LE PHÉNOMÈNE FUTUR
« Un ciel pâle, sur le monde qui finit de décrépitude, va, peut-être, partir avec les nuages ; les lambeaux de la pourpre usée des couichants déteignent daas une rivière dormant à l'horizon submergé de* rayons et d'eau. Les arJbres s'ennuient, et sous Jeur feifiUage blanchi (de la poussière des temps pluftôt que de celle des chemins) monte la maison en toile du Montreur de choses passées. Maint réverbère attend le crépuscule et ravive les visages dune malheureuse foule vaincue par la maladie (immortelle et le péché des siècles, d'hommes près de leurs chétives complices enceintes des fruits misérables -avec lesquels périra la terre. Etetne le silence inqu'iot de tous les yeux suppliant là-bas le soleil qui, sous l'eau, s'enfonce avec le désespoir d'un cri, voici le simple boniment : « Nulle enseigne ne vous régale du sipectacle tntérieur, car il n'est pas maintenant un pei'nltre capable d'en donner une ombre IriBte. J'apporte, vivante, et préservée à travers les ans par la science souveraine, une Femme d'autrefois. Quelque folie, originelle et na'ive, oane extase d'or, je ne sais quofe ! par elle nommée sa chevelure, se ploie avec la grâce des ér«offes autour d'un visage qu'éclaire la nudité sang-lante de ses lèvres. A la place du vêtement vain, éHe a un corps ; et les yeux, semblables aux pierres rares ! ne valent pas ce rogaixi qui sort de sa chair heureuse ; des seins levés comme s'ils étaient pleins d'un lait étemel, la pointe vers le ciel, aux jambes lisses qui gandenlt le sel de la mer première. »> Se rappelant leurs pauvres épouses, chauves, mortoides et pleines d'horreur,
les maris se pressent : elles aussi, par <iuriosité, mélancoliques, veulent voir.
« Quand tous auront contemplé la noble créature, vestige de quelque époque déjà maudite, les uns indifférents parce qu'ils n'auronlt pas eu la force de comprendre, mais d'autres navrés et la pau(pière humide de larmes résignées, se regarderont. Tandis que les poètes de ces temps, sentant se rallumer leurs yeux éteints, s'achemineront vers leur lampe, le cerveau ivre un linstan^o d'une gloire confuse, hanté du Rythme et dans l'oubli d'exister à une époque qui survit à la Beauté ».
Etre ce prosateur là, et ce poète, suffirait à plus d'un. Cela n'a pas suffi à Mallarmé, et ce fut le seul péché de sa vie.
De Tournon, il fut envoyé à Avignon. Parnassien classé, commensal de Mistral et de Roumanille, cité dans le rapport de Gautier, allait-il, en heureux virtuose,
Imitei^ le Chinois au cœur limpide et tin De qui l'ofllase pure est de peindre la lin.
Sur ses tasses de neige à la lune ravie, Dîme bizarre fleur qui parfume sa vie.
Il semble qu'il ait songé un moment à se borner aux joies tranquilles du métier de ciseleur de mots.
Peut-être que si Stéphane avait vécu dans notre Paris frivole et vaillant, en contact quotidien avec les pratiquants de Tart pour l'art, au milieu des distractions du siècle, il eût évité le piège démoniaque. Mais les tentations les plus dangereuses sont au désert. Livré tout entier, et trop longtemps, à la méditation solitaire, Mallarmé abusa
de Textase et de Toraison. Toujours replié sur lui-même, il fut hanté de ce problème insoluble : Qu'est-€e que le poète et que vient-il faire icibas ? »
Chez le bon éditeur Lemerre, plus d'un camarade lui eût répondu : « il vient faire des vers, le mieux possible, pour sa propre joie et pour le plaisir des. autres. Et c'est une manière charmante de se divertir, en attendant la mort. »
Il s agissait bien, pour Stéphane Mallarmé, de se divertir ! L'orgueil est le péril des cénobites. Avec tous les dehors de la modestie la plus aimable, 6et homme, d'une conscience droite et d une logique meurtrière, en vint à concevoir de ses facultés et de son rôle une idée souveraine- Il était de ces songeurs, aux mœurs monacales, qui refont le monde à la mesure d'un système. Il savait peu et rêvait trop. Mal informé des hommes, assez ignorant de l'histoire, il s'était fait dans ses insomnies, non pas seulement une esthétique, mais une morale, un code, une politique, une physique, une chimie, une biologie, toute une théorie ordonnée de la paix, de la guerre, de la liberté, de la vertu, de la justice et du travail. Il avait abouti à une vérité. La vie cessa dès lors de lui apparaître comme un drame dont le spectacle étonne et amuse, et dont le dénouement reste une énigme. Il se prit à chercher l'humanité à travers la cohue des hommes et à vouloir la cité parfaite. Son intelligence questionna, an^ xieusement d'abord, puis avec une sérénité hermétique, le secret du Sphinx. Il découvrit une leçon de sagesse, qu'il crut lire à livre ouvert. Dans la confuse mêlée des énergies, chacun, depuis l'inventeur ou le penseur génial jusqu'au dernier chemineau, apporte son assise, bloc ou
grain de poussière, à un édifice dont les constructeurs ignorent le pourquoi. Le Poète intervient pour pénétrer et révéler le sens, caché aux autres créatures, de l'universel effort. En ce sens, il est l'Ange, l'interprète, le messager de lumière, celui qui devine et qui comprend. Jamais le vieux mot vates ne fut pris plus terriblement au tragique que par ce joaillier des paroles, qui s'échappait d'un atelier d'orfèvre pour se perdre aux altitudes. Un jour, il dit à un ami stupéfait : « J'invente un monde I » Il avait fait de ces sentences : « L'univers est fait pour aboutir à un beau livre. » Ce livre définitif et révélateur, cette Bible dernière, où la Vérité, en une blanche robe de symboles, flamboierait pour illuminer l'horizonj Mallarmé a rêvé de l'écrire. Jusqu'au jour de sa mort, il a fermement cru qu'il l'écrirait; et c'était d'une troublante candeur.
A son existence, il donna ce but : devenir un homme de génie.
D'intenlion^ il fut un grand poète. Il le fut, hélas I à l'expression près. D'un grand poète, il avait la sensibilité frémissante, la clairvoyance panthéistique, la divination, surtout le zèle et l'amour. Il semblait qu'il disposât, pour voir, sentir, toucher, entendre et goûter la vie, d'organes multipliés, des « douze ou quinze sens » du Satyre de la Légende des siècles,
a Qu'était-ce que ce faune, on l'ignorait », dit Victor Hugo. Mallarmé fut semblable au chèvrepieds mystérieux que le père du romantisme jette effaré sur l'Olympe, parmi les dieux qui ne peuvent le comprendre, a Rictus ouvert aux vents, tête éblouie », il feint l'épouvante. Autour de lui ricane bruyamment la troupe des démiur-
ges de l'erreur. Le faune dédaigne leur rire insultant ;
Sa paupière était dose, on eût dit qu'il dormait; Mais ses cils clos laissaient passer de la lumière.
Mais le faune de Hugo est écrivain ; il est même orateur, et bien lui en prend. Il ne se contente pas de savoir le mot de Ténigme, il dispose pour le révéler d'une puissance verbale qui tient du prodige. C'est un faune de lettres, qui jongle avec les métaphores. Il lance les antithèses comme Zeus ses foudres- Il est prophète et conférencier. Dans une réunion publique contradictoire, surtout devant un auditoire du Midi, il aurait raison contre Apollon. Il a, comme dit la foule, la langue bien pendue. Aussi lui suffit-il d'un discours pour confondre et précipiter les anciens dieux.
Les victoires de l'esprit, — il y a peut-être là une iniquité, mais qu'y faire ? — semblent appartenir à ceux-là seuls qui commandent au Yerbe. Mallarmé ne lui commandait point.
Il s'était juré d'être l'archer qui frapperait au but, souvent visé, jamais atteint. Il possédait un carquois de flèches acérées et dédaignait de s'en servir comme d'un jouet puéril. Longuement, iemment, en des veilles fiévreuses, il se fabriqua un arc géant, l'arc de l'antique légende qu'on ne pouvait manier sans se briser les bras. Il les tendit vers l'Infini et voulut tirer. Ses muscles se rompirent, et le trait ne partit pas.
Où donc voulait-elle aller, la flèche d'or ?
A dire vrai, ce fut un saint. Les saints se font rares et j'ai bien peur de n'avoir connu que ce-
lui-là. Aussi ne me lassais-je pas de Tadi avec une curiosité attendrie. Mais c'était un d'une catégorie particulière, sans raideur, anathèmes, qui avait pour le commun de:
cheurs tous les pardons. Ce n'est pas lui qi: rait craint de compromettre par des amitiés ticulières l'œuvre de son salut. Il eut le en. le génie de l'amitié. On a perdu en lui Tassi toujours prêt, le conseiller loyal, le sûr ( dent, l'hôte au souriant accueil. Aucun défi rait lassé sa patience. A toute heure du joi de la nuit, il était au service de ceux qu' mait.
Cette inépuisable obligeance prit, une fois mille, un aspect comique et touchant.
Mallarmé, très informé de la pensée ang occupait à Paris, du moins quant aux cha le poste d'ambassadeur des poètes de la Gn Bretagne. Il correspondait avec Swinburr recevait à sa table, plusieurs fois Tan, des que d'outre-mer, sympathiques et étranges, nous admirions sans les avoir lus, de conf et par discipline. Stéphane, inlassable, les menait dans la capitale, leur montrait Ma les maîtres illustres et les grands magasins. < ques-uns, qui se confièrent étourdiment à passant, eurent à en souffrir dai's leur pu En général, ils préféraient Mallarmé pour l cence de ses discours et la clarté de ses exj lions. L'un d'eux, une manière de Silène, c pour vociférer des toasts dans toutes les gués qu'il ignorait, avait fait sa chose du Stéphane ; avec le sans-gêne britannique, il sait cette délicate complaisance comme le c d'un de ses grogs- Une nuit, entre deux et heures, un carillon d'incendie retentit dans 1
meure paisible. Mallarmé saute du lit, prend un bougeoir et, demi-vêtu, va voir à la porte. C'était son gigantesque et cordial Anglais. En quelques phrases gutturales, celui-ci explique qu'il a détourné de ses devoirs une dame de haute lignée ; la dite dame est en bas, dans un fiacre, en proie aux douleurs de l'enfantement. Ne connaissant pas particulièrement de sage-femme, le séducteur a pensé que M. Mallarmé, toujours si aimable, se chargerait de conduire deux amants, criminels et embarrassés, dans un lieu propice aux naissances clandestines. — Mallarmé, pudique et silencieux, son bougeoir à la main, ne fit pas un geste. L'idée de jeter l'Anglais par la fenêtre ne traversa pas son cerveau. Impassible, il abaissa ses yeux, en signe dé servage, et proféra ces mots : (( Je suis à vous. »
En gestation du livre des livres, il restait d'une adorable bonhomie. Lorsqu'il connut une sorte de gloire et vit venir à lui tant d'admirations juvéniles, il accepta ce sort très simplement, avec une joie paisible et sans se draper. Gomme il était fin critique et subtil juge de l'art des autres, fit-il mentalement quelques réserves sur la valeur de tel ou tel de ses disciples ? Nous devons affecter de l'ignorer. Il se fût reproché comme une vilenie de concevoir le plus léger doute sur le talent du moindre d'entre eux. Il fut chef d'école comme il était grand seigneur, les mains dans les poches de sa vareuse. Tous les mardis, autour d'une théière, sous la lampe, il réunissait ses jeunes* amis. On fumait, on causait, on disait des vers toujours harmonieux, quelquefois clairs, on prévoyait dans l'avenir prochain des lettres françaises de considérables changements. On remplaçait par des renommées
nouvelles celles qui duraient depuis trop longtemps. On s'étonnait, avec respect, que le Maître persistât à admirer Victor Hugo. Mallarmé écoutait tout cela, le regard au plafond, un peu surpris, indulgent toujours, quelquefois absent. Sa pensée s'envolait bien au-delà. Toutes choses égales d'ailleurs, et le point de vue intellectuel mis à part, j'imagine qu'il y eut des veillées à peu près semblables chez le comte de Chambord. Dans le home du poète comme au cottage du prince, d'innocents conspirateurs disposaient d'un trône. Ni l'un ni l'autre des deux prétendants ne devait régner.
Il n'y avait pas seulement de la sainteté dans cette existence, mais surtout, ce qui vaut mieux,de la tendresse et de la vertu. Ceux dont le royaume n'est pas de ce monde ont facilement l'âme sèche et évitent de gaspiller leur ardeur en sentiments particuliers. Etre femme ou enfant de prophète impose souvent un cruel honneur. Mallarmé fut un pèro de famille.
Sa vie était exemplaire. Curieux de tous les raffinements, ayant des sens aiguisés, des goûts fastueux, un besoin inné de luxe, des organes de volupté, tout ce qu'il faut pour souffrir soi-même et faire souffrir autour de soi, il a vécu de pauvreté heureuse. Il avait en horreur le désordre, le lendemain hasardeux, la créance injurieuse, toutes les servitudes chantées par Mûrger. Son atavisme de bourgeoisie raisonnable, si par ailleurs il éprouvait des surprises, ici retrouvait ses droits. La courageuse femme qui l'accompagna dans l'existence lui avait fait un foyer coquet, plein.de grâce et de paix décentes. Il s'est mesuré trente ans, avec la Chimère, dans un joli
intérieur tranquille, au milieu d'objets familiers ijui reluisaient, près d'armoires bien rangées d'où flottait un parfum de lavande. Ce bien-être élégant, que la vaillance de la mère recréait chaque jour, était dû aussi au rude labeur du père, levé dès l'aube pour courir à la besogne infligée, s'acquitter du métier qui l'excédait, et cela sans une défaillance, des rancœurs dans l'âme et le sourire aux lèvres. Ce fut très simple et d'une jolie dignité.
L'ingéniosité de ce chimérique pour s'accommoder des contingences défiait l'admiration. « Il faut composer avec le sort » était un de ses adages familiers. Avec un salaire d'ouvrier, il sut donner aux siens tout le nécessaire et leur offrir des joies.
Passionnément avide de grand air, il poussa le faste jusqu'à avoir une maison de campagne. n avait découvert à Valvins, sur les bords de la î ne, en face de la forêt de Fontainebleau, un emresol de ferme, avec un puits et un potager. Un bail lui assurait la jouissance de cet ermitage, qui rappelait les Charmettes de Jean-Jacques. Quelques toiles de Jouy aux murs blanchis à la chaux, de bons vieux fauteuils, les livres des amis, quelques kakémonos, une pendule de Saxe digne d'un musée donnaient à cet asile champêtre une grâce d'aristocratie. Ceux-là seuls ont bien connu l'homme qui Font vu dans ce coin de verdure, où il s'épanouissait. Actif, adroit, bon ouvrier, un peu menuisier et tapissier, en vieux Parisien qui sait tout faire, il avait embelli de ses propres mains son home campagnard. Jamais châtelain n'aima son manoir comme Stéphane aimait son logis des bois. Le voisinage du fleuve le rendit canotier- Il inventa des besognes
supplémentaires, fit des bouquins scolaires, grammaires, lexiques, mythologies, pour acqué- " rir une flottille complète : voilier, yole et périssoire. Ah ! les inoubliables heures passées avec lui sur la rivière oii se miraient les chênes I La corde en main, le béret sur les yeux, la pipe aux dents, Stéphane, bon enfant €t hiératique, tout en \oillant à la manœuvre, disait des choses sibyllines et péremptoires. Il interrompait une théorie métaphysique pour lancer un cri de marinier. A propos d'un bruissement do libellules, d'un vol de martin-pêcheur, d'un barbillon qui cabriolait, il corrigeait l'œuvre de l'Eternel. Après une dizaine de bordées, en attendant le savoureux déjeuner arrosé de piquette, il avait fait le tour de la pensée humaine et reconstruit" le grand tout. On jouissait encore pleinement de lui en l'accompagnant, dans ses courses à travers cette forêt royale, dont il aura été le dernier Sylvain. Nous nous y sommes perdus plus d'une fois, lui Vaguant au hasard d'une rêverie parlée, le compagnon ne l'interrompant que pour fournir à sa fanlîiisie, par quelque réplique, un tremplin qui lui permît de rebondir. Le charme de sa causerie était infini. Il abondait en dires imprévus, proférés d'une voix mélodieuse, dans une langue nette, claire et châtiée. Quand il avait asséné à l'interlocuteur quelque sentence stupéfiante, il la ponctuait d'un geste japonais, l'index dressé au Oiel, après avoir abaissé des paupières condescendantes sur ses prunelles de voyant. Tout lui était image. Un de nous gémissait de se promener en foret avec un chapeaur haut de forme, Stéphane \o consola ainsi : a Songez qu'il commence la colonne d^atmosphè.re que chacun de nous doit supporter. » Et ces choses-là, il les disait sans
rire, comme de banales et utiles vérités. La mi- Diate d'après, s'il venait à passer un pochard comique ou quelque tapissière gonflée de grosses dames en dimanche, il trouvait des saillies d'écolier. Son commerce, léger, varié, capricieux, lour à tour grave et ironique, jamais tendu, était un délice. Que n'a-t-il pas dit ? Sur quelle fleur des jardins du monde son rêve errant ne s'est-il pas posé ? •
Parfois, il tirait de sa poche un petit carnet et prenait une note. Il venait de surprendre entre les idées et les choses quelque rapport nouveau. n se documentait pour le Livre. Gomme son satyre de L'Après-midi cherche des nymphes, il chassait au symbole à travers bois. Ces notes, griffonnées en promenade, remplissent des tiroirs. Il serait passionnait de les consulter. Ce doit être un répertoire de fiches sur les correspondances mystérieuses que sa subtilité découvrait, le dossier de la sensibilité la plus personnelle qui ait vibré^de notre temps. Une analyse de ces notations nous donnerait-elle le mot de l'énigme ? Mais non. Lui seul savait éclairer la lanterne magique qui projetait tant d'images merveilleuses sur l'écran constamment tendu de sa vision. Nous ne saurons jamais comment les fantômes se faisaient idées et la réalité poésie dans la chambre enchantée de son cerveau.
Ce que nous savons, c'est qu'il fut, dans sa jeunesse, un artiste exquis, ensuite un grand rêveur, et toujours un homme délicieux- Il suffisait de le voir une fois pour subir son charme vainqueur.
^ Quand nous l'avons couché dans la mousse du joli cimetière de Samoreau, près du petit (Mrc chéri qui l'y avait prëcSdé, les sanglots mon-
talent au ciel d'automne avec un beau bruit de musique funèbre. De tous ceux qui étaient là, artistes, écrivains, paysans, cantonniers de la route, bateliers du rivage, chacun avait joui de sa grâce et éprouvé sa douceur.
Tous versaient des larmes : les vieux, ceux des années d'apprentissage, les compagnons des premiers espoirs, les confidents des impossibles profets ; les jeunes du mardi soir, les séides de celui que Mendès a si bien nommé « le prophète d'un messie sans avènement ». Jamais on ne re- Verra tant de gens de lettres pleurer ensemble comme des petits enfants.
Baudelaire racontait dans les cafés une anecdote qu'il est sage de ne pas croire authentique, mais dont il sied d'entendre la leçon. Il prétendait s'être confessé un jour à un curé de campagne. Il l'avait choisi bien borné, bien humble, pour en triompher sans trop de gloire. Son mauvais plaisir avait été de l'envelopper de questions captieuses et de lui soumettre des doutes sur les mystères. Il espérait l'avoir troublé. (( Mon cher fils, lui aurait répondu le brave curé, tout cela vient de ce que vous vous faites du bon Dieu une idée trop grande. »
Qui sait si Stéphane Mallarmé n'a pas été empêché d'être un grand poète parce qu'il se faisait une idée trop haute de la poésie ?
C'eût été un geste bien moderne que celui de ce milliardaire transatlantique achetant en bloc, pour la somme rondelette de vingt-huit millions, une collection de peintures. On dément le lait, à la dernière heure et cela sèche des larmes. Depuis qu'ils avaient appris le prochain départ de cette galerie fameuse pour le pays des dollars, beaucoup de gens affectaient des mines désolées. Voulaient-ils indiquer par là qu'ils préfèrent voir nos richesses d'art demeurer en France ? Parbleu, 3ui ! Mais, pour une fois, on ne saurait s'en prendre au gouvernement. M. Poincaré n'aime 5 moins les tableaux que ne les aiment toutes ces personnes si bruyamment affligées. Le malheur des temps veut que notre ministre des finances n'ait pas sur lui vingt-huit millions d'argent de poche. Les rois des trusts les ont, eux : ils n'ont ni dégrevé les bouilleurs de cru, ni créé le timbre à deux sous. La Providence les récompense justement de leur sagesse. Il faut nous accoutumer, peu à peu, aux déboires de ce genre. Sur les champs de bataille des enchères, la vieille Europe est vaincue d'avance. La création d'un musée était, jadis, l'œuvre de plusieurs siècles ; aujourd'hui, une galerie surgit d'un coup de marteau ; cet accessoire de commissaire-priseur remplace le talisman des enchanteurs. Il sied de le déplorer, mais sans exagération de désespoir.
Après tout, il nous reste le Louvre. Dussions-nous renoncer à Tenrichir, il demeurera quand môme le réservoir de beauté le plus merveilleux qui soit au monde. Bonnes gens qui vous attendrissez si fort sur la misère du Louvre, ôtes-vous sûrs de le bien connaître? Avant de pleurer sur les richesses qui nous écliappent, tâchez de savoir et de comprendre celles, innombrables, que nous possédons : peut-ôtre sortirez-vous de là presque consolés.
C'est irritant, tout de même, et Ton comprend qu'il y ait dans le public un vague sentiment de mélandolie. Ces gestes d'Américains opulents n'ont rien de poétique. On a l'impression que ce n'est pas de jeu. Une caricature d'autrefois montrait un ivrogne appréhendé sans aménité par un sergent de ville : a La force brutale, alors ! » s'écriait le doux captif. Nous sommes un peu comme cette innocente victime de l'ordre social. Du moment qu'on emploie les moyens violents, nous dédaignons de résister. Un chèque de vingthuit millions ressemble trop à un coup de cassetéte. On a envie de s'écrier : « Voulez-vous ma montre ? » Le phénomène n'a pourtant rien de nouveau dans l'histoire de la civilisation. Qu'estce que le conquérant moderne, sinon le milliardaire ? La collection est une fille de la conquête.
L'idée de rassembler dans un lieu spécial des œuvres d'art de tous styles, pour le besoin, le plaisir ou l'orgueil de les posséder, naquit de la violence et de la guerre. Un Grec n'eût jamais songé à une chose pareille ; sous le ciel de l'Attique, les fleurs restaient aux buissons et les
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papillons sur les fleurs. Périclès, Alcibiade ne pensaient pas plus à s'acheter des statues qu'à se faire jouer des dionysies dans leur appartement. La rage malsaine d'accaparer de la beauté est venue de cette Prusse du monde antique qui fut le pays des Macédoniens. Ce que Flaubert appelait énergiquement « l'esprit mufle » date du lendemain de la chevauchée d'Alexandre. Les Ptolémées, les Attales, toutes ces dynasties hellénisées de barbares voleurs inventèrent les musées et les collections. Les pillards romains en flrent le signe même de la victoire. Leur Mummius, qui déménagea Corinthe, devrait avoir son buste à Drouot, en qualité de patron des grandes ventes. Verres fut le collectionneur bourreau et martyr. « Dans la riche Sicile, lui disait Cicéron, il n'y a pas un bronze, un marbre, un vase, un tableau que lu n'aies enlevés. » Ce fonctionnaire a créé la concupiscence du bibelot. Il en mourut.
Antoine lui avait fait des offres pour l'achat de sa vaisselle d'or ; Verres ne voulut rien savoir et, par son entêtement, obligea le triumvir à le comprendre dans une fournée de proscriptions. C'était: déjà féroce, un ami des arts. Aujourd'hui les mutations dans la propriété artistique s'opèrent sans effusion de sang. La conquête du beau ne procède plus par la violence physique ; elle ne confisque plus, elle ne tue plus, elle « mise ». Elle enchérit comme jadis on égorgeait. Los mœurs se sont tant adoucies !
a II y a, disait Loms La Gaze à Reiset, trois sortes de collectionneurs. Ceux-ci achètent des tableaux pour les avoir ; ceux-là, pour que les autres ne les aient pas ; les troisièmes pour en jouir et pour en faire jouir. »
Celte définition nous agrée, parce qu'elle nous
venge. Ces grands acheteurs à l'encan n'en ont après tout que pour leur or. Il ne suffit point de posséder un harem de Gircassiennes pour connaître la douleur et la joie d'aimer : Roméo en sait plus long là-dessus que le plus abondamment pourvu des pachas. Un musée qui vous arrive, tout emballé, par train spécial, ce n'est qu'une cargaison de belles esclaves. Devant tant de voluptés payées comptant, l'âme du possesseur demeure indifférente et ses sens restent glacés. Le châtiment du thésauriseur est d'avoir assassiné en lui le désir.
On devient collection'neur quand on veut ; question de milliards. Amateur, on Test de naissance et par un don de la Grâce pure. « Collectionneur » veut dire celui qui entasse. L'amateur est l'homme capable d'aimer. Pourquoi donc les deux termes sont-ils «employés indifféremment ? Gela ne saurait se tolérer dans un pays dont la langue est subtile. Les amateurs dignes de ce nom ont été le plus souvent des pauvres. Il y en eut toutefois parmi les riches; la haute finance elle-même en a produit.
Le banquier Evrard Jabach n'avait pas seulement de beaux tableaux « pour empêcher les autres d'en avoir ». Ce directeur de la Compagnie des Indes orientales se glorifiait de fréquenter Van Dyck et de lui commander son portrait.
« Son nom, a dit Mariette, subsistera longtemps en honneur dans la curiosité. » Il était malin, ayant Cologne pour berceau. Mais s'il avait su se trouver à Londres pendant les illustres enchères de la vente de Charles P' qui durèrent trois ans
— il n'est pas défendu d'avoir du flair, — il aimait, pour des raisons toutes spirituelles, son incomparable cabinet de la rue Saint-Merry. Ce fut le premier potentat, non couronné, qui ait réuni des richesses d'art. (Richelieu, Buckingham et Mazarin fu.rent quasiment des rois). La collection Jabach à servi de type. Les contemporains la citaient comme une des merveilles du monde. Pour la décrire congrûment dans son Livre des peintres et des sculpteurs^ l'abbé de Marolles devient lyrique et a recours à la langue des dieux !
De tous ceux-là chez nous on peut voir des modèles ; L'on en voit beaucoup . plus chez 'le libre Ja'bac, Enrichi du païs d'où nous vient le tabac.
Il se ruina, le libre Jabach, comme un banquier qu'il était. La Couronne s'enrichit un peu cyniquement de ses dépouilles. Golbert le traita de Turc h More. Ce ministre bourgeois, devinant les méthodes de M. Poirier, concluait les affaires en convoquant le vendeur à l'heure du dîner. Jabach, aux abois, offrait ses cent tableaux à leur prix d'achat, cent cinquante mille livres. Les experts nommés par Colbert lui en firent allouer quatrevingt mille. Le Christ au tombeau de Titien, le Saint Jean de Léonard, le Concert de Giorgione, VErasme d'Holbein nous sont venus de ce marché féroce. L'Etat faisait alors de bons coups.
Amateur encore, dans le sens élevé et exquis du mot, ce Préart de Chantelou, maître d'hôtel ordinaire du Roi, qui s'en alla, avec son frère Chambray, curieux de géométrie et de peinture, réclamer Poussin à l'Italie : sa galerie de la barrière du Trône ne coplenait que des merveilles lentement et amoureusement recueillies. — Amateur, Roger de Gaignières, écuyer des Guises,
qui achetait des tableaux en économisant sur ses pensions. — Ou encore, cet André BouUe, premier ébéniste de Sa Majesté, qui, malgré le succès prodigieux de ses marqueteries, mourut, à quatre-vingt-dix ans, misérable pour avoir trop aimé les ouvrages des autres. — Amateurs, les érudits du dix-huitième siècle, Crozat, Mariette, Julienne, Gaylus, Ghoiseul-Gouffier, « conseillers honoraires » de l'Académie royale, salués comme des frères par les sculpteurs et les peintres, et aussi artistes que les producteurs pour la ferveur de leur piété. Exemplaires accomplis de la race, vrais types de gentilhommerie intellectuelle et de grandeur française.
Les plus touchants, les plus dignes de notre gratitude furent encore des hommes du siècle dernier, des morts d'hier. Ainsi ce pauvre Sauvageot, le plus souriant des chercheurs, tantôt violon à l'Opéra, tantôt commis des douanes, qui, dans sa mansarde poussiéreuse dL faubourg Poissonnière, préservait de la mort une civilisation ; il donna tout à son pays, par générosité, par désintéressement, par patriotisme, et aussi pour épargner à son trésor le tapage ignominieux des enchères. — His de La Salle, l'ancien garde du corps de Louis XVIII, que l'Italie avait rendu idéaliste, et qui fut un parfait grand seigneur de la Curiosité... Ceux-là, cités entre cent autres, eurent la vraie passion, l'enthousiasme, la patience, le génie de la trouvaille et ce grain de folie que donne l'amour. Ils n'achetaient point la gloire au tombereau.
Pour bien sentir ce qui distingue du collection-
neur Tamateur d'art, c'est encore au cher vieux Louvre qu'il faut se rendre. Au bout de l'escalier Henri II, un portrait austère et doux vous accueille. C'est celui de cet admirable père La Gaze plusieurs fois cravaté de satin noir, à la mode des médecins d'autrefois. Homme de vérité, l'amour de la nature le guida par la main jusqu'à l'Art. Toutes ces merveilles perdues, retrouvées une à une, ce Gilles aperçu dans une boutique borgne, ce Tintoret payé sept francs dans le chaos de la vente Despinoy, ces Watteaux, ces Fragonards, ce Velasquez, ce sont les étapes glorieuses d'une longue course obstinée à la poursuite du beau. Ici, mieux que partout ailleurs, se comprend la parole profonde de Vauvenargues : « Il faut avoir de l'âme pour avoir du goût. » La vie, constamment noble, de La Gaze s'écoula dans les hôpitaux et dans les musées. Il allait de la beauté à la souffrance. Ce médecin, qui ne croyait guère à la médecine, no soignait bien que les pauvres ; à l'hôpital, on l'appelait « le Volontaire ». En 1832, pour prouver le caractère non contagieux du fléau qui terrorisait Paris, il se coucha dans le lit d'un cholérique. Héroïque et bon enfant, Louis La Gaze était un grand cœur.
Un Louvre, cela ne s'improvise pas. Il y faut du génie et de la vertu. Ge temple est plein d'àmes. A la suite des créateurs, de modestes ombres glissent dans la lumière : ce sont les braves gens qui, à force d'amour, ont sauvé de la beauté. Entre les deux barbaries, celle d'hier qui brisait, celle d'aujourd'hui qui emballe, ils ont représenté quelque chose qui ne se verra plus : du zèle sans orgueil et la naïve tendresse de l'esprit.