VENTE DES PIERRES GRAVÉES
« Ce qui nous amusa le plus, ce fut un vieux valet de chambre, sorte de chat de la maison, auquel on donne les invalides dans le palais, et qui n’en est pas sorti depuis nombre d’années. Il y est né, aux écuries de M. le Régent, dont il a été jockey. Il a vu passer tous les princes depuis, et seul il a survécu à ses maîtres. Il est fort âgé, plus de quatre-vingts ans, mais il est vert encore et il sait mille contes, mille choses qu’on ignore. Son bonheur est de montrer le Palais-Royal ; il vous promène partout, vous fait une histoire sur chaque pièce, sur chaque corridor. Lorsqu’on veut lui donner une récompense, il la refuse fièrement — Monseigneur paye ses gens, nous dit-il, et le vieux Laplace mange ie pain de la maison d'Orléans depuis qu'il est au monde. »
Ce n’est pas ici que l’on peut, en quelques lignes, tracer un portrait de Philippe-Égalité. Ce prince ambitieux, intelligent, vicieux, d’engrenage en engrenage, fut broyé par la Révolution, qu'il eût voulu acheter avec ses millions... Mais les faits relatifs à notre sujet viendront s’ajouter à son terrible dossier et laisseront voir à quelles extrémités il fut entrainé afin de réaliser l'or du Pactole. Joueur malheureux, tout lui était bon pour tenter une nouvelle chance et rattraper le bien perdu.
Il céda, en 1787, toutes ses pierres gravées à Catherine de Russie, par l’entremise de Grimm, moyennant quatre cent cinquante mille livres. Ces pièces antiques, au nombre de près de quinze cents, sont à l’Ermitage. Entre autres merveilles il y avait une agate onyx représentant, de profil, Agrippine, Drusille et Julie, sœurs de Caligula, achetée par le Régent trente mille livres (elle en valait plus de 100,000), et une Minerve armée dont la ressemblance avec la czarine était frappante.
A vil prix fut aussi dispersée la galerie de tableaux.
Il y a, dans l'École de la Médisance, de Sheridan, une scène célèbre où un neveu aux abois vend ses souvenirs de famille, en présence d’un oncle, revenu inopinément des Indes, qui garde l’incognito et assiste à cette mise à l’encan. Les uns après les autres les objets sont adjugés, mais quand arrive le portrait de l'oncle en question, le neveu a des remords et refuse de s’en
dessaisir… Philippe-Égalité n'eut pas même cette pudeur; dans un État
général de ses tableaux dressé par son ordre, dès 1788, en vue d’un marché qui n’aboutit pas, figurent jusqu'aux effigies de Henri IV, de Louis XIII et même du Régent!
Bien que la négociation soit restée en route, elle vaut qu'on s’y arrête. Cet État général se trouve aux manuscrits de la Bibliothèque nationale; il fut rédigé en mars 1788 et communiqué à James Christie, de Pall Mall. Le document porte des annotations anglaises, c'est ainsi que nous avons les noms des premiers souscripteurs éventuels qui sont les fils de George III : the Prince of Wales s'engageait pour 7,000 guinées; the Duke of York pour 5,000 ; te Duke of Clarence pour 5,000 également. C'étaient les premiers fonds : 17,000 guinées (c'est-à-dire 446,250 francs); restaient à trouver 83,000 guinées pour atteindre le chiffre demandé, qui était de 100,000 guinées (2,625,000 francs).
Cet État général comprenait quatre cent soixante-dix-huit tableaux deux cent quatre-vingt-quinze de l’école italienne, cent quarante-sept des écoles du Nord, trente-six de l’école française. À cette pièce était joint un projet de contrat en anglais, daté du 18 septembre 1790, et dont voici les principales clauses
Le représentant du duc d'Orléans se nommait Nathaniel Parker Forth; James Christie agissait au nom des commanditaires. Une liste complète des tableaux devait être remise à celui-ci, signée du duc d'Orléans et de Nathaniel Parker Forth.
Dès que James Christie aurait déposé les 100,000 guinées à la Banque d'Angleterre, il serait dûment autorisé à se rendre à Paris pour vérifier les peintures et s'occuper de leur emballage et cela à ses frais. Toutefois le transport par eau et par terre jusqu'à un port français devait se faire aux dépens de Nathaniel Parker Forth. Mais l'affaire fut abandonnée; James Christie eut sans doute quelque peine à trouver des souscripteurs.
Depuis quelques mois, les artistes et les marchands de Paris avaient eu vent des projets du prince et protestaient tout haut. Ce mouvement de l'opinion eut peut-être aussi quelque influence sur cette défaite.
Déjà au mois d’août 1790, Paillet, expert chargé des achats de la Couronne,