ARRIVÉE DES TABLEAUX A PARIS
pseudo-Raphaël. «Nous sommes toujours assidus, écrit Poerson au duc d’Antin, le 12 août, à préparer les tableaux de Son Altesse Royale, et la Belle Vierge, de Raphaël, a été heureusement raccommodée par le fameux seigneur Domenico, d’une manière si ingénieuse, qu’elle fait l’admiration de ceux qui l'ont vue et qui la voient à présent; et cela sans avoir employé ni pinceau, ni huile, ni couleur, mais avec du stuc d’une certaine composition dont il a rempli les trous, dont quelques-uns avaient cinq ou six lignes de profondeur. Il a, de plus, mis derrière, sur le bois dudit tableau, une composition qui empêchera que le bois ne soit sujet à produire tarles ou autres animaux. J'ai été témoin de ce rétablissement, sans l’avoir abandonné d’un instant. J'ai été charmé de son adresse et de son intelligence. C’est une faveur que m'a faite ce seigneur d’avoir trouvé bon que je lui aie vu faire cette opération, ne voulant jamais de témoins lorsqu'il travaille à ces sortes d'ouvrages. »
Les tableaux n’arriveront à Paris qu’en décembre, car on prend une peine infinie pour l'emballage, on détache les toiles des châssis, on les roule ; le tout est enfermé dans d'immenses caisses qui sont à Civita-Vecchia en septembre et partent pour Cette où on les signale le 4 novembre. De ce petit port, par le canal du Languedoc et la Garonne, la cargaison est dirigée sur Bordeaux. Les caisses les plus précieuses vont par terre jusqu’à Paris, les autres sont embarquées à destination de Nantes; il y en a quinze, huit pour le Régent et sept pour Crozat lequel, au cours de ses négociations, ne s'était pas fait octroyé seulement des dessins... et avait fait peut-être quelques achats personnels. La question des pots-de-vin n’est pas la moins curieuse dans toute cette affaire.
Le 13 décembre le duc d’Antin peut écrire à Poerson, autre candidat à quelque buona mancia : «J'ai à vous mander l’arrivée des tableaux de Monsieur le Régent et la satisfaction que Son Altesse Royale a eue de la facon dont vous les avez emballés. Je n’ai rien oublié pour faire valoir tous les soins que vous en avez pris. Je ne lâcherai point prise que cette occasion ne vous obtienne une pension; je tâcherai même qu’elle soit sur un bénéfice, car le paiement des autres pensions n’est pas toujours certain. Assurezvous que je ferai de mon mieux et que je serai toujours fort aise de vous
procurer quelque bien, étant, Monsieur, entièrement à vous. »
Crozat, de son côté, remercie chaleureusement le cardinal Gualterio : « 1] [le Régent] n’a achevé que d'hier à les faire désencaisser. Il les a trouvés encore plus beaux que l’idée qu'il s’en était faite, et véritablement il y a soixante à quatre-vingts tableaux qui sont merveilleux. La satisfaction de Son Altesse Royale doit augmenter les obligations qu’elle a à Votre Éminence de lui avoir procuré ce superbe trésor en peinture. » (16 décembre 1721.)
On ne sait si la satisfaction du Régent fut tout ce que le cardinal eut pour sa peine; il eut probablement aussi un cadeau, il le méritait.
Le Mercure se devait à lui-même d'informer ses lecteurs de cette importante nouvelle. Il le fit dans son numéro de février 1722, mais avec une inexactitude vraiment extraordinaire. Les tableaux de Christine s’élevaient au nombre de deux cent cinquante, le double du chiffre réel. Le journaliste
a la fantaisie de faire de l’histoire, il nous apprend que Gustave-Adolphe
lui-même fit porter ces trésors à Stockholm « après avoir surpris la petite
ville de Prague, en 1631, lorsqu'il faisait la guerre aux Allemands ». Suit une nomenclature des principaux chefs-d'œuvre, l’on y trouve mention de toiles qui jamais n’ont fait partie de la collection du Régent, comme six Mantegna {Vie de Saint Sébastien). La Danaé du Corrège pourtant est minutieusement décrite et avec un certain sens esthétique : « On ne peut rien voir de plus sublime que les expressions de ce tableau, de plus délicat pour la fonte des couleurs et de plus charmant pour le pinceau. Les contours y sont tendres et coulants, le raccourci merveilleux; enfin toutes les parties en sont ingénieuses, les airs de tête nobles et gracieux; la beauté et la grâce se trouvent partout. » Or, ces quelques lignes sont empruntées presque mot pour mot aux Monuments de Rome, de Raguenet, parus en 1700. Le journaliste n’avait rien vu par lui-même; à l’aide de racontars et du livre précité, il avait composé son article sans la moindre vergogne. Ceci dit en passant, pour que l’on se mette en garde contre les bavardages du Mercure.
Le duc d'Orléans ne jouit que pendant deux années de ces dépouilles suédoises qui complétaient si brillamment sa collection. Il continuait à l’augmenter cependant. À sa mort, survenue à Versailles, le 2 décembre 1793,
à sept heures du soir, on trouva quantité de tableaux en litige que des
UN DES MIRACLES DE SAINT ANTOINE Tableau peint par Le Titien
(Musée d'Art et d'Histoire, — Genève)
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