INVENTAIRE DE MADAME
premiers achats sérieux du jeune amateur; il fut payé 20.000 livres au fils du président de Harlay — c'était une réplique du Saint Jean des Uffizi, lequel est, paraît-il, une copie d'après un original perdu.
A la mort de son père, en 1701, le futur Régent vit entrer dans sa collection un petit nombre de tableaux signalés dans des inventaires conservés aux Archives de Dreux.
Le premier de ces inventaires est celui de Madame, Henriette d’Angleterre, dressé le lundi 10 février 1671 et jours suivants; il comprend trois cent soixante-douze tableaux, tant au Palais-Royal qu'à Saint-Cloud et à Colombes, où avait résidé la mère de la princesse, la reine Henriette, femme de Charles I”, morte en ce lieu une année avant sa fille, en 1669. Cet inventaire est fait avec assez de soin, les noms de peintres et les sujets y figurent presque toujours (ce qui est rare pour l’époque), mais fortement estropiés : ainsi il faut reconnaître Gérard Dou dans Girardeau, Guerchin dans Gachin, le Pont du Gard dans le Pont Dugua, etc. Il y a dans le nombre quelques toiles de valeur apportées évidemment d'Angleterre par la jeune mariée, en particulier des portraits de famille par Van Dyck, mais on note aussi beaucoup de miniatures, de copies, de tableaux pieux, de paysages, prisés en bloc et anonymement pour quelques livres ; ils devaient être de mince intérêt. Toutefois nous reconnaissons, dans ce document, une douzaine d'œuvres qui figureront dans le catalogue du Régent et dont voici la liste : Un grand tableau représentant {a Famille royale d'Angleterre de la main de « Monsieur Van Dyck » de 8 à 9 pieds de haut et large en proportion, prisé : 1200 livres (n° 504 de notre catalogue raisonné) ; un Paysage de Paul Brigle (lire : Brill) où sont représentés plusieurs animaux (n° 460); une Madeleine du Corrège, prisée 1.000 livres (n° 180); un Portrait de femme du Titien, prisé : 250 livres (n° 19); le Portrait d'Annibal Carrache de sa main, prisé : 150 livres (n° 232); les Portraits du Tütien et de l’Arétin du Titien (lire : Tintoret), prisé : 60 livres (n* 69, 70); un autre Portrait d’un homme illustre de la main du Giorgione, prisé : 150 livres (n° 5); une petite Vierge de Pietro
Pérugin, prisée : 60 livres (n° 162); une Vierge de piété de la main de
Gachin (lire : Guerchin), prisée : 150 livres (n° 304); un Portrait du Feu Roi (Henri IV) de la main de Porbus, non prisé (n° 471).
Le second de ces inventaires est celui de Monsieur, frère du Roi, dressé le vendredi 17 juin 1701 et jours suivants. On y compte cinq cent soixantesix tableaux tant au Palais-Royal qu'à Saint-Cloud et à Montargis, mais il y a affluence de miniatures, et des mentions comme celles-ci : 28 tableaux carrés représentant des dames, avec leurs bordures de bois doré, prisés ensemble : 75 livres; 35 autres tableaux ronds peints sur toile représentant tant Vhistoire d'Amadis qu'autres sujets, prisés : 200 livres; 12 tableaux peints sur toile représentant des mers agitées, paysages, un Notre-Seigneur entrant dans Jérusalem et l’autre Saint Jean dans le désert, avec leurs bordures de bois doré, prisés ensemble : 60 livres. Cela fait soïxantequinze pièces en trois items et trois cent trente-cinq livres pour le tout, un peu plus de quatre livres par tableau. Scribes et tabellions semblent expédier la besogne devant cette avalanche de médiocrités.
Monsieur laissait à Louis XIV le privilège de s'entourer de chefs-d’œuvre et de protéger les arts. Le lachinage, c’est-à-dire les laques de Chine, les porcelaines et avant tout les dentelles et les pierreries étaient son fait; cet être bizarre et frivole a posé devant Saint-Simon; le portrait est l’un des plus saisissants qui soient sortis de la plume du peintre merveilleux : « C'était un petit homme ventru, monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout, avec une longue perruque tout étalée en devant, noire et poudrée, et des rubans partout où il en pouvait mettre; plein de toutes sortes de parfums, et, en toutes choses. la propreté même. On l’accusait de mettre imperceptiblement du rouge. Le nez fort long, la bouche et les yeux beaux, le visage fort plein mais fort long. Tous ses portraits lui ressemblent. » Le moral répondait bien au physique « Avec plus de monde que d'esprit, et nulle lecture... il n’était capable de rien. Personne de si mou de cœur et d'esprit, de plus faible, de plus timide, de plus trompé, de plus gouverné, ni de plus méprisé par ses
favoris, et si souvent de plus malmené par eux. Tracassier et incapable