LE PAPE ET LE RÉGENT
Tout est donc suspendu à la décision de Clément XI. Il se montre que le Souverain Pontife, à son tour, veut un souvenir de la transaction, et il met son dévolu sur la propriété du pauvre Crozat. Gualterio est dans un grand embarras. « Il [Albani] me donna, écrit le cardinal, les mêmes espérances qu’il a coutume de donner à M. de Sisteron, sans me rien dire de positif. Il m'ajoute que Sa Sainteté voudrait en tirer au moins un livre de certains dessins de Raphaël que vous avez, Monsieur, acheté à Rome, et dont elle a grande envie. Il me pria d’en écrire. Je lui dis que cette affaire n'avait nul rapport avec celle des tableaux; que les dessins vous appartenaient, et que les tableaux étaient pour Son Altesse Royale. Il insista toujours pour que j'écrivisse, et d’une manière que je fus obligé de le lui promettre. Je le fis, mais je l’assurai en même temps que ce ne serait qu'après que la permission pour la sortie des tableaux serait accordée. »
On annonce sur ces entrefaites l’arrivée à Rome de l’abbé de Saint-Albin, fils naturel du Régent, qui doit apporter toutes les pièces de la Constitution Unigenitus, — autre affaire que la Cour de Rome fait traîner des années et des années. Ces circonstances, où l’on se plait à voir le grand désir du duc d'Orléans de se montrer le fidèle appui de l'Église, ne feront-elles pas avancer les choses? Non point. Si les intermédiaires du prince trouvent là un argument en leur faveur, le Pape en trouve un autre en la sienne dans la débâcle de Law qui vient d’éclater; et puis Clément XI révèle enfin plusieurs motifs qui le déterminent à surseoir. Il faut presque tout citer de l’épitre de l’évêque de Sisteron à Dubois (12 octobre 1720) et en transcrire le ton désinvolte qui surprend un peu aujourd’hui. Cette épiître est chiffrée en grande partie. « Monseigneur, écrit le P. Lafiteau, j'ai demandé au Pape la permission d’envoyer les tableaux destinés pour Son Altesse Royale. Je lui ai exposé ce que Votre Excellence m'en écrit, et je lui ai confirmé qu'il était effectivement honteux de refuser une pareille chose à un Prince de ce rang, de ce mérite, et cela, dans le temps même qu'il s’épuise pour le service du Saint-Siège.
« Le Pape me répondit d’abord... que, comme il ne m'a jamais refusé
cette grâce, il ne l’a aussi jamais accordée à personne. Sa Sainteté me dit
ensuite que le Corps des peintres de Rome [la corporation de Saint-Luc] lui avait envoyé suppliques sur suppliques pour lui représenter que, s’il
accordait cette permission, il dépouillerait Rome de tout ce qu’elle a de
plus précieux en ce genre... Elle me renouvela ensuite le tempérament qu’elle m'avait autrefois proposé, d'envoyer seulement les peintures obscènes qui se trouvent parmi celles que Son Altesse Royale veut acheter. Je lui répondis que cela ferait un bel effet de ne voir arriver que des nudités infâmes et de savoir que c'était lui-même qui avait fait une telle chose. Il comprit ma pensée et j'ose assurer qu'il ne me parlera plus d’un semblable partage. Enfin, comme je le pressais, Jusqu'à rougir en vérité motméme de la honte dont il se couvrait par tous ces délais, il me dit que, pendant que la France n’a pas un seul sol en espèce, &/ rougiruit encore plus de lui prendre cent mille écus. J'ai honte d'écrire ceci, Monseigneur, mais je le fais afin que Votre Excellence voie sur quel faux principe on agit ici depuis quelque temps... M. le cardinal Aquaviva... me dit qu'on attendait peut-être que Son Altesse Royale choisit un ou deux de ces beaux tableaux et qu'il les offrit à Sa Sainteté. Cela pourrait bien être, car, ayant envoyé une statue au Czar et en ayant recu un présent la semaine dernière, j'ai su qu'il dit à cette occasion à M. le cardinal Ottoboni que cette statue lui avait Jusqu'à présent beaucoup plus produit que tout le cabinet du duc de Bracciano. C’est de cette Éminence que je l'ai appris. » Le Pape oubliait que son cadeau au Czar appelait un cadeau, mais qu’avait-il donné au duc d'Orléans?
Il était écrit que tous les vents seraient contraires. Le jour de la Toussaint on apprend que Clément XI est fort malade; on ne peut l’approcher. Il se remet au bout de quelques semaines, mais il est assailli alors de démarches autrement pressantes que celles de l’évêque de Sisteron. Il ne s’agit de rien moins que d'obtenir la pourpre cardinalice pour Dubois, archevêque de Cambrai de récente date. Ce fut une agitation extraordinaire dans toute l'Europe; Dubois mit en mouvement le roi d'Angleterre, un luthérien, et le Prétendant, un catholique, les cours de Madrid et de Vienne, les oratoriens et les molinistes, dirigeant au même but les plus irréconciliables ennemis
et répandant à profusion l'or de la France. Tout s’efface devant ces intrigues.