DISGRACE DU DUC DE CHARTRES
ces œuvres, mais aussi de nous rendre compte de ce que va devenir toute collection digne de ce nom : un amoncellement de cadres serrés les uns contre les autres, sans le moindre espace libre, et cela depuis le plancher jusque vers le plafond, au risque de heurter du pied un Giorgione ou un Titien.
Walpole visite Versailles, en 1771, et nous dit que des « œuvres glorieuses de Raphaël et de tous les grands maïtres sont entassées dans ce palais et qu’on n’en prend pas le moindre soin ».
La psychologie du collectionneur change : il veut posséder, accaparer même; ses murs sont bientôt trop petits pour contenir des acquisitions sans cesse croissantes ; il ne s’agit plus de couvrir la nudité des parois, d’avoir de-ci de-là, sous les yeux, un visage souriant de femme, une idylle, un Enlèvement d'Europe ou de Proserpine, il faut un monde, une foule. Et l’on pense avec regret aux premiers amateurs que la rareté des trésors obligeait à égayer, non pas à encombrer, leurs sanctuaires d'art.
Ce fut un peu le cas du Régent de se laisser envahir par la marée montante. « Les connaisseurs, dit Mathieu Marais, en 1723, sont étonnés de ce qu'avec ce goût pour la peinture, il n'en ait aucun pour l’arrangement, mettant un tableau de dévotion auprès d’une nudité, un tableau de grande architecture auprès d'un paysage et ainsi du reste. Il ne se plaît qu’à en amasser beaucoup. »
A défaut d’une « vue » d’un Teniers du xvim° siècle, nous avons ici une impression d'ensemble sur l’aspect du Palais-Royal. Cela ne vaut pas un croquis de Gabriel de Saint-Aubin ou de Moreau, on doit pourtant s’en contenter.
Mais, avant d’essayer de faire revivre la Galerie du duc d'Orléans, il faut la voir naître.
De fort bonne heure Philippe songea à collectionner. Dès qu'il eut la libre disposition de ses biens, en 1692, l’année même où, jeune homme de dix-huit ans, il épouse Mademoiselle de Blois, fille légitimée de Louis XIV, il se met en chasse. Il est vraisemblable que de ses campagnes en Flandre il rapporte quelque menu butin. Malheureusement on n’a nulle indication sur la date et la nature de ces premiers achats.
Une disgrâce qui dura dix années, de 1696 à 1706, donna des loisirs au
futur Régent. Les causes de cette disgrâce nous ne les connaissons qu’à travers une dizaine de lettres de la princesse Palatine, publiées par le comte de Seilhac dans les appendices de son Cardinal Dubois. Aucun fait précis ne ressort de cette correspondance. Il y est question d’un « infâme achat » du jeune prince, alors duc de Chartres, et de papiers trouvés chez une femme (que l’on ne nomme pas) et si compromettants que, sans l’intervention de Louis XIV, ils eussent été produits «en pleine justice ». L'affaire fut étouffée, les documents furent détruits, il n’en reste nulle trace dans les archives. Tout ce qui subsiste ce sont les plaintes d’une mère à son fils : « Les cheveux m'en dressent quand j'y songe, écrit la Palatine au duc de Chartres, le 18 juin 1696, car si le Roi n'avait retiré vos lettres, vous étiez perdu à jamais dans l'esprit de tous les honnêtes gens, et surtout des pays étrangers. Vous l’avez échappé belle, mais, au nom de Dieu, que cela vous serve d’avertissement à ne plus jamais tomber dans de tels malheurs. Réfléchissez, je vous en conjure, bien sérieusement à cette aventure, et qu’elle vous serve à jamais pour ne plus retomber en pareil cas. Songez à ce qu'il faut faire pour ôter ces affreuses impressions de l'esprit du Roi, et il n'y a pas de temps à perdre pour cela. Adieu, mon cher enfant, je suis pénétrée de douleur de ce qu’on ait trouvé de vos lettres chez cette infâme, mais je l'oublierai si vous tâchez au moins de vous corriger de ces horreurs ; adieu, j'ai les yeux si pleins de larmes que je ne puis plus écrire. »
On sait quel profit Philippe d'Orléans tira de ces admonestations maternelles ; ce prince était né intelligent, mais sa complexion amoureuse l’emporta toujours sur la raison. Tout en menant de front ses devoirs de mari (il eut un fils et six filles) et ses frasques de Don Juan (ses enfants naturels furent innombrables) il applique son esprit aux sciences et aux arts, durant son éloignement de la Cour. Il s’occupe de chimie, ou plutôt d’alchimie, de médecine, de musique, de peinture. Aidé des conseils d'Antoine Coypel, son maître et son ami, et de ceux d'Antoine Arlaud, le miniaturiste genevois, il continue à faire des acquisitions de tableaux.
Le Saint Jean dans le désert de Raphaël passe pour avoir été l’un des