ESSAI POUR RETENIR LA GALERIE EN FRANCE
avait adressé au comte d’Angiviller, directeur des Bâtiments, une lettre fort curieuse ; elle est inédite et nous la citerons tout entière :
« Monsieur le Comte, j'ai l'honneur de vous informer qu'il semble bien arrêté que les tableaux du Palais-Royal partiront pour Londres, non pour le compte d’un particulier, comme il avait été question d’abord, mais pour celui de M. le duc d'Orléans, propriétaire actuel. Il est bien douloureux pour les arts de voir partir pour toujours cette magnifique collection, et dont les plus beaux morceaux doivent étre choisis à l'amiable par le roi d'Angleterre. Oserais-je mettre sous vos yeux la sollicitation pressante d’en faire l'acquisition totale, dans ce moment peut-être le seul favorable? Il ne convient point au Roi de garder la totalité de cette acquisition, mais il serait de la magnificence de la France de choisir vingt à trente articles précieux pour compléter le Museum du Roi. De tels chefs-d'œuvre seront regrettés tant qu'on parlera des arts et il ne sera plus temps quand des mains étrangères les posséderont. Une spéculation, Monsieur le Comte, qui ne pourrait que nous honorer, serait de solliciter le Roi de faire des avances de huit à neuf cent mille livres pour tout ce que MM. Le Brun et Robert ont estimé neuf cent soixante mille livres et d'employer, dans cette acquisition, quelqu'un de fidèle qui effectivement porterait tout à Londres pour y être vendu publiquement et avec la faveur de son même titre de réputation. [Ces phrases incorrectes doivent être traduites : le Roi ayant choisi vingt ou trente tableaux, le reste de la galerie serait transporté à Londres; à la faveur de la réputation de ladite galerie, les tableaux se vendraient facilement.] Alors Sa Majesté rentrera dans ses fonds ; et se trouverait pour une faible somme tout ce que vous trouveriez digne de lui {sic) et tout le plus rare. Je serais bien glorieux si mon zèle pouvait amener à bien une aussi noble affaire et très heureux encore si j'avais l'avantage de votre confiance, ce qui ne ferait que la continuation de celle dont vous m'avez toujours honoré. C’est dans un moment bien pressant, Monsieur le Comte, que je prends la liberté de vous adresser cet avis, peut-être ne s'agit-il que du retour du courrier. J'aurais pour mon compte une bien . sincère
douleur de voir échapper de France un objet aussi marquant, il ne faudrait
que votre ordre et sûrement les fonds ne pourront manquer de se faire avec facilité... »
Au lendemain de la Fête de la Fédération, au moment où se formaient à la Cour cent projets d'évasion qui devaient, croyait-on, sauver la Famille royale, qu’importait le sort de ces tableaux? Le brave Paillet se faisait, dans son ignorance, d’étranges illusions. L’idée de cet achat global et de cette revente était fort ingénieuse cependant — d’autres que Paillet l’auront, mais, hélas! ce ne sera pas au bénéfice de la France.
Ici se place un incident qui ne manque pas de saveur. Au milieu des pires cataclysmes, il se rencontre des escrocs qui ne perdent pas la tramontane. Tels les voleurs dans le désarroi d’un incendie.
Les négociations de Philippe-Égalité avaient été gardées secrètes, le public les soupçonnait, mais ne savait rien de positif. Les tableaux du Palais-Royal n'étaient pas encore vendus qu’un nommé Robert, géographe ordinaire du Roi, membre de l'Institut de Bologne et de l’Académie des sciences de Berlin, adressait à Bailly la lettre suivante : « Un heureux hasard a conduit /sic) dans mes mains un morceau extrêmement précieux et extrêmement intéressant. C’est un des tableaux capitaux qui appartinrent à la reine Christine de Suède et qui furent achetés à Rome, en 1718, par M. le duc d'Orléans, régent. La galerie du Palais-Royal en fut privée par la féroce hypocrisie de son fils, moine de Sainte-Geneviève, qui, insensible aux charmes de la belle nature... lacéra et dégrada plus ou moins ces superbes tableaux qui firent la gloire de l'Italie... [Ici des détails fort exagérés sur le vandalisme du prince et sur la destruction des Trois Gräces du Titien, lequel tableau n’a fait partie ni de la collection de Christine, ni de celle du Régent.]
« C’est ce dernier qui est venu en ma possession. Les Grâces, comme vous savez, sont nues; celles-ci le sont donc entièrement et cependant le tableau est décent... » Suivait une invite à faire acquérir ce Titien par Louis XVI. Le bon Baïlly recommanda Robert au comte d’Angiviller, et le géographe écrivit au directeur des Bâtiments, le 3 mars : « Il n’est pas possible que vous laissiez manquer au Roi cette belle occasion. Vous auriez à
vous en faire le reproche et ce reproche, les arts vous le feraient à jamais. Il
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