‹ La galerie du régent, Philippe, duc d'OrléansChapitre 17 sur 182 · ÉCOLE DE VENISE · texte numérisé non relu

ÉCOLE DE VENISE

> N ne peut s'étonner de voir les superbes nudités de

l'École vénitienne peupler le Palais-Royal. Il faudrait tout ignorer du Régent. Ce prince était un fin connaisseur, mais pas au point de n'être guidé dans le choix des œuvres d'art que par le beau absolu ; pour lui, les œuvres de prédilection sont celles qui animent les murailles de scènes décoratives évoquant les divinités de la légende mythologique et toutes remplies du plus débordant et du plus libre paganisme.

Il vivait au milieu de ce monde d’autrefois que le génie de prestigieux artistes avait rendu réel, on dirait presque palpable.

Sur les cent dix tableaux vénitiens du Palais-Royal, quelques sujets reli-

gieux comme la Circoncision de Giovanni Bellini, la Résurrection de Lazare de Sebastiano del Piombo ou la Sainte Famille de Lorenzo Lotto ne font pas oublier la foule de Vénus, de Dianes, de Junons, d'Europes, d’Andromèdes, ou de Lédas qui s’est donné rendez-vous chez le Régent, — certaines de ces déesses ont vécu au Palazzo Riario et, auparavant, dans le Hradschin de Prague, chez l’empereur Rodolphe Il; quelques-unes même ont mis un peu de lumière dans la sombre demeure de Philippe Il, belles païennes envoyées au fond de l'Espagne par le Titien lui-même à son morose mécène qu'on est heureux de voir se dérider, un instant, loin des autodafés et des naufrages des Armada!

Ce sont donc là vraiment des morceaux de rois, les plus fines perles de la galerie française. La plupart de ces toiles fameuses ont leur pedigree, leur brevet de noblesse; quelques-unes pourtant ont sombré avec le temps; les restaurateurs ont accompli leur œuvre destructrice et les critiques ont fait évanouir bien des illusions. Mais il reste encore beaucoup à admirer.

Ne convient-il pas d'étudier quelques-uns de ces tableaux, de les mettre en valeur, de les désigner, aujourd’hui que les voilà dispersés dans les deux mondes, à l'attention des désœuvrés qui parcourent les galeries publiques et particulières ? Est-il indifférent de savoir d’où vient telle œuvre d'art? N'est-ce pas un plaisir de plus de connaître sa généalogie, de se dire qu'elle a séjourné, qu’elle a vécu, dans l’intimité de tel ou tel ? Ce n'est pas érudition pédantesque : l’histoire ou même les prix successifs d’un Titien ou d’un Rembrandt nous donnent de précieux renseignements psychologiques. L'aventure d’une collection récente entrée, grâce à une complaisance fâcheuse, pour ne pas dire plus, au Musée du Louvre en est une preuve, n'est-ce pas ? N'y voit-on pas, sans qu'il soit besoin de portrait-affiche qui en marque le seuil, l'absence de culture et de goût du testateur vaniteux et ignorant ? Il croyait avoir des chefs-d'œuvre parce qu'il les avait couverts d’or. Par contre, quand on visite la collection La Caze ne vit-on pas avec cet amateur d'autrefois, ne comprend-on pas les jouissances qu’il a dû éprouver en réunissant une à une et sans courtiers

ces toiles inestimables, payées souvent quelques louis ? Cet homme d’esprit

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