‹ La galerie du régent, Philippe, duc d'OrléansChapitre 11 sur 182 · EXPERTISE DE GUILBERT · texte numérisé non relu

EXPERTISE DE GUILBERT

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de 120,000 écus pour une partie des tableaux, on ne demande plus que 95,000 écus; de plus, le duc qui avait songé à se faire donner deux mille louis d’or, par-dessus le marché et sous le manteau, semble baisser pavillon.

Sur ce, Crozat charge un expert (Guilbert) d’aller voir le cabinet et de rédiger un mémoire. Ce document est très curieux, il nous offre un résumé critique des principales œuvres qui allaient devenir la propriété du Régent et donner à sa collection une valeur sans pareille.

Guilbert commence par faire toutes réserves; les tableaux n'ayant pas été décrochés, il ne peut s’en faire une opinion très exacte. « Il y a lieu de croire que la plupart de ceux qui paraissent à présent douteux, remarque-t-il, lorsqu'ils seront à la portée de la vue et un peu nettoyés, seront peut-être reconnus pour des originaux incontestables. »

Il ne se trompe pas en discutant l'authenticité du « Grand tableau représentant Renaud armé, avec Armide nue », il n’est pas d’un peintre fameux, mais de Varotari, dit le Padouan; la Vénus couchée du Titien lui paraît équivoque, elle est, en effet, de Palma Vecchio; même critique pour « une femme nue couchée sur un lit, accompagnée d’un homme jouant du théorbe », tableau attribué au Titien et qui est un travail d'élève ainsi qu'on peut s’en rendre compte au Musée Fitzwilliam, à Cambridge; sur le Départ d’Adonis pour la chasse du Titien, Guilbert dit des choses fort intéressantes qui prouvent sa compétence. « En effet, note-t-il, l’on en voit à Vienne chez Sa Majesté Impériale [aujourd’hui au Musée, n° 145] un excellent original, et un autre dans cette ville-ci, apporté à la Maison Colonne par la dot de Madame la duchesse Salviati [aujourd’hui à la National Gallery, n° 85] et qui est de la plus sublime perfection dont ce grand peintre ait été capable : aussi ce tableau-là est-il fort supérieur à celui-ci, quoique ce dernier est merveilleux. Comme j’ai eu occasion de le voir de près, j'avoue qu'il ne me semble qu’une excellente copie de Paul Véronèse, son élève, mais, l’ayant considéré plus mürement, par rapport aux variétés qui s'y trouvent, et un je ne sais quoi qui marque le caractère du maïtre, je fus

obligé de convenir que c’est un ouvrage du Titien fait dans un âge avancé. »

Les Corrège sont critiqués à leur tour. La Madone de saint Jérôme, « dont on voit l’estampe d’Aug. Carrache, et dont l'original le plus authentique est à Saint-Antoine de Parme, est ici de moyenne grandeur, et je ne la crois, jusqu'à présent, qu'une bonne copie [de Louis Carrache]. L'Éducation de l'Amour est un tableau original, presque partout retouché, ce qui le déguise beaucoup; c’est d’ailleurs un très beau morceau [voir notre catalogue raisonné, n° 185]. L'Amour qui taille son arc, dont l'original véritable du Corrège est à Vienne chez l'Empereur [voir notre catalogue raisonné, n° 198] est une très belle copie du Parmesan, faite de telle sorte qu’elle semble plutôt un ouvrage de son invention que d’après son auteur, tant il l’a transformé dans son propre goût. [Cette remarque ne saurait s'appliquer ni à la composition, ni au dessin qui sont identiques dans les deux œuvres] Les trois célèbres tableaux représentant les amours des Dieux [Danaé, Léda, To, voir notre catalogue raisonné, n° 184, 183, 182] sont des originaux excellents et indiscutables; nas ayant été endommagés et depuis retouchés par Carlo Maratti, ils ont beaucoup perdu de leur premier lustre, de manière qu'en plusieurs endroits ils n'ont presque plus leurs anciennes teintes vierges el transparentes, ni le pinceau velouté, qui tout ensemble caractérise la main de ce grand maitre. » Nous voilà édifiés, mais la Léda et l’Jo ont subi bien d’autres outrages, comme nous le verrons.

Guilbert se résume en disant : « Tous les autres précieux tableaux de ce rare cabinet, de tous les plus fameux maitres, tels entre autres que ceux du Titien, du Parmesan, de Jules Romain, des Carrache, du Guide, de Rubens, me paraissent dès à présent très originaux, étant la plupart éclairés plus favorablement que les précédents, ou moins élevés. » Suivent quelques conseils pratiques pour l’emballage et le transport; mais il y a encore des obstacles et ils viennent cette fois du Saint-Siège.

Gertaine loi n’existait pas, au xvin° siècle, pour la protection des chefsd'œuvre; le Pape semble toutefois avoir devancé ces rigueurs modernes, car il fallait un laissez-passer pour faire sortir les objets d’art des États pontificaux. Aussi le Régent s’adresse-t-il à Clément XI pour prévenir toute

difficulté : « Très Saint-Père, lui écrit-il de Paris, le 16 juillet 1720. Il

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