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CHAPITRE IX

un malheur!

— Laisse-moi! dit Jean au troubadour dès qu'il se vit devant son piano; laisse-moi !

— Mais... voulut répliquer le poète.

— Laisse-moi ! répéta le musicien... laisse-moi, pour l’amour de Dieu. Ne vois-tu pas que je joue ma vie?

Tancrède Desjardins ne comprenait plus; mais son maeftro, son dieu, son Orphée ordonnait; il obéit & sortit par l’escalier de service pour ne point se rencontrer avec madame de Barencie, dont il avait reconnu la voix & qu’il déteftait d’inltinft.

Cependant il lui répugnait de laisser Borel seul dans cet inftant, qu’un pressentiment le portait à considérer comme solennel. 11 aurait désiré relier pour pénétrer le myllère de son ami ; il avait même songé à profiter de son ivresse pour se cacher derrière un meuble, mais le troubadour était loyal avant tout, & il se soumit.

Mal lui en prit, car le lendemain matin, dès

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l’aube, la bonne de Borel était pendue à son cordon de sonnette. Elle venait demander à Tanerède, de la part de madame Laure, ce qu’était devenu Jean.

— Jean ! fit Desjardins étonné, je l’ai laissé hier dans son cabinet devant son piano.

— Monsieur n’efl pas sorti avec vous pendant que madame de Barencie causait avec madame?

— Non !

— Vous ne savez pas où elt monsieur ? •

— Non ! non ! mille fois non !

— Alors, monsieur s’elt suicidé, dit la domestique, cela devait finir ainsi; ils l’ont fait tant souffrir, le pauvre homme, qu’il en eft devenu fou; le bonheur l’a achevé, les applaudissements d’avanthier lui auront tourné la tête. Ah! mon pauvre maître! mon pauvre maître !

Le troubadour s’habilla à la hâte & courut chez madame Borel. Là, il apprit qu’en effet Jean avait disparu la veille dans la journée, qu’on avait cru jusqu’à une heure assez avancée de la nuit qu'il l’avait emmené.

— Où peut- il être? dit Laure, très-éloignée de toute idée de malheur ; il s’ell enivré hier, jamais je ne l’ai vu ainsi, il aura voulu sortir & sera tombé dans la fue.

— Je vais à la découverte, répliqua Tanerède.

Et il alla explorer tous les portes des environs;

il se rendit ensuite à la Préfecture, il visita la Morgue : — rien, rien, rien.

Ce fut un grand désespoir lorsqu’il revint au logis de Jean rapporter les résultats négatifs de ses démarches. Madame Borel commençait à redouter une cataftrophe; elle supplia Tancrède de ne point l’abandonner dans cette circonftance douloureuse, & Tancrède se remit aussitôt en campagne.

Le brave garçon entreprit de visiter tous les endroits de Paris où un homme doit essayer de se souftraife aux recherches des siens; il ne laissa ni un tripot, ni une maison de jeu, ni un lieu douteux qu’il ne l’eût fouillé de la cave au grenier; il sonda tout Paris, se multipliant, mettant en réquisition toutes les bonnes volontés qu’il rencontrait & demandant son ami à tous les échos.

Tandis qu’il remuait • Paris, madame Borel, anxieuse & vaguement troublée, embrassait sa fille & s’agenouillait avec elle pour prier Dieu de leur rendre un mari & un père. Un mois auparavant, la brusque disparition de Jean ne l’eût point trouvée insensible, mais ù coup sûr elle neTaurait pas étonnée. Lorsqu’on la voyait s’isoler de son mari, repousser- durement ses avances, on eût été en droit de croire quelle appelait cette solution de tous ses vœux. Il n’en était rien cependant : madame Borel aimait Jean; elle l’aimait selon son cœur ambitieux & personnel, mais enfin elle l’aimait.

Maintenant qu’elle se sentait abandonnée, les secrets de son cœur lui apparaissaient dans toute

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leur évidence. Elle aimait Jean; elle l’avait torturé, mais elle l’aimait; elle l’avait un moment exilé de sa vie à elle, mais elle l’aimait.

Madame Borel embrassa de nouveau sa fille, &, comme l’heure était déjà avancée, elle la confia à sa domeftique, & puis elle s’enferma dans le cabinet de Jean pour y attendre les nouvelles que Tancrède avait promis de lui apporter.

Deux jours auparavant, cette pièce était toute pleine des bruits de la fête & aussi de l’harmonie de l’ouverture de Marine et Cavalerie. Laure ne put s’empêcher de frissonner en revoyant ce cabinet maintenant désert, silencieux, & qui lui semblait refléter le calme de la mort.

Elle s’avançait lentement & craintive & s’arrêta contre le piano dont la table était levée. La partition de Marine et Cavalerie était toute grande ouverte devant le clavier, & machinalement les yeux de madame Borel s’arrêtèrent sur elle. Laure était musicienne, &, quoique ses appréhensions fussent impérieuses, elle ne put s’empêcher de lire les phrases de l’ouverture que Jean avait tant retravaillées.

Ses doigts, machinalement aussi, s’allongèrent sur les touches d’ivoire, & quel fut l’étonnement de Laure lorsqu’elle s’aperçut qu’aucune des notes qui, l’avant - veille , avaient provoqué l’enthousiasme, n’exiftait sur la partition. Elle tourna le feuillet, espérant retrouver la valse qui l’avait tant

La galcre conjugale

charmée: la valse n’exiflait pas davantage. En plusieurs endroits elle conftata les. corrections faites après coup par Jean.

Madame Borel, suivant son imagination, rétablit alors les passages tels que Jean les avait joués; tous, jusqu’à la valse, & lorsqu’elle fût arrivée à la fin de l’ouverture, elle s’aperçut que son mari y avait tracé plusieurs lignes au crayon :

« Ma Laure chérie, mon Espérance adorée, avait écrit Borel, je vais mourir. Je vais mourir volontairement, quoique je vous aime.

« Je ne puis retrouver le chef-d’œuvre que j’ai improvisé hier & je ne veux pas survivre à mon chef-d’œuvre, qui m’assurait l’amour de ma femme.

« Je vais mourir, adieu, pardonnez-moi! »

Laure s’évanouit.

Lorsquelle reprit connaissance, elle apprit qu’elle avait été malade pendant quinze jours, que le corps de son mari avait été retrouvé dans les filets de Saint-Cloud; on avait d’abord eu quelque peine à le reconnaître, mais son identité avait été bientôt con datée, grâce à son chapeau & à son manteau.

Elle était veuve. Madame Borel pleura amèrement sur ses erreurs passées. Elle refusa les consolations que lui présentait hypocritement la baronne & imposa silence aux condoléances sarcafiiques du chevalier. Elle s’enferma plusieurs jours avec la petite Espérance, &. ce fut seulement en embrassant le charmant baby qu’elle retrouva un peu de

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calme. Elle réfléchit mûrement à son passé, & comprit enfin qu’elle devait la majeure partie de ses infortunes aux illogismes de sa conduite.

Elle s’était mariée contre le gré de sa famille, par conséquent selon ses goûts & sa volonté. Elle avait choisi un homme honnête, simple & de sentiments élevés, donc elle possédait tous les éléments du bonheur. Et cependant elle n’avait trouvé que douleurs & que misères dans son ménage.

Alors elle se demanda si la faute ne devait pas être attribuée bien plus ù elle qu’au pauvre Jean. Elle se souvint de ses cruautés minimes & journalières, de ses coups d’épingle incessants qui élargissent les plaies mieux qu’un poignard û double tranchant ; elle se rappela les assauts qu'elle avait livrés au cœur du défunt, ses exigences jidicules, les discussions où elle voulait toujours que le dernier mot lui refiât; elle s’attendrit en songeant ù la touchante bonté de Jean, à sa patience héroïque, ù la tendre & douce protection dont il l’entourait elle &. sa fille, & elle se reprit û pleurer abondamment, car elle venait de s’apercevoir qu’elle avait passé à côté du bonheur. Les larmes sont faites en grande partie d’égoïsme, & tout désespoir cache une meurtrissure personnelle. Madame Borel ne put donc s’empêcher de regretter dans son mari la perte de ses espérances. Elle les regretta d’autant plus vivement que chaque jour, au lieu de lui apporter un peu d’oubli, un peu d’inditférence, venait en quelque

sorte lui décupler les qualités & les mérites de celui qui n’était plus.

Tantôt elle recevait la visite d’un confrère de Jean qui, n’ayant plus à redouter la concurrence d’un mort, comparait les travaux du compositeur aux œuvres des maîtres de premier ordre; tantôt un des anciens élèves de son mari venait lui raconter quelque acte inconnu de dévouement & de charité. Ou bien encore, Tancrède Desjardins abordait devant elle le chapitre des honneurs auxquels il n'aurait pu manquer d’atteindre : la croix, l’Académie! Si bien que ses regrets & son amour se changèrent en passion, mais en passion forcenée, impérieuse, exclusive. Elle se fit un petit musée de tout ce qui avait appartenu à Jean, & elle ne permit à personne d’en prendre soin. Enfin, elle se jura de ne jamais troquer le nom qu’il lui avait laissé en héritage contre un autre, fût-ce celui d’un prince.

La petite Espérance y gagna un redoublement d’affeéîion de la part de sa mère, & madame de Barencie y perdit le peu de confiance & de respeft que sa fille lui avait conservés.

Mais le chevalier Arthur, que le harnais militaire contenait dans un milieu décent & auquel son nom & son grade ouvraient les portes de tous les salons officiels &. semi- officiels, s’était mis en tête de remarier sa sœur.

Le digne chevalier voulait bien ce qu’il voulait; il fit part de ses résolutions à sa mère. Depuis que

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Jean ne travaillait plus au profit du clan des Barencic, l’abondance avait déserté leur foyer. La baronne, qui aimait fort ses aises, — travers bien excusable à son âge, — approuva les vues de son honoré iils : mais comment obtenir le consentement d'une veuve inconsolable? comment même entamer la négociation ?

— D’ailleurs, à quoi servirait de tourmenter cette pauvre Laure, fit observer très-judicieusement madame de Barencie, puisque personne ne se présente pour l’épouser?

Le chevalier clignota des yeux d’une façon toute particulière.

— Aurais-tu déjà jeté ton dévolu sur quelqu’un ? reprit anxieusement la baronne.

— Mieux pneore, madame ma mère, répliqua Arthur, quelqu’un m’a demandé la main de Laure; quand je dis demandé, ce n’eft peut-être pas jufle; mais enfin ce quelqu’un désire savoir si ma sœur eft dans l’intention de se remarier.

— Et ce quelqu’un?

— Le commandant en second de ma compagnie.

— Le général de Mercureyqui a cent mille livres de rente! dit madame de Barencie, dont l’esprit visait d’abord au solide ; & elle répéta d’abord avec admiration: Cent mille livres de rente! Et tu as répondu ?

— Parbleu! ripofla Arthur d'un ton de reproche, je lui ai répondu oui & j’ai accepté pour vous, pour

ma sœur & pour moi une invitation au bal qu’il donne dans huit jours à la compagnie à l’occasion de la fête du roi. Il faut que vous décidiez Laure à y venir.

— Je la déciderai ! dit madame de Barencie avec conviction; & elle répéta encore une fois en poussant un soupir de convoitise : Cent mille livres de rente!

Au demeurant, le général comte de Mercurey était fait pour contenter la belle-mère la plus intraitable. Brave soldat, bon officier, homme du monde, d’un esprit facile & sans préjugés, doué de ce que l’on eft convenu d’appeler dans l’armée un beau physique, à l’exemple de beaucoup de gens il avait poursuivi la fortune sans se préoccuper des questions accessoires de conviction, de dévouement & de fidélité. Le relevé de ses services le prouvera.

Le général de Mercurey était parti simple soldat en 1804, il avait à cette époque dix-sept ans; capitaine en 1810, chef d’escadrons en 1 8 1 3 , il avait été promu colonel & créé comte en 1814 pour les prodiges de valeur qu’il avait accomplis à la tête d’un régiment de cavalerie légère de la jeune garde, pendant la campagne de France. La première Reftauration lui donna la croix de commandeur de l’ordre de Saint-Louis, & les Cent-Jours lui rendirent son régiment. Nommé général de brigade au combat des Quatre- Bras, il fut un des premiers infidèles après Waterloo. La seconde Reflauration lui con-

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firma ses étoiles de maréchal de camp, car il n’avait été qu’une fois ingrat envers les Bourbons. Et comme il avait abandonné deux fois la cause de l’Empereur, on l’attacha à la maison du roi. C’était juflice.

L’âge de raison arrivé, la paix venue, après avoir bivaqué sur tous les champs de bataille, déjeuné dans toutes les auberges & soupé dans tous les palais de l’Europe; après tant d’exploits quotidiens, harassé de gloire, le comte de Mercurey s’assura l’avenir par un beau mariage & sa volonté formelle de ne plus lutter contre les événements. Au bout d’un an d’une union sans amour, le général, qui avait toujours vu s’ouvrir une vacance lorsqu’il était en mesure d’obtenir un grade supérieur, perdit sa femme. Elle lui laissait deux millions tout ronds. Dès lors, il n’avait plus eu qu’une idée, qu’un but, une ambition : jouir.

Le plaisir avait été sa seule consigne, & il exécutait celle-là comme toutes celles qu’il avait reçues : au pied de la lettre. Riche, échappé sans horions & sans rhumatismes de l’épopée impériale, veuf & par conséquent débarrassé des scrupules qui eussent pu gêner son épicurisme, il vit s’ouvrir devant lui la vie, complaisante, toute tracée & entourée des joies de la fortune & des confortables du luxe. Il en était à cette page du livre de son exidence lorsqu’il rencontra la sœur du chevalier Arthur de Barencic, brigadier de deuxième classe dans sa com-

pagnie. Nous ne savons si ce jour-là le général était fatigué des sourires des dames de l’Opéra, des soupers du Café de Paris, mais il pensa tout d’un coup que madame veuve Borel ne ferait pas une comtesse de Mercurey trop déplacée. Il comptait alors trenteneuf ans, l’âge où les passions des hommes de plaisir ne supportent aucune objeflion.

Arthur, auquel son intérêt personnel ouvrit les yeux & l’entendement, avait joué avec l’amour naissant de son général , comme un jeune chat s’amuse de la souris avant de la tuer. Lorsqu’il se décida ù parler à sa mère, il y avait quatre mois que le comte de Mercurey l’entretenait quotidiennement des charmes de sa sœur Laure. Et quatre mois en matière de sentiment peuvent compter pour quatre siècles dans la poitrine d’un militaire de l’Empire, habitué à entrer en vainqueur dans le cœur des filles. Arthur avait habilement répondu à toutes les queftions pressantes du comte : que le deuil de madame Borel était bien récent; qu’elle n’avait point été heureuse dans son premier mariage; qu’un second l’effrayait; qu’il se faisait un véritable scrupule d’influencer le cœur d’une sœur bien-aimée; qu’il ne doutait point que son général ne réussît s’il voulait s’en donner la peine, mais qu’il le priait de l'excuser s’il reftait complètement neutre dans toute cette affaire.

Il n’en fallait point tant pour mettre le feu au cœur inflammable d’un ancien officier de hussards.

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Le général se jura qu’il serait le second mari de madame veuve Borel ; &. comme il se tenait toujours mieux ses serments que ceux qu’il prêtait aux gouvernements, il ne manquait plus que le consentement de l’épousée pour que le mariage fût décidé.

Si madame la baronne douairière de Barencie n’eût écouté que son ardeur, elle aurait attaqué de front les difficultés qui s’opposaient encore à la conclusion d’une union qu’elle aussi désirait ardemment. Elle eut beau répéter à Arthur que le caractère entier de Laure avait dû s’amollir pendant dix-huit mois d’un chagrin toujours croissant, le chevalier ne voulut consentir à aucune imprudence.

— Quand une citadelle elt aussi bien fortifiée, répondit l’officier, il y a danger à risqiier un assaut de vive force. Usons de ruse. Tournons le corps de place, éteignons peu à peu le feu des ouvrages avancés, & au moment où Laure s’y attendra le moins, nous n’aurons plus besoin de la contraindre. Elle viendra d’elle-même à ce que nous désirons.

En conséquence, le chevalier fut d’avis que les diflradions, les plaisirs étaient un puissant moyen de diversion. On convint donc que l’invitation du général serait présentée à Laure sous la forme d'une de ces obligations auxquelles elle ne pouvait se souflraire sans nuire à l’avancement d’Arthur. Madame Borel se laissa traîner à la fête dont elle devait

être véritablement la reine. Elle se défendit autant qu’elle le put & ne céda que p'mr ne point paraître intraitable. Comme c’était d’ailleurs sa rentrée dans le monde, elle apporta à sa toilette un soin dont madame de Barencie tira un heureux augure pour le succès des desseins de la famille.

En l’absence des diamants, vendus pour satisfaire aux besoins les plus pressants du ménage, elle se para de scabieuses qui étaient encore un hommage au souvenir de Jean.

Vraiment, c’était une belle fête que le bal du général. Son vafle hôtel du quai d’Orsay, tapissé de fleurs rares, tout rayonnant de lumières, regorgeait de belles dames en splendides toilettes, de diplomates chamarrés de cordons & de beaux militaires aux riches uniformes.

Les officiers de la maison du roi, avec leur frac d’un bleu sévère, rehaussé d’écarlate & de broderies d’argent, leur culotte de casimir & leurs bas de sote blancs, en faisaient les honneurs plus en gentilshommes qu’en militaires.

Le démon de la coquetterie mordit au cœur madame veuve Borel lorsque le comte de Mercurey, négligeant les duchesses, les comtesses & toutes les beautés écussonnées, vint l’inviter pour ouvrir le bal. '

Si, en acceptant, elle se chuchota bien bas qu’elle ne pouvait refuser dans l’intérêt de son frère, ses yeux jetèrent des éclats significatifs. Le démon de

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la vanité aidait en cet inltant le démon de la coquetterie.

Elle trouva le général charmant. En pareille occurrence, un général elt toujours charmant. Elle assura que le général s’était montré homme de goût, d’esprit & d’un excellent ton. Et pourtant, pendant la contredanse, étouffé dans son amour & dans son uniforme, le comte ne lui avait adressé que de ces menues banalités qui sont comme la monnaie courante des conversations dansées. Chaque figure a sa demande & sa réponse notées comme les parties de l’orcheftre.

Mais l'amour-propre de madame Borel ne connut plus de bornes après que le général se fut dérangé lui-méme, en personne, pour lui faire accepter une glace à la vanille. Pauvres scabieuses, vous étiez déjà de trop dans ce bal! Qu’alliez-vous y faire, fleurs du regret, fleurs du souvenir:

Au souper, un garde de Sa Majeilé chanta, en l’honneur de la famille royale, une cantate de sa composition, car ces fêtes avaient un caractère spécial que, dans l’intérêt de l’hiftoire, il elt important de leur conserver. Et Laure, qui jadis riait de si bon cœur aux platitudes du Faux Espagnol , applaudit de ses jolies mains le couplet suivant, spécialement deftiné au duc d’Angouléme :

Prince français, galant & troubadour!

Pour ses vertus, donnons-lui notre amour.

Vainqueur de l’étranger, vainqueur aussi des belles,

Son Altesse jamais ne trouva de cruelles.

Si nous faisons comme elles,

Nous l’aimerons toujours !

Amis, faisons comme elles,

Adorons-le toujours!

Madame Borel quitta l’hôtel sous une impression toute nouvelle d’enivrement & de ravissement. Les fleurs, le bruit, les lumières, les attentions du général l’avaient en quelque sorte arrachée au deuil qui, la veille encore, emplissait son âme. Mais lorsqu’elle fut rentréedans sa chambre nuptiale, désormais solitaire; lorsqu’elle revit le berceau oü dormait son enfant, elle tomba ù genoux & demanda pardon à Dieu & à Jean du plaisir qu’elle venait de prendre. Toutefois, elle ne se mit point au lit sans avoir encore songé au bal; elle s’en voulut, elle essaya de chasser cette idée, & pourtant elle s'endormit bercée par un rêve qui lui apportait encore les voluptueuses & charmeresses harmonies delà valse.

Le lendemain, la baronne vint demander à déjeuner à sa tille & lui parla beaucoup du général, de son hôtel &. surtout de ses cent mille livres de rente. Laure demeurait silencieuse :

— Vraiment, lui dit sa mère, je ne te comprends plus. Hier, tu étais d’une gaieté folle; aujourd’hui, te voilà trille. Tu n’es pas raisonnable! Après dixhuit mois de veuvage, on prend le dessus; on se fait une philosophie. Toutes ces humeurs noires ne

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te rendront pas ton Jean. Sa mort eit un malheur, j’en conviens.

Laure tourna vers sa mère un regard suppliant; celle-ci n’en tint aucun compte & continua :

— Puisque je conviens que c’eit un malheur! Allons, mettons que c’eff un très-grand malheur. Mais ce n’eit point une raison pour que tu te mines 6c que tu te détruises la santé. Quand tu seras morte, qui prendra soin de ta fille? Moi, tant que je serai de ce monde, 6c je me fais vieille. — Ton frère? il n’y faut point songer. Dans l’état militaire, on ne sait qui vit 6c qui meurt. Si j’étais toi, ajouta lentement madame de Barencie, si j’étais toi, je me remarierais; — 6c comme elle vit deux grosses larmes perler sur les cils de sa fille, elle reprit : — Mais je ne suis pas toi ! je suis moi.

Laure avait pleuré! mais Laure n’avait point dit non. C’était un grand point. La baronne le pensa du moins, 6c elle.se félicita intérieurement d’avoir tenté cette reconnaissance sur le pays ennemi. Sans doute Laure n’avait point répondu non! 6c ses larmes signifiaient en effet qu'elle comprenait la solidité des arguments maternels, 6c qu’elle redoutait par-dessus tout l’éventualité qu’elle lui laissait entrevoir, mais Laure n’avait point dit oui.

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