GIOVANNI BELLINI
Mais commençons notre pèlerinage. Le premier, au point de vue chronologique, des tableaux vénitiens du Palais-Royal est la Circoncision de G. Bellini, où l’ancêtre de Giorgione et du Titien, encore jeune et sous l'influence de Mantegna, joint à un dessin ferme une couleur un peu violente, mais certes moins heurtée que celle de son ami. La Vierge, par exemple, sous son voile blanc brodé d’or, avec sa robe rouge ceinturée de vert, et l’inévitable manteau bleu, est d’une harmonie de ton que n’a pas toujours connue Mantegna; on peut en dire autant de la sainte Catherine qui porte une cape d’un brun chaud doublée de bleu et un fichu jaune. Ces deux femmes sont directement inspirées de la statuaire, mais Bellini leur a donné une vie nouvelle et un sentiment vraiment religieux. Le vieux prêtre au visage basané a grande allure dans ses vêtements où dominent le blanc et l’or; saint Joseph est en rouge ainsi que le servant. La table sur laquelle est posé Jésus est couverte d’un damas blanc, et le fond de la scène est d’un vert sombre. C’est un panneau magnifique des premières années du maître, et d’une conservation parfaite. Après être resté presque cent ans à Castle Howard, chez les Carlisle, il a été offert à la nation, complétant l’enviable réunion des Bellini de la National Gallery. L'œuvre est signée sur un cartel : Joannes Bellinus; malgré cela, elle est contestée par M. Berenson qui, sans commentaire aucun, la catalogue sous le nom de Vincenzo Catena..…. L'audace de ce virement est singulière. Quoi qu’il en soit, cette page du critique lui-même ne s’applique-t-elle pas à cette Circoncision
« L'Église comprit quelle pouvait être l’ëmfluence de la couleur, aussi bien que l'influence de la musique, sur les émotions. Dès les premiers âges, elle se servit de la mosaïque et de la peinture pour mettre ses dogmes en vigueur et raconter ses légendes. C'était l’unique moyen de se faire
entendre du peuple qui ne savait ni lire, ni écrire. C'était aussi une méthode
d'instruction qui, loin de susciter la critique, demeurait particulièrement propre à stimuler la piété et la contrition. Après les très belles mosaïques des siècles primitifs, ce sont les œuvres de jeunesse de Giovanni Bellini, le plus grand maitre du Quattrocento vénitien, qui répondent le mieux à ces intentions ecclésiastiques. » Cette Circoncision n’a pas le poignant si douloureux de la Mise au Tombeau qu’on voit à Milan, mais il s'en dégage cette tranquille solennité qui convient à certains états d'âme religieux ; enfin, sa couleur éclate sonore comme un chant de notre liturgie.
N'est-il pas curieux que l’ordre chronologique nous oblige à placer ce tableau comme en frontispice de cette galerie si païenne, et nous conduise à faire une méditation de ce genre? Le Régent qui, à la messe, lisait un Rabelais, relié comme un livre d'heures, serait bien étonné de ce hasard.
Mais nous ne perdrons rien pour attendre.