‹ La Galère conjugaleChapitre 8 sur 24 · OU LE PUBLIC FAIT PLUS AMPLE CONNAISSANCE AVEC TANCRÈDE DESJARDINS · texte numérisé non relu

OU LE PUBLIC FAIT PLUS AMPLE CONNAISSANCE AVEC TANCRÈDE DESJARDINS

Il ne manquait que le talent à M. Tancrède Desjardins pour être un homme de lettres complet. Il en avait la dignité, la persévérance & aussi la vanité. Don Quichotte a ses côtés sublimesqui échappent aux yeux de la foule; le vulgaire ne veut absolument voir dans le chevalier de la Trille-Figure que sa folie ridicule, mais les philosophes aiment en lui son incomparable générosité & cette conviction invaincue qui résille ù toutes les défaites & survit à toutes les mésaventures. Tancrède Desjardins descendait de Don Quichotte par ces deux qualités. Aujourd’hui que le travail impersonnel ell ellimé dans la littérature à l’égal du labeur individuel, le type du piocheur convaincu, obscur & sans mérite, tel qu’était Tancrède, inspirera peutêtre un médiocre intérêt.

La vérité exige néanmoins que, pour l’honneur

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de l’auteur du livret du Faux Espagnol ou Marine & Cavalerie, il soit conflaté qu’à l’exemple de Pascal, de Racine & des grands esprits du siècle de Louis XI V, Tancrède Desjardins travaillait seul. Les œuvres en tête desquelles il plaçait son nom, si mauvaises qu’elles fussent, étaient de lui, de lui seul. Père tendre & soupçonneux, il répudiait toute collaboration.

Vivant isolé, loin des jaloux & des méchants, il avait foi dans sa volonté, cherchait toutes ses ressources en lui-même & aussi dans la leêture des maîtres.

Aux yeux des malveillants — gens à l’injure facile — il passait pour un crétin. Les indifférents, moins sévères, le traitaient de maniaque & de niais; mais personne ne pouvait lui reprocher un aèle de félonie littéraire, un plagiat ou un vol artiflique. Honnête Tancrède Desjardins!

Exaêt & ponituel — comme un comptable qu'il aurait dû être — ce brave garçon avait coutume de dire a que l’exadlitude ell la moitié du talent. » Fidèle à cet aphorisme, dès onze heures du matin il venait frapper à la porte de Jean le lendemain de l’audition de l’opéra-comique.

Oublieux de leur invitation, M. & madame Bord déjeunaient déjà, & un commencement de discussion troublait pour la première fois, depuis vingt jours, le calme éclatant de leur nouvelle lune de miel. L’arrivée de Tancrède Desjardins, loin d’as-

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soupir le débat, très-peu violent du refte, lui rendit une nouvelle activité.

— M. Desjardins me donnera raison, j’en suis certaine! Jean, veux-tu le prendre pour juge? fit Laure dès que la servante eut apporté un couvert pour le poète & que ce dernier se fut infiallé.

— Desjardins te donnera tort, répliqua Borel; il eft inutile de l’ennuyer de tout ceci.

— Cela n’ennuiera point M. Desjardins! ripofia Laure impatientée; ce qui touche ses intérêts ne saurait lui être indifférent.

— Voyons! fit Desjardins, parlez, belle dame, je vous jure d’être aussi jufte que feu le grand roi Salomon!

— Déjeunons d’abord! insinua Jean mécontent de l’insiftance de sa femme; après nous aurons le temps de parler d’affaires.

— C’eft puissamment raisonné ! dit Tancrède, voulant refter neutre entre les parties belligérantes : au dessert les affaires sérieuses ! Déjeunons d’abord.

Mais madame Borel n’entendait point perdre le bénéfice de ses interpellations. Une femme aussi sûre qu’elle de l’amour & de la longanimité de son mari ne tient jamais compte de ses injon&ions. L’escarmouche eft 4’ambroisie de l’épouse, à quelque degré de l’échelle sociale qu’on la prenne. Madame Borel, par une rentrée adroite, ramena la conversation sur le terrain que Jean fuyait.

— Croiriez-vous, fit-elle s’adressant à Tancrède,

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que monsieur a passé la moitié de la nuit devant son piano?

— Vraiment! répliqua le poëte émerveillé; quelque nouveau chef-d’œuvre, sans doute!... Borel, vous nous ferez entendre cela après déjeuner!

— Mon Dieu, non! continua Laure avec un imperceptible mouvement d’épaules indiquant une légère irritation; mon Dieu, non! ce n’eft rien de neuf malheureusement. Jean a refait son ouverture!

— Oh! pour cela! s’écria Tancrède, je le lui défends au nom de notre salut commun ! Refaire son ouverture! mais c’eft un crime de lèse-génie !...

— Vois-tu! fit madame Borel se tournant vers son mari, M. Desjardins partage mon avis. Le mieux efi l’ennemi du bien.

— Ce qui efi réussi cft réussi ! affirma le poète d’un ton magifiral; puis il ajouta avec un soupir de désespoir comique : Et cela efi si rare de réussir!

— C’efi ce que je lui répète depuis hier au soir! reprit Laure, heureuse de mettre Tancrède dans son jeu; il abîme une œuvre qui ne lui appartient pas !

— Elle appartient ù l’humanité! répliqua le troubadour avec un accent de plus en plus doctoral. Un artifte n’a pas plus le droit de détériorer ses œuvres que la société de les anéantir.

— Eh bien! dit madame Borel encouragée par le silence de son mari, non-seulement Jean défait,

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refait, taille & rogne son opéra, mais encore il s’obftine à repousser le moyen de le faire jouer à Fevdeau d’ici à deux mois.

— Laure! Laure! fit Borel suppliant, tandis que Desjardins poussait un Oh! formidable oü l’indignation le disputait à la surprise.

Une fois lancée, madame Borel, malgré les récriminations & les signes de son mari, ne s’arrêta plus. Elle tiraillait depuis le matin afin d’arracher une détermination à Jean, & il fallait qu’elle contrariât absolument ses idées pour qu’il tînt tête aussi longtemps à sa femme.

L’imagination de Laure, excitée par les bravos, avait enfanté un double plan dont les éléments fermentaient dans son cerveau depuis le jour oü elle conseilla l’exécution préalable du Faux Espagnol. Ce plan, oü l’intrigue se mêlait à une simplicité touchante, oü l’abnégation coudoyait l’égoïsme, donne la note exacte du bien & du mal qu’enfantent les besoins d’ambition. La femme du musicien obéissait à la prodigieuse activité de son cerveau malade;'il lui fallait de la gloire, n’importe à quel prix.

Puisque le directeur refusait de jouer Jean inconnu, madame Borel voulait que son mari tentât la cupidité de ce directeur en lui abandonnant nonseulement la propriété totale de sa pièce, mais en s’engageant aussi â payer les frais du décor & des cofinmes. Le musicien, n’osant répondre à sa femme

que cette façon d’être joué ne convenait ni à son amour-propre d’auteur, ni à sa dignité d’artifte, & qu’elle était d’ailleurs impossible dans la pratique, lui fit observer que leur récente réception avait écorné les ressources du lendemain en enlevant celles de la veille, & que ce n’était guère le moment de se lancer dans des dépenses incalculables. Laure répliquait que l’avenir & la réputation valaient qu’on leur fit des avances.

— Nous vendrons, dit-elle, de notre mobilier & de notre argenterie tout ce qui ne nous eft pas ftrictement nécessaire; tout ce qui nous eft absolument inutile, mon cachemire, mes diamants, mes bijoux. Nous réalisons six mille francs dont nous faisons trois parts égales : une pour le directeur, une pour paver la pension de ma mère pendant une année; avec la troisième, nous vivrons douze ou quinze mois dans un quartier éloigné, à un cinquième étage. Je ferai la cuisine, le ménage ; je soignerai l’enfant,'& Jean composera un nouvel opéra qui sera immanquablement représenté sur-lechamp, puisque le Faux Espagnol aura obtenu un succès étourdissant. C’eft un quine à la loterie, mais j’ai rêvé un bon numéro.

Du refte, madame Borel, née de Barencie, ne préjugeait pas trop de ses forces en proposant de se soumettre aux plus humbles devoirs du ménage pendant quatre ou cinq longs trimeftres. L’espérance de se réveiller papillon au terme de l’obscu-

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rite qu’elle entendait s’imposer, lui donnait la certitude qu’elle aurait le courage de refier quinze mois chrysalide.

— C’efl splendide d’aimer ainsi 1 dit le troubadour ù madame Borel, lorsqu’elle eut terminé l’exposition de son plan de campagne; c’elt splendide, mais... mais la première partie de votre projet eft irréalisable.

— Tu vois ! dit Jean.-

— Quant aux deux dernières, continua le poète, il eft inutile de les mettre ù exécution. Pourquoi vous réduire à une misère volontaire ? Pourquoi vous imposer des privations inutiles? Pourquoi ne pas emprunter ces six mille francs dont vous avez besoin? Ne suis-je point lù, moi ! J’ai quelque fortune heureusement! je puis vous les avancer. Jean me les rendra quand il sera arrivé, & j’ai la certitude que le terme n’eft pas éloigné maintenant. Eh ! mes bons amis, je ne vous demande point d’autre intérêt que le bonheur de contribuer à aider Jean dans la conquête de sa véritable place au soleil de la popularité-!

— Mes bons amis! ma femme! fit le musicien ému jusqu’aux larmes.

— Mais, dit àTancrède madame Borel, pourquoi trouvez-vous la première partie de mon projet impossible?

— Parce qu’un directeur, répondit le poète, n’accepterait point un tel marché, & qu’un artifte hon-

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néte n’oserait le lui proposer. Si ce que vous supposez était faisable, les ferblantiers confectionneraient des tragédies , les bonnetiers composeraient des drames & les charcutiers des opéras. Moyennant finance, les banquiers, les princes & les agents de change s’établi raient poètes & musiciens; lesartiftes & les musiciens n’auraient plus d’autre ressource que de travailler pour ces messieurs. Ce sont là des tripotages qu’un homme de la valeur de Jean doit répudier, & votre éloignement du monde des arts, ajouta Tancrède avec une exquise politesse, a seul pu vous les faire envisager autrement que nous. Borel a donc eu raison de vous refuser. Son opéra n’a point besoin d’ailleurs de pareille machination pour être représenté. Maintenant que nous sommes certains de l’effet, nous enlacerons notre directeur, &, dussions-nous l’enchaîner, nous l’amènerons ici pieds & poings liés; Borel lui joue son ouverture. Si, après, il ne tombe pas à nos genoux, ce sera un pleutre. Enfin, madame, je réitère mon offre, qui subsific toujours. D’abord , quand j’aime les gens, c’elt à la vie, à la mort.

La franchise, la confiance & la loyauté éclataient dans ce langage net & carré. Aux yeux de madame Borel, Tancrède Desjardins, quoique auteur du poème médiocre du Faux Espagnol , apparaissait sous un nouveau jour qui lui était bien plus favorablequesalittérature. Les honnétesgens rayonnent autour d’eux; les paroles du poète ôtaient à Laure

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quelque peu de sa fureur de promptitude & d’impatience.

Au milieu de ces marques d’affeclion, entre sa femme qui voulait se condamner à une année de pauvreté & de servitude, & son ami qui lui ouvrait un crédit relativement énorme, Jean refiait contraint, il demeurait soucieux, il ne trouvait rien à dire, & son regard morne flottait indécis comme s’il courait après quelque nébuleuse chimère. Ce n’était plus le musicien brillant de la veille, saisi par la flamme du génie & subjuguant tout autour de lui.

Madame Borel & Desjardins, flupéflés, le considéraient & se demandaient quel subit & important souci pouvait ainsi l’accaparer & troubler le couronnement heureux de ses travaux, l’anéantissement complet de ses doutes trop modelles. Une mélancolie semblable eût été naturelle après un échec, mais à la suite d’un succès que devait-elle signifier? Jean lui-même en était honteux. Il n’osait répondre oui aux offres de Tancrède, parce que la peur le tourmentait; il n’osait point davantage répondre non, car sa femme, sa Laure bien-aimée, lui aurait sur-le-champ demandé la raison de son refus. Or, ce qu’il redoutait le plus dans cet inflant, c’était une explication.

— Dieu, se disait-il, renouvellera peut-être le miracle que l’amour a fait hier.

Apirès l’épreuve brillante du salon, Jean en avait

subi, en effet, une autre terrible & presque infructueuse.

Dès qu’il s’e'tait vu délivré du dernier importun, s’élançant à son piano, le compositeur avait cherché sur le clavier les notes harmonieuses, les phrases éleélriques qui jaillissaient deux heures avant sous ses doigts. En torturant sa mémoire, en interrogeant l’inftrument, il espérait reconftruire cet édifice de fumée élevé par un caprice & dispersé sous un souffle de la muse. Pendant deux heures, courbé sur son piano, les nerfs tendus, l’oreille au guet, il reprit un à un les motifs de son ouverture, un à un il les dépeça, les retourna. Au fur & à mesure qu’il retrouvait un des rayons de cet éclair d’inspiration qui avait tout à coup illuminé son cerveau, il corrigeait le manuscrit de sa partition & subffltuait son invention nouvelle aux anciennes mesures devenues inutiles.

Laure, alanguie par les satisfactions de sa vanité, le gourmandait surce travail tardif; mais Jean repoussait ses caresses. En cet inflant décisif & solennel, l’artifte dominait l’amoureux, ou mieux l’amoureux complétait l’artifte. Jean voulait son chef-d’œuvre tout entier; il l’avait produit, il l’avait senti, il voulait le fixer à jamais sur le papier. 11 le voulait pour lui, il le voulait pour Laure. Le laisser s’engloutir pour l’éternité dans les dédales obscurs de l’oubli, c’était déchoir aux yeux de la femme aimée; maintenant qu’il se savait maître de

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l’amour de Laure, il ne pouvait consentir à une telle humiliation. Puis les difficultés qu’il éprouvait deux heures après l’inspiration lui disaient les im possibilités qui surgiraient au bout de deux jours, au bout de deux semaines.

S'il eût été seul, il se fût jeté ù genoux &, élevant son âme dans une sublime extase, il eût demandé à la prière l’exaltation, la fièvre, le génie. Mais Laure était lâ, appuyée sur son épaule, le lutinanl, le taquinant, l’appelant; & Laure se fût moquée de Parti fie éperdu à la suite d’une idée partie.

Jean chercha, chercha encore, chercha toujours! Pionnier persévérant, il fouilla tous les coins de son intelligence & bouleversa son cerveau. Tantôt il lançait ses doigts sur l’ivoire & son âme écoutait les sons que le hasard produisait; tantôt, au contraire, c’étaient ses mains qui chantaient sous la dictée de son âme. Lutte immense, énergique, terrible, d’où il sortait parfois victorieux, car la majeure partie de son improvisation lui revint à la mémoire, — la majeure partie, mais non la meilleure. Un motif, un seul, mais le plus entraînant, le plusdélicat, le plus neuf, le mieux timbré, reliait, rebelle â ses sollicitations. C’était une valse, une valse capricieuse : elle avait enlevé tous les assistants.

Si jamais la musique a peint les objets matériels ou les êtres, la valse de Jean Borel était bien l’œuvre la plus picturale qu’on pût entendre. Dans sa révé-

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lation, la muse de l’harmonie avait soufflé sur les doigts du maeftro, & tandis qu’il considérait sa femme, elle avait murmuré le portrait chanté de Laure. Cette valse était blonde & mignonne; elie prenait des allures hères,' puis se faisait ténue & mince ainsi qu’une couleuvre ; tour à tour brillante I & volontaire, amoureuse & violente, elle se perdait dans des spirales voluptueuses. Jean la sentait, la revoyait; il croyait la saisir, mais il n’en retrouvait que le rhythme. Quand au mouvement, à la couleur, ù la verve, au brio, ils lui échappaient. C’était l’air dépourvu de son fluide communicatif; c’était la carcasse, le squelette sans chair & sans vie: c’était cela, & pourtant ce n’était pas cela.

Pour comble de malheur, Laure avait pris le parti d’épier sa veille laborieuse. Sans se douter du supplice qu’elle lui infligeait, elle répétait:

— Tu corriges & tu fais moins bien! j'aime beaucoup mieux cè que tu as joué tantôt ! Redis-moi donc cet endroit-là comme tantôt!

L’infortuné Jean ne savait que répondre ; il repoussait sa femme & travaillait de plus belle. Laure insiflait. C’eût été comique si ce n’eût été si effrayant. On devient fou par de telles angoisses.

De guerre lasse, Borel se mit au lit en disant :

— Demain! demain!

Il ne dormit point, il gefticula & parla jusqu’au jour. Les croches, les dièses, les bécarres, les bémols voltigeaient autour de son lit & lui jouaient

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ù grand orcheftre une valse... mais ce n’était pas sa valse. A forcé de se creuser la tête, toutes les valses célèbres hurlaient à ses oreilles.

Dès sept heures, tout fatigué & brisé parla veille, l’insomnie & l’inquiétude, il se remit ù son piano.

Hélas ! hélas ! la mélodie envolée ne revenait pas.

Il appela successivement à son secours tous les dieux de son foyer domeftique; & sa femme & sa fille qu’il chérissait également : la valse ne revenait pas.

Il évoqua l’image de Laure en toilette de bal & trônant dans son salon. Comme ces voluptueux bizarres qui repaissent leurs yeux de tableaux sensuels & demandent aux piments de la vue une ardeur passagère, il essaya de se remettre dans les conditions premières de son inspiration. 11 se figura le luftre & les bougies allumés, il revit les sourires des Barencie, les têtes sympathiques de ses anciens camarades; l’illusion devint si complète, qu’il entendit jusqu’au silence attentif de son public, mais la fièvre ne le prit pas, mais la muse demeura sourde à ses efforts. Le calcul lui faisait défaut, l’excitation se refusait à lui, il n’y avait plus que l’ivresse... il y songeait tandis que Laure & Desjardins sollicitaient sa réponse.

L’ivresse! l’ivresse! cette demi -folie... l’ivresse! cet abrutissement ou cette épuration de nos sens, le sauverait peut-être! peut-être!

Il saisit un carafon d’eau-de-vie que la servante avait placé sur la table avec le café, &, le portant rapidement à ses lèvres, il l’avala d’un trait, avant que sa femme & son ami eussent eu le temps de prévenir cette action à laquelle ils ne s’attendaient point.

Le flacon vide tomba de la main inerte de Jean sur le parquet où il se brisa en mille éclats. En même temps, le musicien roula sous la table:

l’ivresse avait été inftantanée; d’un seul coup, elle foudroyait l’esprit & le corps.

— Jean ! Jean! s’écria Laure qui vint au secours de son mari; Jean, es-tu fou?

— Son succès lui a tourné la tête! dit Tancrède se levant pour aider madame Borel.

— Jean! Jean! répétait Laure, réponds-moi! Qu’as-tu fait! Jean, réponds-moi donc! c’eft ta femme qui te parle!

— De l’eau! de l’eau ! fit Borel d’une voix entrecoupée.

Il redressa alors vivement sa tête en arrière: sa figure était livide & ravagée comme par le passage de la foudre. Mais le pli forcé de ses lèvres & deux éclairs qui sortaient de ses yeux fixes indiquaient un combat formidable entre la raison & la matière. De grosses gouttes de sueur sillonnaient son front, & les muscles de son cou, raidis démesurément, atteflaient une volonté tenace de dominer l’action du liquide ftupéfiant. Jean, ivre & ayant conscience

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de son état, cherchait son libre arbitre & voulait diriger son exaltation faêtice. L'homme luttait contre la bête, l’esprit contre la matière.

— De l’eau! de l’eau! répéta-t-il avec plus d'anxiété, de l’eau !

Plus rapide & moins ému que madame Borel, Tancrède emplit un grand verre & l’approcha des lèvres de son ami.

— Non! fit Jean brusquement, & avec sa serviette il se baigna la tête & les tempes. C’eft bien! dit-il sentant la fraîcheur bienfaisante de l’eau arrêter le bouillonnement de son cerveau ; c’ell bien! merci ! Et suivant sa pensée fixe & persévérante, sans écouter les plaintes & les queflions de Laure, il ajouta: Maintenant, conduisez-moi à mon piano !

Familiarisé avec les excentricités de la vie d’artifte, Tancrède se disposait à obéir naturellement à l injonèlion de son collaborateur. Le brave garçon croyait à un caprice d’homme énervé, à un de ces aftes de folie qu’enfantent les fatigues de l’imagination.

Sans nettement se définir la situation de Jean, il se l’expliquait par un enfantement d'esprit qu’accompagnent parfois des phénomènes extraordinaires. La gefiation d’un chef - d’œuvre aussi bien que celle d’un enfant elt douloureuse & laborieuse; & ceux-là se trompent fort qui se figurent que pour écrire un beau livre, un beau

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drame ou un beau poëme, il suffit d’une plume bien taillée & d’une main de papier glacé. Madame Borel, élevée & nourrie dans cette superftition, ne voyait que son mari malade &... ivre. Après les , premiers élans de la tendresse & les inquiétudes de l’épouse, arriva la répulsion native de la femme bien née pour l’ivrognerie & les ivrognes. Aussi Laure arrêta Tancrède Desjardins & lui dit qu’il valait mieux coucher son mari que de le conduire dans son cabinet de travail.

Conduisez-moi tout de suite à mon piano! Ht Jean de nouveau & plus impérativement.

Le 'malheureux sentait se reformer plus épais autour de son crâne le bandeau de plomb que sa volonté avait rompu pour un inftant. Des cercles de plus en plus étroits, tournoyant avec une vitesse toujours croissante, serraient son front. Une marée de feu, dont il comptait les progrès comme si son cerveau eût été divisé en étiage, l’envahissait; quelques in liants encore, il n’allait plus voir; la matière reliait victorieuse.

— Conduisez-moi à mon piano, répéta-t-il une troisième fois sans faire attention à sa tille ni à la servante accourues au bruit; conduisez-moi à mon piano !

La sonnette de l’appartement retentit alors, & tous les personnages de cette tragédie bourgeoise s’arrêtèrent, à l’exception de Jean, qui répétait toujours : Conduisez-moi à mon piano!

Connaissance avec Tancrbde Desjardins

Tancrède, plus maître que les autres de son esprit, prit le musicien à bras-le-corps & le transporta dans son cabinet de travail.

La bonne alla ouvrir, & madame de Barencie rit son entrée.

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