‹ LA GALERIE DES BUSTESChapitre 4 sur 19 · APPARITION · texte numérisé non relu

APPARITION

La lune s'ait pistait. Des séraphins en pleurs Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs Vaporeuses, tiraient de mourantes violes De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles. — C'était le jour béni de tion premier baiser. Ma songerie, aimant à me martyriser.

S'enivrait savamment du parfum de tristesse Que même sans regret et sans déboire laisse La cueillaison d'un rêve au cœur qui l'a cueilli. J'errais donc, l'œil rivé sur le pavé vieilli, Quand, aveo du soleil aux cheveux, dans la rue Et dans le soir, tu m'es, en riant, apparue.

Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté Qui, jadis, sur mes beaux sommeils d'enfant gâté. Passait, laissant! toujours, de ses mains mal fermées. Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.

A vingt-cinq ans, Stéphane Mallarmé avait écrit un millier de vers de cette harmonie.

Un beau jour, il profita d'une semaine de vacances et, muni d'une lettre d'introduction, s'en fut à Paris voir Catulle Mendès. Le jeune directeur de la défunte Revue Fantaisiste occupait dans l'armée poétique la situation d'un prince héréditaire qui, à l'âge où les autres sont pages, est colonel de son régiment. Sur un petit calepin de voyage, Mallarmé avait recopié, de sa belle écriture de scribe soigneux, ceux de ses essais dont il doutait le moins. Mendès, déjà docteur ès-lettres françaises et expert-juré, dès qu'il eut lu les premiers feuillets, discerna dans cet inconnu, presque épeuré, un frère d'aï-mes, un maître de demain. Mallarmé aimait à évoquer cette heure presque solennelle de sa jeunesse, oii il épiait l'impression produite sur le visage de l'aîné. Suis-je des leurs ? se demandait-il. La réponse, cordiale, encourageante, enthousiaste, fut donnée dans un bel élan de sincérité généreuse et d'amitié subite. Cette minute-là unit ces deux hommes pour toutes les années qu'ils devaient vivre. Heureux temps où la littérature était portée comme une arche d'alliance par ses lévites extasiés !

Mallarmé repartit pour Tournon dans la joie de se sentir enrôlé.

Parmi les poèmes soumis au verdict de Catulle Mendès, il en est un. Les Fleurs, qu'on ne peut relire sans une sort-e d'angoisse.

Ce sont des strophes encore délicieuses et Gautier avait raison d'y noter « une extravagance un peu voulue, traversée de brillants éclairs ». Mais

n'€st-il pas vrai qu'ici le poète se trouve à proximité dangereuse de cette frontière, si difficile à discerner, qui sépare la terre de la pensée du paradis des sons ?.Au delà s'ouvre à pert«e de vue un éden interdit à Técrivain. A aller plus loin, il y a danger.

Mallarmé franchit le seuil défendu.

Ici, je préférerais me taire. Nous sommes quelques-uns qui avons souffert de trouver chez rami disparu l'expression inférieure à l'idéal qu'il rêvait d'atteindre. Nous le savions si vrai, si sincère, il nous paraissait si digne de la gloire que nous étions offensés, comme d'une iniquité du sort, que le génie se dérobât sous lui. Nous avons été affligés qu'on osât le railler, et stupéfaits qu'on l'adulât. Mais rappelons-nous la profonde parole d'Anatole France et prenons garde (( d'outrager la beauté inconnue ». Sommes-nous si sûrs, après tout, d'avoir eu raison contre ces jeunes disciples qui, à la fin, entouraient Mallarmé d'une sorte de cour et saluaient en lui Tinvenleur d'un Beau ? Qui se trompait, d'eux ou de nous ? Que savons-nous du beau de demain ?

Pour ma part, serviteur attardé, prisonnier peutêtre, du beau d'hier, je désire me contenter de ce que j'entends, mais sans morgue, en toute humilité. Au delà de ma conception, je me récuse. Je comprends vaguement qu'on a voulu immatérialiser le style poétique, alléger le vers et, comme l'a édicté Verlaine, « le rendre soluble dans l'air », chercher « la nuance encore, rien que la nuance ». J'entrevois ce qu'on a tenté de réaliser^ mais cela s'appelait la musique, quand j'étais petit. J'ai pris de bonne heure l'habitude grossière de ne pas confondre les deux arts et je m'y tiens, par veulerie d'esprit. Je res-

te donc boudeur et réactionnaire, avec autant de honte que d'obstination.

Ceci avoué, je me sens plus à Taise pour déclarer que si je me flatte de ne point ignorer de quelle noblesse fut chez Mallarmé Tœuvre rêvée, j'ose m'arrêter, dans l'admiration de son œuvre écrite, aux vers du premier Parnasse, perles rares d'un durable orient. Ce n'est pas offenser son ombre chère que de choisir, au gré de secrètes préférences, dans les livres qu'il a laissés, certaines pages, celle-ci par exemple :

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