RAPHAËL. — LA PRÉDELLE DE LA VIERGE
dans tous les coins du monde, de Londres à Pétersbourg, de Prague à Berlin, de New-York à Boston, témoignent du goût d’un prince français.
Les tableaux ont leur triste destinée comme les livres, comme les humains. On sait que le diptyque de Jean Fouquet, conservé jusqu’en 1775 à la cathédrale de Melun {La Vierge et Étienne Chevalier) est séparé, la Vierge est à Anvers, le donateur est à Berlin; à Saint-Bavon de Gand on n’a plus les originaux de toutes les parties du fameux polyptyque des frères Van Eyck, et, à la Chartreuse de Pavie, un retable du Pérugin a été dispersé. Pareille aventure est arrivée à la prédelle de la Vierge, peinte par Sanzio, vers 1503, pour les religieuses de Saint-Antoine de Padoue à Pérouse. Cette prédelle à cinq compartiments avait été cédée par les nonnes à Christine de Suède, en grand mystère, grâce à l'intervention du cardinal Azzolino. De Rome, elle avait passé en son entier au Palais-Royal. Or, ces cinq compositions sont, à cette heure, dans quatre collections différentes : le Portement de Croix (sujet central) est chez le comte de Plymouth; {a Prière au mont des Oliviers, chez la baronne Burdett Coutts; la Pietd, chez Mrs. Gardner, à Boston, et les Deux Saints (saint Antoine de Padoue et saint François d’Assise), qui se trouvaient aux extrémités de la prédelle, sont dans la galerie du collèce de Dulwich, près de Londres.
Deux de ces tableautins furent exposés à Manchester. On peut se fier à W. Bürger, aussi lui demanderons-nous son appréciation. Devant la Prière au mont des Oliviers voici ce qu’il dit : « Le Christ, à genoux et de profil, est tourné à droite; il a de longs cheveux tombant sur ses épaules et une petite barbe très pointue ; sa robe est d’un gris violacé. Devant le Christ sont deux apôtres couchés et endormis; derrière lui, un tronc d'arbre. Les figures ont environ cinq pouces de proportion. C'est très sévère, très mélancolique, très beau. » Puis allant à la Prét, il continue : « La Vierge est assise de face, au milieu d’un fin paysage. Sur son giron est étalé en travers le Christ tout nu. La disposition de ce groupe rappelle beaucoup la Mère de douleur, de Michel-Ange. [Et aussi, dirons-nous, le groupe du Pérugin cité plus haut.] A droite, la Madeleine prosternée baise
les pieds du Christ, dont saint Jean, agenouillé à gauche, soutient le
torse. Deux apôtres debout, de chaque côté. Figures d’environ quatre pouces. Ce petit bijou a passé dans les collections de Christine de Suède, du duc d'Orléans, etc. » M. Berenson a écrit depuis avec plus d'émotion : « Ce petit tableau montre Raphaël à ce moment exquis où il tâtonnait encore, où il était presque un Perugino; à vrai dire, ce panneau, n'était sa délicatesse enfantine et sa charmante timidité, pourrait être un Pérugin, tant la couleur est d’or clair, tant les arbres sont d’une légèreté de plume. Le sujet ne pouvait être traité dans un sentiment plus délicat, plus apaisé, plus profond. »
Quant au Portement de Croix, Waagen, qui l’a vu à Leigh Court, chez Sir Philip Miles, en vante la belle ordonnance, il remarque surtout le groupe des femmes si pathétique. Il y voit l'influence des maîtres florentins, encore qu'il reconnaisse dans le bleu sombre du ciel l’école péruginesque. D’après la belle gravure de Larmessin, d’après la photographie, on peut juger cette noble composition dans laquelle il faut voir comme un essai des grandes œuvres décoratives du Vatican.
Les Saints de Dulwich sont dans un tel état de restauration qu'il est impossible d’y reconnaître Sanzio.
Disons, en passant, que la Madone elle-même est en ce moment à la National Gallery, prêtée par M. Pierpont Morgan; elle fut, comme la prédelle, vendue par les nonnes, mais à la famille Colonna d’où elle passa dans ja collection de François I”, roi de Naples et enfin par l’entremise de M. Ch. Sedelmeyer, dans celle du milliardaire américain.
Après la Vierge d'Orléans la plus belle, la plus séduisante, à notre humble avis — nous entendons ne parler que des Raphaël du Palais-Royal — est la Madonna della Torre, appelée aussi Madonna Mackintosh, laquelle, en 1906, est venue se réfugier à la National Gallery; elle appartient à la période romaine (1513-1514). Le faire en est très vaporeux, c’est presque une esquisse. La Vierge et l'Enfant sont vus de face, sans auréoles ; la mère, de la main droite, entoure la taille de Jésus; de la main gauche, elle tient le pied droit du bambino. Elle est vêtue d’un corsage gris
perle, d’où sortent des manches rouges, et d’une jupe verte; sa tête est
LA VIERGE ET L'ENFANT Tableau peint par Raphaël (Collection du comte d'Ellesmere. — Bridgewater House, Londres)
Photo Hollyer. — Londres
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