LES DEUX EXHIBITIONS À LONDRES DES TABLEAUX ITALIENS
Il est juste de dire que, cette fois, aucun intrus ne s'était glissé dans
la noble compagnie, tous les tableaux provenaient authentiquement du Palais-Royal et s’il n’y a pas exacte concordance dans le chiffre de l'État général et des catalogues, c'est que le premier document contient quelques lacunes, faciles à vérifier, grâce à la Description de Dubois de Saint-Gelais.
Voici le titre du premier livret : À Catalogue of the Orleans lialian Pictures which will be exhibited for sale by private contract, on Wednesday the 261h of December 1798 and following days, at Mr Bryans Gallery, n 88 Pall Mall. Admittance half a crown. Printed by Samson Low, n 7 Berwick Street, Soho. L’exemplaire du British Museum est abondamment annoté, il donne les noms des acquéreurs et les estimations. Le second livret porte le même titre, seule l’adresse est changée; l’exemplaire du British Museum contient moins de notes. Les conditions de la vente sont indiquées : chaque acquéreur doit faire un dépôt de 20 0/0 au moment de l'achat et payer le reliquat à la prise de possession, mais aucun tableau ne doit être enlevé avant la fin du mois d'août. Par mesure de prudence Bryan avait fait imprimer cet avertissement : « On présume que cette collection ne comprend que des originaux, mais c'est à l’acheteur de se faire là-dessus une opinion d’après lui-même ou d’après quiconque il lui plaira de consulter. » Ces détails n’ont-ils pas leur prix?
Ce fut un événement sensationnel. Tout Londres passa chez Bryan
et au Lyceum. Les recettes furent considérables. La mode était si bien ancrée de préférer les Bolonais à tous autres artistes que les Carrache furent enlevés , dès le début, à des sommes fantastiques. Les nobles lords prêchaient d'exemple : le comte de Carlisle avait choisi les Trois Marie d’Annibal et s'était engagé à les payer quatre mille guinées (105,000 fr.). Aucun tableau n'avait encore atteint ce chiffre, croyons-nous, et ce fut la toile la plus chère de toutes naturellement. Cette audace donnait le diapason — les Trois Marie, si admirées encore cinquante ans plus tard à Manchester, étaient considérées comme la perle de la collection. A l’heure
qu'il est, elles ne trouveraient pas acheteur à cinq mille francs.
Le jour de l'ouverture un amateur bien connu, dont le cabinet a formé le premier noyau de la National Gallery en 1824, le banquier Angerstein, acheta la Résurrection de Lazare de Sébastien del Piombo, pour trois mille cinq cents guinées (91,875 fr.). Sir Francis Baring avait voulu marchander, il offrait dix mille livres, au lieu de dix mille guinées pour un certain lot, c'était un écart de douze mille cinq cents francs. Bryan ne voulut rien entendre. On vit avec quel sérieux se faisait cette vente où tant d'intérêts étaient en jeu.
Le résultat dépassa toute attente. Les trois lords avaient cédé leurs laissés pour compte au prix de trente et un mille guinées (813,750 fr.), et il y avait aussi le produit des entrées. Restaient cependant soixante-six tableaux qui n'avaient pas trouvé acquéreurs. On décida de les mettre aux enchères. Ils furent vendus, le 14 février 1800, par les soins de Peter Coxe, Burrell et Foster, à la Galerie Bryan, Pall Mall. La Danaë du Corrège qui était estimée mille guinées (26,500 fr.) fut adjugée alors six cent cinquante guinées (17,072 fr. 50). C'était le numéro saillant, encore qu'il y eût trois Raphaël, sept Veronèse, trois Titien, etc. Ce furent dix mille livres sterling de plus qui tombèrent dans l’escarcelle du syndicat aristocratique.
Tout compte fait, le passif était une bagatelle de onze mille deux cent cinquante francs. Cette somme représente les cent tableaux prélevés par le duc de Bridgewater, le comte de Carlisle et le comte Gower qui formaient, de cette manière, des collections à peu de frais. Les seuls
Titien du premier valaient dix fois plus, même au taux de l’époque.
Ainsi toutes ces dépouilles allaient enrichir les demeures seigneuriales de nos voisins. Beaucoup s’y trouvent encore, mais beaucoup aussi ont changé plusieurs fois de maîtres. L'esprit conservateur des Anglais a fléchi en ces dernières années, dure nécessité chez les uns, simple sentiment de lucre chez les autres. L'anecdote ne sera bientôt plus vraie qui nous montre un lord faisant les honneurs de sa demeure et décrochant un tableau suspendu depuis le xvi° siècle au même mur et au même clou,
tel qu'un ancêtre l’a fait placer autrefois.
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NTINON 41