CROZAT A ROME
sera faite, et de me faire savoir quelles seront à peu près les idées de ses héritiers, soit pour vendre le tout ensemble, soit en détail; quels accommodements on pourrait faire avec eux pour les paiements; si le Pape permettrait qu'on fit sortir de Rome les effets qui seraient vendus; quels seraient ceux que Sa Sainteté laisserait plus aisément transporter dans les pays étrangers, et ceux au contraire dont Elle interdirait la sortie. Vous me ferez beaucoup de plaisir de me donner des éclaircissements. »
L'affaire est entamée, mais combien loin encore de la conclusion! La Chausse n’est pas en état de fournir les éclaircissements demandés. Aussi, l’année suivante, Philippe d'Orléans prie-t-il Crozat, qui part pour l'Italie, de voir par lui-même comment on pourrait pressentir Don Baldassare.
Il s’agit ici de Pierre Crozat que, par dérision, on appelait Crozat le Pauvre, quoiqu'il fût richissime, mais moins riche que son frère Antoine. Il fut l’ami de Mariette, le protecteur de La Fosse et de Watteau. Dans le magnifique hôtel qu’il s'était fait construire en 1704, au coin du boulevard et de la rue de Richelieu, il avait réuni des collections de tableaux, de dessins, de statues et de médailles.
Une lettre de Poerson, directeur de l’Académie de France à Rome, adressée au duc d’Antin, le 20 novembre 1714, nous tient au courant des négociations : « M. Crozat le jeune, écrit-il, continue à voir les belles églises de Rome et les cabinets de peinture et sculpture. Comme l’on sait qu’il est très riche, l’on s’empresse à lui proposer tableaux, figures, bustes, médailles et autres curiosités, mais, jusqu'à présent, il n’a rien acheté. L’on attend le retour du cardinal Herba, qui est héritier du prince Don Livio Odescalchi, pour voir si l’on pourra faire quelque chose de ce fameux cabinet, ce qui toutefois paraît encore incertain, parce que les prix en paraissent très hauts. »
Crozat peut voir le cabinet en question dans le courant de janvier 1715, en compagnie d’Amelot, jadis ambassadeur en Espagne et envoyé extraordinaire à Rome pour le règlement de l’interminable affaire de la Bulle Unigenitus. L'abbé Louis de Targny, l’un des gardes de la bibliothèque du Roi, qui fait fonction de secrétaire auprès d'Amelot, rend compte de cette visite dans
son Journal. Nous avons ainsi une première idée des richesses convoitées :
« Ce cabinet, note l'abbé, est composé de tableaux les plus exquis et en très grand nombre. Il y a un original si parfait qu’on estime infiniment ; c’est Saint Jean qui vient voir le petit Jésus [Madonna del Passeggio, de Raphaël, à Londres, chez le comte d’Ellesmere]. Il n’y a que quatre figures dans ce tableau : les deux enfants, la Vierge et Saint Joseph; ce tableau pourrait être vendu 20,000 francs. Il y a dans ce ramas plusieurs tableaux du Corrège, de Paul Véronèse, du Titien, de Poussin, du Guide, du Bassan, etc. Il y a bien des nudités; on a mis des rideaux sur les plus indécentes. » Il sera souvent question de ces nudités qui ne devaient pas décourager le duc d'Orléans dans ses démarches, bien au contraire.
Crozat lui-même mande au marquis de Torcy qu'il fera tous ses efforts pour « procurer à Son Altesse Royale une quarantaine de tableaux qui formeront le cabinet le plus singulier d'Europe qui ne saurait être comparé en ce pays-ci qu'à celui de M. le duc de Modène ». Il ajoute : ce serait un grand trésor pour la France.
Vers le mois de mars on annonce l’arrivée des héritiers de Don Livio, mais Crozat ne peut se mettre d’accord avec eux sur le prix; Don Baldassare, par habileté diplomatique, fait courir le bruit que l’empereur se met sur les rangs — ce n’est qu’une ruse pour tenir la dragée haute. Sur le point de quitter Rome, Crozat, le 19 mars 1715, écrit au marquis de Torcy : « Je ne suis à présent guère plus avancé, les idées de MM. Odescalchi étant beaucoup au delà de la valeur des tableaux et tapisseries que je leur marchande. Ainsi je ne vois pas que cette affaire puisse réussir, à moins que, lorsqu'ils me verront partir, ils ne se déterminent à accepter les offres de 75,000 écus romains que je leur ai faite... M. le cardinal de la Trémoille a eu la bonté de confirmer la même chose à M. le cardinal Odescalchi qui lui a avoué qu'ils n'avaient pas d’autre acheteur que MOI Si j'avais à faire à gens connaisseurs qui puissent sortir de la prévention populaire sur leur cabinet, j'aurais bien assurément terminé cette affaire, et je sais bien qu'il n’y aura que le temps qui puisse les déterminer. »
En vrai marchand, Crozat fait une fausse sortie; après avoir annoncé
son départ, il le retarde, espérant forcer la main aux vendeurs. Il reprend
LE CARDINAL GUALTERIO 21
la plume le 2 avril pour mander à Torcy combien il est désolé de n'avoir pu accorder 100,000 écus aux Odescalchi. Il annonce qu'il a chargé le chevalier de la Chausse du soin de l'affaire et qu'il s’est assuré les bons offices du cardinal de la Trémoïlle, ambassadeur de France, et du cardinal Gualterio, tous deux en bonnes relations avec la partie adverse.
Le cardinal Philippe-Antoine Gualterio, ancien nonce en France, abbé commendataire de Saint-Remi de Reims, était l’un des représentants les plus autorisés des intérêts français auprès du Saint-Siège. Une grande partie de la correspondance de Gualterio et de Crozat se trouve au British Museum, ces lettres permettent de combler les lacunes de l’epistolarium des directeurs de l’Académie de France. Grâce à ces documents nous avons tous les détails de cette interminable négociation, à peine ébauchée jusqu'ici. Prenons patience.
Au lendemain de la mort de Louis XIV, le 2 septembre 1715, Crozat s'adresse à Gualterio de la part de celui qui vient d’être nommé Régent ce jour même et qui fait sans doute état de son nouveau titre pour amadouer les princes romains. Comment expliquer d'autre façon, à cette date, une pareille démarche ?
Quelques jours après, nouvelle lettre au sujet d’un Corrège qui se trouve dans l’église de Saint-Antoine de Parme et que convoite aussi le duc d'Orléans, mais c’est pour Crozat un prétexte, il revient à ses moutons « Son Altesse Royale s’adonne entièrement aux affaires de l'État et quoiqu'elle ne veuille pas qu'on ait l’honneur de lui parler de la peinture, cependant elle n’en a pas perdu le goût, les tableaux lui servant de délassement des grandes occupations où elle est. Aussi Votre Éminence ne saurait faire chose plus agréable à S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans que de lui procurer le tableau du Corrège, de Parme. Et quoiqu’elle soit dans un esprit d'économie qui est assurément louable et très digne de son bon esprit, cependant je me flatte qu'elle ne serait pas fâchée que l'affaire de MM. Odescalchi pût se renouveler. »
Un peu d’espoir semble luire. Sur les deux cent quarante tableaux, Crozat
s'engage à n'en choisir que cent dix. À ce tournant, les Odescalchi parlent
encore une fois des offres faites par l’empereur. Le mandataire du prince, tout en sachant à quoi s’en tenir sur cette manœuvre, pelote en attendant partie. Il tâche d'obtenir au moins quelques toiles dont les sujets ne doivent pas, selon lui, convenir à la cour impériale. Il démontre que le duc d'Orléans se consolerait de voir l'affaire se traiter à Vienne s'il « pouvait avoir seulement sept tableaux, savoir : {a Danaé, la Léda, l’lo et l’Amour qui forme son arc, tous quatre du Corrège, la Vénus qui se mire dans un miroir, Vénus qui se peigne dans la mer [la Vénus à la coquille], Mercure qui montre à lire à l'Amour, tous trois du Titien..……. Comme ces sept tableaux représentent des sujets un peu libres, sur lesquels M. le cardinal Odescalchi avait fait mettre des rideaux, il pourrait se faire que l’empereur ne se soucierait pas (sic) d'acquérir ces tableaux pour lesquels je paierai jusques à 20,000 écus qui est certainement un gros argent au temps présent » (17 décembre 1715).
Le neveu de Don Livio allait se marier, ce n’était pas le moment d’insister, car le jeune homme épousait une fortune. Crozat reprend la conversation avec Gualterio une année plus tard; il s’agit de lui-même cette fois, d’un pot-de-vin qu'il veut se faire octroyer, le cas échéant. Il écrit le 1° décembre 1716 : « MM. Odescalchi ont un très grand fatras de dessins parmi lesquels il y en a une centaine que je serais bien aise d’avoir et que j'aurais lieu d'espérer qu’ils voudront bien me donner pour mes épingles. » Crozat orthographie : éplingues. Disons, en passant, que nous corrigeons ce genre de fautes, sans châtier pourtant son style qui en aurait besoin.
Jusqu'au 16 mars 1717, il n’est plus question de rien, ni de marché, ni d’épingles. L'affaire dort. Ni le cardinal Gualterio, ni Crozat ne sont au bout de leurs peines. Il faut attendre plus de trois ans. En mai 1720, le cardinal intervient, et c’est avec Dubois, devenu premier ministre, et avec Crozat qu'il renoue les relations si longtemps interrompues. Il parle au nom de l’abbé Calcaprina, agent du duc de Bracciano, lequel a perdu sa jeune femme et voit sans doute ses affaires assez compromises par ce deuil. Les avances viennent du vendeur, c’est bon signe. Gualterio communique une sorte
de contrat dans lequel les prétentions premières ont fléchi : au lieu
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