADIS
Tandis que la baronne se repentait, se désespérait & finalement délibérait, en compagnie de son fils, Marguerite racontait à M. & à madame Borel l’hiftoire véritable de la lettre. Comme tous les domeftiques inopinément élevés à la confiance des maîtres, elle parlait avec une âpre verdeur & une importance verbeuse. Elle plaignait monsieur, elle blâmait madame, elle excusait les uns, chargeait les autres & ajoutait pour conclusion que « si c’était elle, cela ne se passerait pas ainsi ! »
Sans doute, madame de Barencie était bien au courant de l’état du cœur de sa fille ; elle avait certainement compris admirablement les combats que se livraient chaque jour dans son âme inquiète & tiraillée, le dépit de vivre isolée à son âge, la colère . d’avoir abdiqué entre les mains de sa mère l’autorité qu’elle avait conquise sur son mari & le désir de tenter sur ce dernier une nouvelle épreuve en faveur de son ambition endormie mais non
éteinte; madame de Barencie avait ou lu ou deviné tout cela dans la fausse résignation de Laure, car ce qu’elle redoutait le plus arriva.
Au fur & à mesure que Marguerite dévidait son chapelet, pour se servir de l’expression consacrée, les nerfs de madame Borel se détendaient, de grosses larmes se faisaient jour sur ses paupières sèches & brûlantes, sa poitrine se dégonflait, & tout à coup les divers sentiments qui l’agitaient rompaient les écluses & s’échappaient en sanglots. En même temps la jeune femme se précipitait dans les bras de son mari. Dans toute autre circonrtance, c’eût été une rude leçon pour sa hautaine vanité que ce rappel à la raison partant de la bouche d’une servante; mais madame Borel, soultraite aux influences de la baronne, était redevenue femme; elle sentait les baisers de Jean, elle entendait la douce voix d’Espérance qui gazouillait des cris de joie à la vue de cette réconciliation inespérée dont son petit cœur se réjouissait; elle était épouse & mère; elle remercia presque Marguerite que son mari congédiait affectueusement.
— Tu m’aimes donc encore? fit Borel après avoir longuement embrassé sa femme.
— As-tu pu croire que j’aie jamais cessé une minute de t’aimer? répondit Laure pleine de bonne foi, tandis que sa bouche proférait cet innocent mensonge.
— Tu m’as bien fait souffrir avec tes rigueurs!
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— J’ai bien souffert aussi, répliqua madame Borel, d’étre forcée de dissimuler sans cesse, si tu savais...
— Je ne veux rien savoir, dit Jean vivement, rien, si ce n’eft que tu n’es plus fâchée contre moi.
— Et moi, dit Laure adorable de câlinerie féline & de mignardise amoureuse, je veux que tu saches tout le mal que je me suis fait à moi-même, pour que tu me pardonnes celui que je t’ai fait.
— A quoi bon parler de ce qui eff passé & bien passé ?
— Si ! lit madame Borel, je le veux ! je n’aurai mérité ton indulgence qu’après une confession générale.
Et Laure soulagea son âme. Elle raconta longuement à Jean ses luttes & ses découragements. Les femmes adorent ces sortes d’expiations qui rehaussent leur repentir des charmes poétiques du martyre. Elles aiment à s’agenouiller moralement, & les plus superbes deviennent les plus humbles dans ces inllants d'abandon où les sens grisent la raison.
Dans les ménages vraiment unis & dans lesquels on s’aime sans orage & sans passion et où 011 vit, selon la loi & la coutume, en parfaite intelligence, on ne mord jamais à ces fruits amers & savoureux du renouveau. Le sans cesse & ses perpétuelles douceurs y régnent sans partage; on n’a rien à se pardonner, rien à se reprocher, la vie y a le poli du miroir & reflète toujours les calmes vertus des
deux époux. C’est bien là l’image du placide bonheur que convoitait Jean, & toutefois il s’enivrait aux doux accents de Laure, il buvait ses paroles aimantes & tendres, il ne se souvenait plus du matin, de la veille & des longs jours écoulés sans amour. ,
Madame Borel , vraiment femme, possédait ce sixième sens innommé qui ne trompe jamais une amante ou une épouse. Elle sentait qu’elle n’avait rien perdu de sa puissance sur Jean, qu’il était encore sous la preftigieuse influence des premiers jours de la lune de miel.
L’attente & le délaissement, au lieu de glacer son amour, en avaient augmenté la chaleur. Cet amour n’avait pas vieilli, il avait sommeillé, &, comme la Belle au bois dormant, il se réveillait tout jeune & tout ardent.
L’électricité des yeux & des lèvres, le rayonnement de l’être humain tout entier dénonçaient à
Laure que son mari lui appartenait encore, & que de volonté, de cœur & d’esprit, il était à sa dévotion. Inhabile à dissimuler, Jean s’abandonnait naïvement & joyeusement, il se laissait percer à jour par sa femme, & madame Borel, au milieu du désordre de son émotion, reprit involontairement & sans préméditation son autorité victorieuse.
Son abaissement, son abnégation de quelques inffants,la faisaient plus grande & plus forte. Bien
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qu’elle ne calculât pas les avantages qu’elle pouvait retirer de l’aveugle passion de son mari, quoiqu’elle ne songeât même point à en user dès à présent ou plus tard, après les amertumes qu’elle s’était dites à elle-même, elle entama le chapitre des doucereuses récriminations; mais elle le fit avec tant de discernement, elle laissa la part si belle à Jean, qu’il s’accusa avec violence.
A l’entendre, il était le seul, le vrai coupable. Lui seul avait divisé le ménage par son égoïsme & son indolence! S’il avait été malheureux, c’eft qu’il l’avait voulu. C’était pain bénit qu’il eût été puni de son déteftable caractère & de son affreuse timidité; mais sa pauvre petite femme en avait été la viètime innocente, & il ne se le pardonnerait jamais. Que, dans son indulgence, elle voulût s’attribuer une portion des torts, il ne le tolérerait pas, &, pour expier ses fautes, à l’avenir il ferait tout ce qu’elle voudrait.
La réconciliation de Laure et de Jean menaçait de dégénérer en querelle, car aucun ne voulait demeurer en refte dans ce tournoi de générosité.
— Et pour commencer, fit Jean, soyons tout au bonheur & ne parlons même point à ta mère de la lettre du miniftre...
— Cependant! interrompit Laure.
— Ta mère a bien fait de la brûler. Elle a bien fait, & je l’en remercie, puisque cela nous réconcilie. Je l’en aurais priée quelle n’eût pas réussi
davantage. N’en parlons donc plus & louons-nous de devQir de si doux moments à sa petite méchanceté sans conséquence.
— Sans conséquence ! répliqua madame Borel chez laquelle l'ambition travaillait toujours; sans conséquence! Qu’en sais-tu? Le miniltre voulait peut-être te voir au sujet de ton opéra'.
— Mon opéra te tient donc toujours au cœur ?
— Oh ! oui, fit Laure avec un de ces adorables mouvements d’âme & de corps dans lesquels les femmes savent mettre toutes les sédu&ions. Oh! oui, répéta-t-elle presque des lèvres & voluptueusement, comme si elle se fût sentie fondre sous les nouvelles étreintes de Jean; oh! oui!
— Et si mon opéra ne devait jamais être joué? reprit Jean.
— Ne dis pas cela ! ne dis pas cela! s’écria madame Borel dont les yeux prirent tout à coup une expression de crainte; ne dis pas cela, Jean, ne dis pas cela !
— Eh bien! non, cela n’efl pas, en effet! Mon opéra sera joué... certainement. Mais quand? je l’ignore. Cela ne peut tarder, je l’espère maintenant. Je ne t’ai dit cela que pour plaisanter.
— Oh! c’eft une vilaine plaisanterie, dit Laure. Tiens, continua-t-elle avec une fauve énergie, tu n’as jamais lu au fond de mon âme, & voilà peutêtre, Jean, pourquoi nous avons été malheureux jusqu’à ce jour. Je t’aime, oui, je te le jure, je t’aime
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ardemment. Va! tu peux me croire. Mais j’aime aussi passionnément l’éclat & la gloire. Ce n’eft point pour la richesse, pour posséder un équipage, des toilettes brillantes ou une maison de campagne, ce n’eft point non plus pour éclipser les autres femmes, — toutes choses qui feraient le bonheur de ma mère, — que je te désire grand, connu, illuftre! C’eft pour que, lorsqu’on nous verra ensemble, on dise de toi : « Le voilà, l’homme de génie, l’homme d’imagination! le voilà! » Et qu’on ajoute en me désignant : « Cette femme qui l’accompagne, c’eft sa femme; elle appartenait à une famille noble, elle pouvait être baronne, comtesse, marquise, elle a préféré être madame Borel, la femme d’un artifte. Elle a contribué à faire son mari ce qu’il eft, en le soutenant dans la lutte, en l’aimant dans le découragement & en l’adorant dans le succès. » Pour entendre dire cela une seule fois, une seule, tiens, Jean! je me résoudrais à plusieurs années de misère, je me ferais ta servante! je donnerais ma vie, jedonnerais peut-être celle de ma fille, ce qui serait un crime, mais je t’aime, je t’aime & je veux te voir grand.
Et lorsqu’elle parlait ainsi, illuminée par l’enthousiasme, frémissante d’espoir, madame Borel était splendidement belle, & elle apparut à son mari comme la muse inspirée qui lui entr’ouvrait les voiles de l’avenir & lui montrait les palmes de la renommée.
Heureux Jean, quelques inftants auparavant si infortuné, & auquel un sourire & un élan de sensibilité de Laure rendaient la sérénité & la force!
— Aussi, continua madame Borel, je ne veux plus que tu sois troublé dans tes travaux; ma mère quittera la maison.
— Mais comment vivra-t-elle? répondit Jean, qui craignait déjà de déchaîner contre son repos l’antagonisme haineux de sa belle-mère.
— Comment vivait-elle avant de venir ici ? répliqua madame Borel. D’ailleurs, nous pourrons lui faire une petite pension, cela sera moins coûteux & surtout moins gênant que de la garder ici.
— Mais, observa encore le musicien toujours dominé par le désir d’éviter les représailles de la baronne, lui signifier une semblable résolution, je ne m’en charge point.
— Je m’en chargerai, moi, fit madame Borel, qui voulait bien ce qu’elle voulait.
— Ne lui parle pas trop vite! réfléchis auparavant ! Peut-être serait-il possible de ne pas en arriver à cet éclat si elle consentait à être raisonnable ! ajouta Jean.
— Il faut agir promptement quand on veut agir, dit Laure; je parlerai dès ce soir à ma mère. Et elle me comprendra, parce que je sais la façon de me faire entendre d’elle. Et elle partira dès demain, parce que je la connais, & que, si elle ne partait pas demain, elle ne partirait jamais.
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— Je m’en rapporte complètement à toi! répondit Borelj tout joyeux de la perspective d’étre enfin débarrassé de ses infatigables tyrans.
— Quel grand enfant! fit Laure donnant un dernier baiser à son mari; tu es bien un homme de génie !
Et elle s’échappa pour aller retrouver sa mère.
Madame de Barencie n’avait point encore pris de détermination, elle n’avait pas encore combiné son plan de bataille. Elle s’était laissé devancer; mais, quoique n’étant pas prête à la défense, elle se doutait qu’on allait l’attaquer. C’eft déjà un avantage notable de ne point tomber dans une surprise.
Laure, par une longue habitude, par la nécessité où elle avait été, jeune fille, de profiter de tous les accidents du cara&ère maternel pour se donner un peu de répit, savait sa madame de Barencie sur le bout du doigt. Elle connaissait le fort & le faible des appétits de la vieille baronne, & ce qu’elle venait de promettre à son mari, elle se sentait parfaitement apte à l’exécuter rondement.
Dans la politique de ménage, tout autant que dans la grande politique, le rapidement conçu & le tôt fait auront toujours raison des tergiversations & des hésitations.
Dès que Laure eut fait un pas dans la chambre de sa mère, elle pressentit qu’il y aurait combat.
Dès que madame de Barencie vit sa fille, elle comprit de son côté que ce combat serait acharné.
So
La baronne, assise ou plutôt enfouie dans un vafte fauteuil en tapisserie, était calme. Laure s’avançait vers elle presque souriante; mais dans le calme de la mère il y avait un défi, & une menace dans le sourire de la fille. Malgré ses échecs passés, madame de Barencie ne connaissait pas ou ne voulait pas se souvenir que le corps frêle & nerveux de Laure contenait une ténacité vigoureusement trempée.
Quant au chevalier, comme si la scène lui eût été absolument indifférente, il battait avec ses doigts, sur la vitre d’une croisée , la marche d’ordonnance des cent-suisses, en l’accompagnant d’un petit sifflotement voilé.
— J’aurais pu mourir dix fois depuis une heure! dit madame de Barencie ouvrant la première les hoftilités, & tu m’as laissée là comme un chien, sans l’inquiéter de moi! Si ton frère ne m’avait pas accompagnée, je ne sais vraiment ce que je serais devenue.
— Voulez-vous causer un inftant, ma mère?
répliqua Laure sans prendre garde à cette première bordée.
La baronne porta une main défaillante à sa tête, pour indiquer que ses souffrances n’étaient pas terminées; mais cette pantomime touchante glissa sur la résolution de sa fille, qui prit une chaise & vint s’asseoir à côté de madame de Barencie.
— Ma mère, fit madame Borel d’un air placide.
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mais avec ce sourire net & limpide qui, chez les femmes, eft le signe certain d’une volonté nettement arrêtée , ma mère , ce que j’ai à vous dire eft assez important pour que toute votre attention soit nécessaire. Je ne veux pas que vous puissiez comprendre plus que je ne veux mettre dans mes paroles, mais je n’entends pas non plus que vous compreniez moins.
— Tu as donc signé la paix avec ton mari?
interrompit madame de Barencie; &, faisant le gefte de se lever de son fauteuil avec la plus grande peine, elle ajouta : Je sais maintenant ce qu’il me refte à faire.
Mais Laure, d’un mouvement simultané, avait contraint sa mère à reprendre sa place. Elle continua :
— Voulez-vous me faire le plaisir de ne plus m’interrompre ? Je ne veux ni ne dois, ma mère, vous manquer de respect; mais aussi bien que moi vous savez qu'une femme mariée a des obligations sérieuses qu’elle ne peut enfreindre sans exposer son mari, son enfant & elle-même à de grands chagrins.
— Je te comprends! je te comprends! dit madame de Barencie feignant encore de vouloir se lever... Mais elle retomba d’elle-méme dès qu’elle fut convaincue que sa fille ne cherchait plus à l’arrêter. Je te comprends, répéta-t-elle d’une voix dolente; je te comprends & je suis assez malheureuse
pour ne pouvoir te répondre comme le mérite ton ingratitude.
Madame Borel s’était juré de ne pas se laisser emporter par la colère; elle reprit le fil de son discours.
— Ces obligations, ma mère, j’ai eu le tort, le tort grave, impardonnable — & elle souligna ces mots en les accentuant — de ne pas m’y soumettre, & depuis que je suis mariée, Jean & moi nous sommes malheureux.
— Pourquoi l’as-tu épousé malgré nous ? c’eft bien fait! fit le chevalier, suspendant un inlfant son sifflotement & son tambourinement pour se mêler A la conversation.
Mal lui en prit, car Laure n’était pas disposée en ce moment à oublier que le mariage émancipe une fille de la tutelle de son frère. De plus, certains griefs anciens se représentèrent à la mémoire de madame Borel, qui, se tournant vers le chevalier, lui dit avec un mépris souverain :
— D’abord je ne te parle pas, à toi ! je parle à ma mère, qui, si elle n’a plus aucune autorité sur moi, a droit à mon respeêl. Tu n’es rien ici! Tu n’y viens que pour apporter le désordre ou pour nous rançonner. Je t’avertis que ma maison n’eft ni un hôtel garni, ni une caserne. Lorsque tu y viendras, sois poli avec tout le monde, avec mon mari surtout, & je te recevrai avec plaisir; sinon, je me priverai de tes visites. Tu peux faire ton profit de ceci à dater d’aujourd’hui.
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Arthur regarda madame de Barcncie, qui lui fit signe de sortir.
— Et surtout , ajouta madame Borel le voyant s’en aller, & surtout sois poli avec mon mari !
Le chevalier brûlait d’envie d’aller « secouer les puces au musicien » & de lui allonger les oreilles; mais le ton vigoureux de sa sœur & le coup d’œil impératif de la baronne lui conseillèrent de rengainer son ardeur guerrière, & ce fut presque affectueusement qu’il salua son beau-frère en passant par la salle à manger.
Madame Borel avait gardé le silence & écouté jusqu’au moment oü le bruit de la porte d’entrée de son appartement lui assura que le garde du corps s’était retiré sagement & sans nouvelle insolence. Alors seulement elle s’adressa de nouveau à la baronne pour lui exprimer le regret de ne pouvoir la garder plus longtemps chez elle. Elle lui promit, — en échange de cette table excellente que la vieille dame s’était habituée ù aimer, de ce logis confortable oü elle était obéie plus & mieux que les maîtres — un petit secours mensuel.
— Petit, ajouta Laure, quant à présent; mais qui s’augmentera plus tard, lorsque Jean gagnera davantage.
Madame Borel, tout en prenant sur elle la responsabilité de cette séparation, affefta de faire remonter à Jean le biop-étre dont sa mère avait été entourée pendant son séjour chez lui; elle appuva
sur ce faij que c’était encore avec l’argent de Jean qu’elle pourrait aider la baronne. Devant tant de netteté, tant de correction dans les actes respectueux de sa fille, madame de Barencie pensa que l’humilité ne la sauverait pas, &, se relevant de toute la hauteur de ses quartiers de noblesse & de sa dignité de mère atteints du même coup, elle dit à Laure :
— Vous me chassez !
— Je ne vous chasse pas, je régularise votre situation qui ici gêne mon mari dans ses travaux & dans Paffe&ion qu’il me porte & que je lui rends.
— Vous me chassez! Les paroles ne signifient rien, les faits seuls ont une valeur! Vous me chassez! & combien de temps me donnez-vous pour vider le plancher?
— Demain, ma mère, il vous sera loisible de partir à l’heure que vous voudrez.
— Et pourquoi pas tout de suite? aujourd'hui même ?
— Aujourd’hui, dit Laure avec une patience ironique, aujourd’hui il eft trop tard
— Il n’eft jamais trop tard pour se séparer d’une hile ingrate! fit madame de Barencie.
— Eh bien! ma mère, répliqua Laure se levant à son tour, vous êtes parfaitement libre de vous en aller aujourd’hui.
Et avant que la baronne eû£ pu mettre en ligne les troupes fraîches que masquait sa feinte indigna-
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tion, madame Borel s’e'tait retirée, laissant sa mère en proie à un accès de rage véritable, qui, n’ayant aucune issue, sutfoqua tellement la digne dame qu’elle faillit cette fois tomber dans un très-sincère évanouissement. C’était avoir peu de chance, car il eût trouvé un bien meilleur placement dans toute autre circonftance.
Quant à Laure & à Jean, ils goûtèrent un de ces inftants de joie parfaite, en souvenir desquels les amants & les maris brûlent des feux d’artifice de regrets, lorsque l’âge des cheveux blancs efi arrivé.