MA NÉGOCIATION AVEC THOMAS MOORE SLADE
n’est pas ici question d’un tableau simplement beau, simplement excellent, il est question d’un tableau capital entre les tableaux capitaux... Je l’ai sauvé du naufrage, c’est une bonne fortune que quatre siècles, que dix siècles ne reproduiront pas et songez à l'empressement que les étrangers auront à lui offrir une patrie... » Angiviller fut insensible à cette rhétorique, en une note brève, il répondit négativement au solliciteur, dont pourtant il ne soupçonnait pas toute l'imposture.
Car, le plus joli, c’est que Robert, ce farouche patriote, écrivait simultanément à un personnage en relations avec l'ambassadeur d'Angleterre et offrait ces Trois Gräces, dans les mêmes termes, à Sa Majesté Britannique ! Les deux épîtres sont datées du 15 février 1791. Un hasard, réservé à ceux qui cherchent, nous les a fait découvrir et nous donne un exemple typique des nombreuses escroqueries de ce genre qui hantèrent, à cette époque, l'imagination des maîtres chanteurs.
Mais les événements se précipitaient, Philippe-Égalité avait hâte de se débarrasser de sa galerie. On le fit attendre, et plus les besoins étaient vifs, moins généreuses étaient les offres. C'est la loi.
Dans le courant de cette même année 1791, tous les tableaux du Palais- Royal étaient vendus : ceux des écoles hollandaise et flamande pour 350,000 livres; ceux des écoles italienne et française pour 750,000 livres, en tout 1,100,000 livres, au lieu des 2,625,000 de 1790.
Sur la première de ces transactions, Buchanan, dans ses Memoirs of painting, nous renseigne abondamment. Ces tableaux hollandais et flamands furent cédés à un intermédiaire anglais, Thomas Moore Slade, agissant aux noms de Lord Kinnaird, de Morland et de Hammersley. C’est par erreur que Buchanan indique la date de 1792, comme étant celle de la première tentative de négociation, il faut, de toute évidence, lire 1791, puisqu'il est parlé de la fuite de Varenne dans le rapport de Slade. Celui-ci s’embarque pour Paris le 8 juin, porteur d’une lettre de crédit de cinquante mille livres sterling (1,250,000 fr.) sur la maison Perrégaux et Ci. Il arrive le jour même où la Famille royale s’est évadée (20 juin 1791) ; la ville est toute bouleversée, on a
proclamé l’état de siège, mais un Anglais va droit au but; Slade se rend au
Palais-Royal, les gardiens ont ordre de le laisser passer et de lui permettre d’inspecter à loisir. Au bout de deux ou trois jours, le duc d'Orléans désire qu’une offre lui soit faite pour toute la collection — qui, à cette époque, était encore intacte. Slade essaie de se dérober, objectant que la demande doit venir du vendeur; le prince tient bon, l'estimation lui est présentée, il y jette un coup d’œil et se met en colère, prétendant qu'il est trahi et que Slade est de connivence avec Le Brun, directeur de la galerie du Palais-Royal, car il n’y a que vingt mille livres de différence entre les deux évaluations. Cet incident met fin à tous les pourparlers. « Le parti d'Orléans, écrit Slade, se fortifiait à ce moment critique et le duc devenait si populaire qu'il se flattait d’être bientôt nommé régent; il prit donc soudain la résolution de garder ses trésors, sur lesquels il avait déjà emprunté des sommes considérables afin d’influencer l’opinion publique. C'est ainsi que cette première et très importante négociation fut rompue à mon grand désappointement et je rentrai en Angleterre gros Jean comme devant. »
A son retour, Slade apprend par Lord Kinnaird que les tableaux italiens et français avaient été vendus, nous verrons tout à l'heure à qui, mais que les tableaux flamands et hollandais étaient toujours bons à prendre. Il repart pour Paris; comme naguère on lui demande d'offrir un prix et, cette fois, il ÿ à une différence (mais de 10,000 livres seulement) avec l’expertise de Le Brun. L'affaire se dessine, un contrat va être signé quand le duc se ravise, ayant appris qu'il pourrait céder ses tableaux à meilleur compte à Catherine Il; il ne veut plus traiter qu'à la condition d’avoir l'avantage du change. Slade consent, pressé d’en finir et de lever tous les obstacles. Il n’en est rien : les créanciers de Philippe-Égalité n'ignorent pas ce qui se passe, ils accourent, réclament les tableaux comme faisant partie du mobilier et s'opposent à ce qu'ils soient enlevés. Slade consulte un avocat, qui lui conseille de plaider sa propre cause; il se rend à une réunion des créanciers — ils étaient trente ou quarante, — il demande justice sans convaincre ses adversaires; sur quoi le négociateur anglais déclare hardiment que, si l’on
s'oppose au transport des tableaux, il se fait fort de défendre qu’ils soient