‹ La galerie du régent, Philippe, duc d'OrléansChapitre 9 sur 182 · LE SAC DE PRAGUE · texte numérisé non relu

LE SAC DE PRAGUE

à bon compte, sa passion pour les œuvres d’art et son goût très sûr, en dépit d’anecdotes apocryphes qui nous la montrent mutilant des Corrège pour en faire un paravent.

Au moment où les plénipotentiaires étaient déjà rassemblés à Münster et à Osnabrück préparant le traité de Westphalie qui allait mettre fin à la guerre de Trente Ans, les armées suédoises commandées par Kôünigsmark assiégeaient Prague, pénétraient dans la ville le 25 juillet 1648 et se trouvaient maîtres du Hradschin où un précieux butin les attendait : la plupart des tableaux ayant appartenu à l’émpereur Rodolphe II. Le général suédois, qui savait quel accueil enthousiaste sa souveraine réserverait à ces dépouilles artistiques, décida de s’en emparer. Mais il se heurta à un gardien incomparable, Eusebius Miseron, pour lequel le baron de Bildt, l’érudit diplomate historien de Christine, réclame au moins une petite place dans le livre d’or des serviteurs exemplaires. Ce brave homme refusa de donner les clefs, il fallut le mettre à la torture pour savoir où elles étaient cachées. Bientôt toutefois, charpentiers et emballeurs requis par Kônigsmark envahissent le palais et, le 6 novembre, avant qu’on eut à Prague des nouvelles de la paix, une flottille de barques emportait de nombreuses caisses à destination du Nord. Les salles du Hradschin étaient dépouillées, les belles choses avaient disparu : des tableaux au nombre de quatre cent quatre-vingt-dix parmi lesquels des Corrège, des Titien, des Bellini, des Raphaël, des Véronèse, etc., environ cent vingt statuettes de bronze ou de marbre, des armes, des majoliques, des broderies, des manuscrits. Il y avait même un lion vivant qui arriva à Stockholm à bon port avec toute cette précieuse cargaison.

On sait que Christine abdique en 1654 afin de se convertir au catholicisme; elle quitte son trône et son pays emportant ses chères peintures italiennes et laissant les allemandes et les néerlandaises dont elle se soucie moins. Elle fait un séjour en Hollande, où elle achète certaines toiles du cabinet de Buckingham, et un séjour en France, marqué celui-là par l’assassinat de Monadelschi, et s’installe à Rome en 1659, prenant plaisir à orner la demeure patricienne qu’elle habite.

C'était ce Palazzo Riario, devenu en 1730 le Palazzo Corsini, situé près

de la porte Aurélie, en dehors des quartiers aristocratiques. Il a été modernisé par Fuga, sa façade actuelle, quoique grandiose, manque de style. Joseph Bonaparte loua ce palais en 1797, lors de sa brève ambassade, et c’est devant cette maison historique que fut assassiné le général Duphot. La reine de Suède fonda l’Accademia Reale. Depuis, Gli Infecondi (Accademia dei Quirini) et l’Accademia dell’ Archeologia y tinrent leurs séances. Ces compagnies savantes ont disparu. Mais le Palazzo Corsini, devenu propriété de l'État, donne l'hospitalité aux ZLinceï et à la Galerie Nationale Romaine. Ces nouvelles destinations consacrent définitivement les souvenirs artistiques et littéraires attachés à la résidence de la fille de Gustave-Adolphe. Le baron de Bildt évoque l'existence de Christine — en marge de la royauté, peut-on dire; il nous apprend que les meilleurs chanteurs italiens se font entendre au Palazzo Riario, que d’excellents acteurs y jouent le drame et la comédie, que la reine organise des fouilles à ses dépens et, malgré ses pauvres finances, fait de nombreuses acquisitions ; c’est ainsi qu’elle trouve moyen, en 1667, d'acheter toute la galerie Carlo Imperiali. On voit qu’au milieu de ses préoccupations religieuses et politiques, elle n'oublie point ses passions secondaires dont elle dit en excellent français : « La peinture, la sculpture et tous les autres arts qui en dépendent sont des impostures innocentes, qui plaisent et qui doivent plaire aux gens d'esprit. C’est un défaut à un honnête homme que de ne les aimer pas. » Les belles collections de Christine furent donc vendues à Don Livio Odescalchi. Ce patricien meurt en 1713; le duc d'Orléans n’ignore pas que cette maison princière traverse une crise et que les neveux de Don Livio : le marquis Baldassare Odescalchi, duc de Bracciano, et le cardinal du même nom, appelé aussi le cardinal Herba, archevêque de Milan, seraient heureux de trouver quelque argent. Dès le 23 septembre 1713 il fait écrire à La Chausse, consul de France à Rome : « Comme les dernières lettres de Rome apprennent que Don Livio est mort, et qu'il laisse une succession très chargée de dettes, je ne doute pas que les meubles, les bronzes, les tableaux et les statues qu'il avait eus de la Reine Christine ne soient

vendus. Je vous prie, Monsieur, d’avoir attention à la disposition qui en

LA COLOMBINE Tableau peint par Francesco Melzi (Musée de l'Ermitage. — Saint-Pétersbourg)

Photo Braun & CE

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