‹ La galerie du régent, Philippe, duc d'OrléansChapitre 12 sur 182 · MARCHANDAGES · texte numérisé non relu

MARCHANDAGES

y a quelques années que Votre Sainteté voulut ne pas désapprouver le dessein que j'avais de faire l’acquisition des statues et des tableaux du cabinet du feu prince Don Livio Odescalchi ; Votre Sainteté accorda même la permission de les faire sortir d'Italie au sieur Crozat que j'avais chargé de ce soin. Cet achat est près de se conclure, et je demande très humblement à Votre Sainteté de daigner renouveler cette permission.

« Cette marque de ses bontés pour moi me sera très sensible, et je la supplie de croire que j'en aurai une parfaite reconnaissance et que je suis avec respect, Très Saint-Père, votre très humble et très dévot fils. »

La réponse se fait attendre fort longtemps. Cependant les marchandages se continuent interminables : le duc de Bracciano veut obtenir 95,000 écus, le prince en offre 90,000; le vendeur ne comprend pas les bordures, c'est-àdire les cadres, dans ce prix, l’acheteur accepte à condition qu’on lui donne trois petits tableaux de Raphaël, non inventoriés. Le 13 août 1720, le cardinal Gualterio annonce à Crozat que le duc italien consent à un rabais de 1,000 écus, et, vers la fin de septembre, on tombe enfin d’accord, après concessions mutuelles, et l’on s’arrête au prix de 93,000 écus.

Au milieu de ces pourparlers Crozat n'oublie ni ses intérêts, ni ses dessins. Dans chacune des lettres du cardinal il en est question. Si Crozat est tenace, le duc de Bracciano l’est aussi, il a son idée de derrière la tête. C'est ce que nous apprend cette phrase de Gualterio dans sa lettre du 31 août : « J’ai parlé de nouveau pour vos dessins, Monsieur. Vous les aurez indubitablement, mais il vous en coûtera quelque peu de bouteilles de champagne. » Par ce même courrier Gualterio disait encore : « Ce qui nous embarrasse le plus, c’est la permission de faire sortir les tableaux, sans quoi il n’y a rien de fait. On nous donne toujours là-dessus de bonnes espérances, mais cela ne vient pas. Cependant, nous faisons de notre mieux, M. de Sisteron et moi, pour avoir cette permission, et je me flatte que nous l’obtiendrons à la fin; après quoi, tout ira son chemin. »

Ces lenteurs papales gazent quelque envie de bénéfice, fiscal ou autre. Tout le monde veut avoir son petit profit dans cette affaire et tondre un peu

la toison d’or. L’évèque de Sisteron, dont parle Gualterio, est le P. Lafiteau;

c’est lui qui converse avec le Saint-Siège; il ne cesse d’assaillir le Pape et le cardinal Albani de ses réclamations au sujet de l’exeat. « Vous ne serez pas surpris sans doute, Monsieur, écrit Gualterio à Crozat, le 14 septembre 1720, d'apprendre que ledit M. le cardinal Albani, faisant espérer cette permission, n’a pas fait difficulté de dire au prélat qu'il faudrait payer certains droits pour cette sortie. J'ai prié M. de Sisteron de savoir précisément à quoi monte ce droit, que je payerai sans répliquer, si c’est peu de chose, quoique, s'agissant du service de Monseigneur le duc d'Orléans, une pareille prétention doive paraître extraordinaire. Mais, si cela va à de grosses sommes, j'aurai l’honneur d’en rendre compte à Son Altesse Royale avant de passer outre. Peut-être qu’on n’y fera plus attention, et, en ce cas-là, nous en serions quittes pour la peur. »

Il est question de 3 °/, et même plus, rien n'étant réglé. « Cela irait loin à notre égard, remarque Gualterio le 21 septembre, et même jusques à demander peut-être plus que l’on a accoutumé, attendu que la chose est arbitraire. Ce procédé est étonnant, surtout avec un aussi grand prince que celui que cela regarde. Toutefois, si l’on se raidit là-dessus, je ne vois aucun moyen d'éviter ce payement. Toutes les raisons voudraient que semblables frais, en pareils cas, fussent compensés, et que l’acheteur, comme le vendeur, en payassent chacun la moitié; mais je prévois que nous rencontrerons de grandes difficultés là-dessus de la part de M. le duc de Bracciano. »

L’évèque de Sisteron s'adresse alors à Dubois; il n’a pas d’illusion : la douane exigera un pourcentage et la vraie raison des atermoiements c’est que la secrétairerie papale veut «se donner le temps de lire l'inventaire des tableaux pour les taxer ». Ce document, en effet, avait été communiqué. À Paris on accepte ces conditions, mais Dubois, avec sa finesse ordinaire et sa diplomatie, formule une critique, presque un blâme : « Il ne faut point faire de difficulté, dit-il, de payer les droïts des tableaux pour Son Altesse Royale; mais, comme sa dignité serait blessée si on le faisait en son nom, il faut éviter de le commettre. Les ministres de Rome les moins qualifiés ont jusqu’à présent été exempts de tous droits ici sur ce

qu’ils apportent dans le royaume ou qu'ils renvoient en Italie. »

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