LE TITIEN. — LA BELLA SCHIAVONA
la Schiavona che s'appoggia al moretto, dit l’Inventario de Christine. Laura devint duchesse de la main droite, après l'avoir été de la main gauche; elle avait réussi à prendre la place de Lucrèce Borgia et, lorsque celle-ci mourut, elle épousa en justes noces Alphonse I‘, duc de Ferrare. Le Titien la peignit, vers 1623, dans ce riche costume de fantaisie : turban de gaze dorée retenu par une passiflore stylisée, robe bleue que traverse une écharpe jaune. Le modelé du visage s’est un peu effacé, les vêtements et les mains sont intacts, et c’est merveille quand on pense aux odysséennes pérégrinations de cette toile! D’ltalie elle s’en va à Prague, vers 1599, elle fait partie du butin des Suédois en 1648, passe à Stockholm, revient à Rome avec la reine de Suède en 1654, prend la route de Paris en 1721 et, en 1791, traverse la Manche, s’acclimate au pays anglais, appartient à trois collectionneurs différents (Comte de Suffolk, Ed. Gray et S. Dunnington Fletcher), avant d'entrer, en 1876, chez Sir Francis Cook, père de Sir Frederick. Ce portrait a fort préoccupé les écrivains d’art : on en connaît cinq répliques, mais la toile de Richmond, qui est bien celle du Régent, a toute la saveur d’un original et semble être l’opera stupenda dont parle Vasari ; elle a une largeur de touche et une transparence dans les ombres qui ne sont pas d'un copiste; quoiqu’elle ait souffert, remarque le baron de Bildt, elle reste encore « une chose de joie et de beauté, » et l’érudit diplomate, à travers les siècles, donne la main à Vasari. Le pendant de ce portrait se voit au Palais Pitti, dans le coin sombre d’une petite salle, c'est Alphonse, la main droite appuyée sur un canon, comme la main gauche de Laura se pose sur le petit nègre, mais, autant qu'on en peut juger, l'effigie du duc de Ferrare n’est que la copie d’un original perdu, et si l’on pouvait la rapprocher de la Bella Schiavona, elle servirait sans doute à en rehausser le charme. On connaît des répliques de ce portrait (Musée de Modène, par Louis Carrache, Musée de Stockholm, collection Lipperbeide, Berlin) et des réductions (Villa Borghèse, coll. Sciarra, coll. Sernagiotti, Venise).
C’est à Bridgewater House qu’il faut retourner pour admirer deux scènes
païennes, peintes pour Philippe II : Diane et Actéon (effet du matin) et Diane
4h LA GALERIE DU RÉGENT
et Calisto (effet du soir) qui sont de la vieillesse du Titien et trahissent quelque lourdeur, mais dont l’enchantement est tout entier dans le chaud clair-obscur, dans la magie des tons et dans la poésie du paysage. La première scène surtout est, à cet égard, significative. Les deux tableaux firent grande sensation lorsqu'ils furent, en 1798, exposés à Londres, chez Bryan. Barry, dans ses notes sur la galerie d'Orléans, disait : « On doit féliciter l'Angleterre d’avoir acquis ces chefs-d’œuvre; pour ma part, je me sens heureux quand je pense que je vais vivre dans la même ville qu'eux et qu'il me sera donné de les voir souvent. » Hazlitt, qui est un peu le Théophile Gautier anglais, est plus enthousiaste et se lance dans une description di bravura qui vaut d’être citée : « Il y a dans Diane et Calisto et dans son pendant : Diane et Actéon un charme inexprimable, le charme que seul peut posséder le plus grand coloriste du monde. Il est difficile, impossible même, de savoir lequel des deux tableaux l’emporte à cet égard, mais l’un et l’autre font l’effet d’une musique divine ou d’une exhalaison de parfums pénétrants. Dans les figures, le paysage, l’eau, il y a des tons jetés d’une main prodigue et infaillible, des tons splendides, mais vrais, éblouissants par leur vigueur, mais fondus, adoucis, tissés ensemble comme pour former une écharpe pareille à celle d’Iris — chairs nacrées sous lesquelles circule le sang, nuages empourprés par le soleil couchant, collines noyées dans le bleu du ciel, arbres d’un brun moelleux, roches d’un gris froid, eau si translucide que les pieds neigeux dés nymphes nues y apparaissent..….. Partout c’est la couleur et non la forme qui domine, pas une seule ligne définie, c’est un régal exquis pour les yeux. »
C'était une mode, au xvru° siècle, de donner des titres aux tableaux, de les baptiser. Une Vénus couchée toute nue, avec, à ses pieds, un jeune muguet qui pince de la guitare, étaient des personnages historiques, on y reconnaissait la princesse Eboli et Philippe II! Plus circonspects les experts, au temps de Christine, se contentèrent de mentions comme celle-ci : « Donna nuda con amorino e appresso un sonatore, con campo di paese. » Le catalogue du Fitzwilliam Museum, où se trouve cette toile du Régent, dit
simplement : « Venus and Cupid, with a man piaying the guitar, » tandis
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