LES GIORGIONE
Il est plus vraisemblable qu’on ait songé à inscrire un nom de maitre audessous de l’Adoration des Bergers, qui est un panneau très lumineux. Les vêtements classiques de la Vierge sont rompus par une draperie blanche très longue qui traîne jusque sur le sol et sert de drap au bambino ; l'enfant, tout petit et tout replet, a un abandon très naturel. Les bergers ont chacun leur rôle, l’un vient de voir Jésus et fait signe à un de ses camarades d'approcher pour contempler la merveille, tandis que le troisième regarde le nouveau-né. Un ciel d’azur, parsemé de nuages dorés, sert de fond à cette scène biblique, d’une saveur très humaine, et encore primitivement naïve. On a proposé les noms de Pietro della Vecchia et de Francesco Beccaruzzi à la place du nom de Giorgione.
L'Amour piqué porte un de ces titres ambigus qui ne se justifient guère; on y voit maintenant Venus désarmant l'Amour. Le sujet du reste est secondaire chez les Vénitiens qui n’y trouvent presque jamais qu’un prétexte à harmonie. Cette composition est d’une belle richesse de couleur, d’une grande simplicité de lignes, mais les figures sont construites maladroitement, le paysage est faible, et la toile un peu vide, c’est à la jeunesse du Titien qu'on a attribué ce morceau, alors que l’artiste travaillait sous l'influence de Giorgione.
Que dire des six autres dont de mauvaises reproductions figurent dans le recueil Couché {Galerie du Palais-Royal) sinon que le Chevalier blessé et l’Invention de la Croix semblent bien ridicules et dignes tout au plus de l’école éclectique des Bolonais, que le Milon de Crotone a passé pour un Pordenone, que le Pic de la Mirandole est désigné simplement comme non cattivo dans l’{nventario de Christine de Suède (on en voit une copie par Rubens au Musée Plantin Moretus, d'Anvers), que le Portrait du Pordenone porte une inscription qu'on voudrait authentique, et enfin que le Gaston de Foix, se faisant attacher son armure par un page, a été vu par Waagen : « Petit tableau d’un noble sentiment, note le docteur, sans discuter l'attribution à Giorgione qu'il connaissait mal, chairs dorées et transparentes ; la couleur solide et puissante de la draperie est très harmo-
nieuse. » Qu'est devenu ce Gaston de Foix ?...…. Depuis quelques années
il se fait des coupes sombres dans les collections des grands seigneurs anglais qui ne sont plus assez vaillants pour résister aux dollars américains. Les milliardaires profitent de la débâcle actuelle, sachant bien qu'avec de l'or les tentateurs ont beau jeu. Il y a déjà plus d’une place en deuil sur les murailles des lordly seats of England que jadis chantaient les poètes ; rien n'est plus difficile que de savoir vers quelles rives émigrent les tableaux. Il faut respecter cette pudeur. S'il y a des pauvres honteux, il y a aussi des riches honteux.
Toujours est-il que les trois Giorgione retrouvés n'avaient de Giorgione que le nom; si les autres avaient été authentiques ou même intéressants, il est probable qu’ils eussent surgi, encore que la tâche soit ardue de dénicher des tableaux qui se cachent maintenant sous des dénominations
souvent vagues ou fantaisistes.
LE TITIEN Les Titien — il y en a trente au catalogue, dont quinze proviennent de chez la reine de Suède — offrent une variété de sujets qui s'échelonnent
le long de toute la carrière de l'artiste.
C'est d’abord une œuvre de jeunesse : La Vie humaine ou les Trois Ages (Bridgewater House) symbolisés par trois groupes qui ont pour cadre un paysage frais et un ciel clair : au premier plan, un éphèbe nu et une jeune fille en rouge, au second, des Amorini, au dernier, un hermite en robe rose qui médite sur une tête de mort. Les deux jeunes gens surtout indiquent une préoccupation giorgionesque dans la facture et aussi dans cette antithèse du vêtu et du déshabillé. Waagen n’a pas tort de voir dans cette scène d’amour juvénile un des plus beaux groupes idylliques créés par l'art. Suivant Mariette, Sandrart avait vu ce tableau à Augsbourg dans la maison des Hopffer qui le vendirent mille ducats à Christine de Suède.
L'artiste, vers la quarantaine, peignit la Wénus à la coquille (Bridgewater House). C'est Astarté, fille de l'onde amère, tordant ses cheveux
roux. L’horizon bleu strié de jaune orange et la mer, où flotte un coquillage,
LE TITIEN. — LAVINIA Hi
mettent en valeur ce torse de femme robuste et délicat, mais dont les lumières semblent avoir été ternies par les restaurations ou la fumée de Londres. Le visage est d’un ovale parfait, la physionomie est un peu mondaine ; le mouvement gracieux du corps n’est point fait pour atténuer l'impression que l’on a d’être devant celle qui, consciente de l'attrait de sa beauté, s’enorgueillit d’être la rivale de Junon.
Quelques années plus tard, le Titien eut un modèle charmant entre tous qui passe pour être sa fille, Lavinia. Il s’en est inspiré pour composer trois de ses tableaux les plus populaires et les plus connus : c’est à Berlin, cette jolie personne vue de dos, les yeux tournés vers le spectateur, et tenant, les bras levés, un plat de fruits; dans une autre composition qui est au Prado, à Madrid, les fruits sont remplacés par la tête de saint Jean- Baptiste, et dans le tableau du Régent qui est à Lord Lucas, Lavinia porte une riche cassette. Cette toile fut exposée à la célèbre exhibition des trésors d’art d'Angleterre, à Manchester, en 1857. Le fougeux critique W. Bürger (Thoré) nous servira ici de truchement : « Des profanes ont osé prétendre que le Titien n'avait pas eu de fille. Cette fille existe, puisqu’elle est là ; elle ne mourra point. Elle a même dû faire naître beaucoup de passions. Elle est si belle, si ample, si fraîche et si ferme ! Elle est si provocante dans ce mouvement de bacchante, prodigué par les anciens sur leurs bas-reliefs, la tête rejetée en arrière, les bras élancés vers le ciel. Ce qui est admirable, c’est le jet et la tournure de cette fille, c’est aussi sa forme elle-même, c’est aussi la mnaestria de l'exécution, c’est aussi la couleur, dans une gamme où le vert se mêle aux tons argentins et aux tons dorés... Le docteur Waagen qui a une prédilection très naturelle pour le Musée de Berlin, dont il est le conservateur, a un peu sacrifié la Fille à la Cassette à la Fille au Plat de fruits. Il ne lui trouve pas la peau assez transparente; de la bouche, de la main droite, du paysage et de la robe verte, il n’est pas absolument satisfait. Mais on devine pourquoi ce docteur est si difficile, c’est qu’il est amoureux et jaloux de la sœur de Berlin. Quant à moi, je tiens ces deux filles du Titien, avec la Vénus de Milo, la Nuit de Michel-Ange, la Joconde
de Léonard, l’Antiope du Corrège, et quelques autres, chacune en son genre,
pour les femmes les plus enivrantes et les plus irrésistibles que j'ai connues depuis le temps de Périclès. » Waagen dit en effet : « Elle ne peut soutenir la comparaison avec la fille du Titien du Musée de Berlin... Le ton de la chair a moins de transparence, la bouche est dure, la position de la main droite n’est pas aussi élégante; le paysage, qui n’est pas le même, est lourd et sombre, la robe qui ici est verte [elle est de brocart d’or à Berlin] n’est pas traitée avec autant d’habileté. » Le critique français est plus généreux que le critique allemand, et de complexion plus amoureuse, puisqu'il aime les deux Lavinia et toutes celles qui ressemblent à Lavinia. Le ÂNoli me tangere de la National Gallery donne lieu à moins de discussions; c’est Samuel Rogers qui en a fait présent à son pays, et l’on sait, pour l’avoir lu maintes fois dans Bürger, avec quelle sûreté cet aimable collectionneur choïsissait ses tableaux. Tout ce qui a passé chez lui mérite quelque attention ; son cadeau est vraiment royal, cette Apparition du Christ à la Madeleine était l’une des pièces les plus savoureuses de sa galerie. Certes le Christ est trop élégant, trop précieux, presque théâtral, mais la Madeleine ! Suivant l’heureuse expression de Crowe et Cavalcaselle, elle semble s'être trainée à genoux jusque vers Jésus; sa main droite est levée comme si elle allait oser toucher le fantôme divin, tout en elle exprime le désir ardent. Puis, la couleur et le modelé des personnages se fondent pour ainsi dire dans un site grandiose où l'or et l’azur du ciel sont soutenus par les tons chauds du terrain. C’est là une toile de chevalet qui ne peut laisser indifférent le plus banal touriste, même s'il ne comprend pas le mystérieux attrait de cette scène où le Titien a mis tout son amour du beau et toute la souplesse de son art.
Chez Sir Frederick Cook, à Richmond, dans cette jolie demeure d’où l’on voit la vallée de la Tamise serpenter en lointaine perspective, s’est réfugié l’Esclavonne, la Bella Schiavona, après bien des voyages. La dame se repose enfin dans le plus sympathique des sanctuaires, comme disent les Italiens, au milieu de ses pareilles, nous entendons : au milieu de choses bien captivantes. Pleine de séduction cette peinture qui date de près
de 390 ans. C’est le portrait de Laura de’ Danti s'appuyant sur un négrillon,