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LE CORRÈGE

Avec l’école lombarde nous avons d’autres noms célèbres et d’autres

problèmes intéressants. Au milieu des fluctuations de la mode — impérieuse en matière d'art comme ailleurs — le Corrège a toujours gardé son

prestige, soit que ses tableaux fussent rares, soit que vraiment les amateurs

aient toujours senti la beauté de ses créations. Car c’est bien le mot qui convient aux œuvres de celui qui, pour nous servir des expressions d'Annibal Carrache, est original entre tous. Une des preuves que nous ayons de l'attrait qu’exerçait le Corrège au xvin° siècle, tout comme à l'heure actuelle, c’est la demande que fit un jour à Louis XV le marquis de La Ensenada. On avait besoin à la Cour de Versailles de l'appui de ce ministre espagnol, et le marquis de Duras, ambassadeur de France à Madrid, lui proposa un cadeau. Le marquis eut l'audace de demander un tapis de la Savonnerie et quelques tableaux du Corrège! Le roi fit répondre qu’il accordait volontiers le tapis, mais que pour les Corrège, comme il n'en avait que « deux ou trois qui sont très grands et très beaux, » il ne voulait pas s’en défaire parce qu'on ne pouvait les remplacer. Il est fort heureux, pour notre Salon carré, surtout aujourd'hui, que ni l’Antiope, ni le Mariage mystique de sainte Catherine ne soient partis pour l'Espagne en 1753.

Trois des tableaux corrégiens du Palais-Royal sont justement fameux; ils ont eu des malheurs, aussi ont-ils une assez longue histoire.

Le fils du Régent fut un dévot personnage; veuf de bonne heure, il chercha dans la piété les consolations religieuses et se réfugia, loin du monde, loin de ses palais, chez les Génovéfains de la Montagne de Sainte- Geneviève, dans une maison assez simple qui existe encore rue Descartes et sert de presbytère aux ecclésiastiques de Saint-Étienne-du-Mont. C’est là qu’il mourut en 1752 laissant le souvenir d’un chrétien exemplaire et d’un homme à scrupules, « chaste fils d’un père qui ne l’était pas ». Il pensait ainsi expier les égarements paternels. Louis d'Orléans ne se contenta pas de prier, il fut iconoclaste mais pas au point que le veut une légende fort accréditée par les compilateurs, tels que Vatout et consorts. Des uns aux autres les tableaux détruits par le prince augmentent en nombre et l’on en arrive au chiffre de quarante. Ce que l’on ne dit pas, c’est que la pruderie du Génovéfain se manifesta aussi d'autre facon. L’inventaire dressé après sa mort nous fait voir qu'il relégua certaines toiles dans un petit corridor

du Palais-Royal. Les Danaé, les Vénus, les Léda y voisinaient avec les

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chastes Suzanne, les trois Grâces et les Salmacis. Cependant on trouve dans la seconde pièce « en suite du Salon » (petit appartement) les Danaé du Corrège et de Rottenhammer et la Zéda de Véronèse.

Mais documents d’archives en main, la vengeance du prince s’exerça sur deux tableaux seulement : l’lo et la Zéda du Corrège.

On connaît lo et ses divines amours : Jupiter, afin d'éviter les querelles de Junon, s’enveloppe d’un nuage et séduit, sous cette forme, la jeune beauté dont il est épris. Dans la composition du Corrège lo assise est vue de dos, elle se dégage peu à peu de la nuée olympienne et de l'étreinte d’une main; l'expression de son visage, tourné de profil, dit l’extase et l’enivrement. Le fils du Régent ne pouvait supporter la vue de ce poème païen, malgré la beauté esthétique dont le génie de l'artiste l'avait paré; il lacéra la tête d’lo.

L'aventure de Léda est aussi navrante, la déesse n’échappa point à la fureur du prince : même profanation, mais plus grave, puisque la toile représentant plusieurs personnages, compagnes de Léda, aussi nues qu’ellemême, fut coupée en trois ou quatre morceaux.

Charles-Antoine Coypel qui était directeur de la Galerie d'Orléans s’empara de ces épaves, pansa les blessures des deux victimes et garda chez lui ces tableaux qui furent vendus, en 1753, quelques moïs après sa mort. L'Io fut acquise par M. Calabre l'aîné, la Léda par M. Pasquier, député du commerce de Rouen. La première fut réparée encore une fois par Deslyens, de l’Académie royale de peinture, la seconde par Collins, chargé de l’entretien des tableaux du roi.

Le duc d'Orléans n’étant plus de ce monde, les gazettes, bavardes comme toujours, révélèrent ces incidents. Le Nouvelliste économique et littéraire d'octobre 1754, publié à la Haye, nous montre « tous les savans et les curieux en peinture » allant « en foule contempler le chef-d'œuvre (Léda) chez M. Pasquier, rue de Richelieu, près la rue Villedo ». Aussi la réputation européenne de ces Corrège doubla-t-elle d'intérêt : l’esthétique avait sa part, mais aussi la curiosité; quand ils furent à vendre les limiers

de Frédéric IT étaient à l’affüt. Le 10 mars 1755 (vente Pasquier) la Léda

NN

fut adjugée 21.060 livres au comte d’Epmaille, mandataire du roi de Prusse. Peu après l’/o passa également dans les collections de Sans-Souci.

Ils n'étaient pas finis les déboires des deux beautés. La tête de Léda fut repeinte encore une fois, vers 1830, par Schlesinger, artiste berlinois. L’Zo fut plus heureuse dans sa détresse, elle revint à Paris en 1808 comme butin de guerre; elle fut aussi retouchée, mais le peintre chargé de cette besogne n'était-il pas digne de collaborer avec le Corrège, puisque c'était Prud’hon? En 1815, l’/o fut rendue à la Prusse, elle est aujourd’hui, avec la Léda, au Musée de Berlin, où l’on s’aperçut enfin que c'était une copie, excellente du reste et ancienne, dont l'original, moins bien conservé, est à Vienne. Mais la valeur de cette copie, toute copie qu'elle soit, n’estelle pas singulièrement augmentée par la caresse du pinceau de Prud’hon, le seul artiste qui, vraiment sans profanation, pouvait refaire le travail du maitre de Parme dont il descendait en ligne directe?

L’lo et la Léda ne doivent pas nous faire oublier la Danaé qui par miracle échappa aux mauvais traitements que subirent ses sœurs, mais qui eut aussi ses déboires et connut les dédains. C’est, suivant Burckhardt, une des plus belles créations de tous les temps. M. Berenson en admire la lumière et voit, sur ce corps nu, passer un frisson de vie comparable au frisson qui fait rider la surface des eaux dormantes, lorsque passe la brise; et de cette impression il déduit une théorie des plus justes : « La maitrise de la lumière explique la couleur du Corrège. La lumière est l’ennemie de la couleur bigarrée et trop nette, et là où elle triomphe elle tend à dissoudre les tons en une sorte de monochromie. Aussi les vrais peintres de la lumière n'ont-ils jamais été jolis et séduisants {pretty and attractive) quoique, en vertu de cette loi, ils aient été des coloristes. Cependant, tout en n’hésitant pas, à cet égard, à placer le Corrège au-dessus de Raphaël, on doit le placer au-dessous du Titien. »

Cette Danaé fut commandée au peintre, en même temps que la Léda, par le duc Frédéric II de Mantoue. Les deux tableaux furent offerts à Charles-Quint, peut-être à l'époque de son couronnement à San Petronio

de Bologne (1532). L'empereur, sans doute lors de sa pieuse retraite et de

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