LE CORRÈGE. — DANAÉ
son grand renoncement, en fit cadeau à son sculpteur, Leone Leoni. C'est chez cet artiste que Lomazzo les voit, vers 1590. De là les déesses vont à Prague, chez Rodolphe II, dans le palais du Hradschin. On sait qu’elles devinrent la propriété de Christine de Suède et qu'avec cette reine, après un séjour à Stockholm, elles retrouvent une seconde fois le ciel d'Italie pour être enfin vendues au Régent. Mais tandis que Léda, grâce à ses mutilations, s’en va en Prusse, Danaé reste à Paris et, vers 1791, passe le détroit. Elle ne trouve pas d’acquéreur en Angleterre avant 1800. Sur une estimation de mille guinées (26.250 fr.) elle est adjugée six cent cinquante guinées (17.062 fr. 50) à Henry Hope. A la vente de ce dernier (1816) elle ne dépasse pas l'enchère de deux cent cinquante livres sterling (6.250 fr.), et revient à Paris. C’est là que le prince Borghèse, sans doute bien conseillé, l’achète et, pour la troisième fois, la rend à sa terre natale où tous les pèlerins d'art vont lui rendre hommage. En ces dernières années, un de nos prix de Rome, M. L. Pénat, s’est attaqué à ce morceau entre tous difficile et, après plusieurs mois de travail devant le chef-d'œuvre luimême, nous a donné une eau-forte burinée d’un rendu merveilleux qui respecte toutes les délicatesses des valeurs et toute la beauté du dessin.
Jamais, croyons-nous, aucune toile n’a vu et revu tant de climats différents, pas même la Bella Schiavona du Titien. C’est un exemple extraordinaire des migrations auxquelles trop de tableaux sont exposés. La pauvre Danaé a voyagé dans toute l’Europe, par terre, par eau, sous le soleil, sous la pluie, en des temps où les dangers nous semblent extrêmes, mais n'étaient pas plus fréquents que de nos jours, et deux fois elle a été témoin de circonstances tragiques : le sac de Prague et la Révolution.
À propos de l'Éducation de l'Amour se pose une question assez complexe. Le tableau du Palais-Royal se trouvait à Paris, en 1830, chez le chevalier Sébastien Erard, il est aujourd’hui au château de la Muette, chez le comte de Franqueville où nous avons pu le voir. Il représente un groupe, presque de grandeur naturelle, de trois personnages : Mercure, qui n’a pour tout vêtement qu'une légère draperie, son pétase et ses
sandales, est assis et montre à lire à Cupidon, debout près de lui, tandis
7k LA GALERIE DU RÉGENT
que Vénus — une Vénus aïilée — tient l’arc de l’Amour et apparaît souriante, semblant attendre que la leçon soit finie. Le tableau a pris, avec le temps, une couleur dorée et chaude. Mais doit-on tout dire, l'inventaire dressé, en 1785, après la mort du duc d'Orléans, père de Philippe-Égalité, nous révèle que le tableau ne fut prisé que trois mille six cents livres, « comme tout repeint ». Ce « tout repeint » ne se voit plus. Est-ce la patine qui a rendu homogène cette réfection complète? Il est difficile de répondre. Une chose certaine c’est que l’œuvre est saisissante et d’une grande beauté.
La National Gallery possède une Éducation de l'Amour, dont l’aspect général diffère du tout au tout (quoique la composition soit identique) par la couleur restée fraîche et claire. La toile du comte de Franqueville a fait partie de la collection de Christine de Suède, celle de la National Gallery peut être non moins fière d’avoir appartenu au duc de Mantoue et à Charles I depuis 1630. A la vente du malheureux roi, elle fut achetée par le duc d’Albe, puis devint la propriété successive du prince de la Paix, de Murat, de sa veuve et du marquis de Londonderry. Celui-ci vendit l'Éducation de l'Amour (1831) au Musée de Londres. À peine serait-il besoin de ces brevets de noblesse à contenter tous les d’Hozier du monde pour décider de l’authenticité de l’œuvre — à la première vue, on se sent en présence de l'original même.
Mais comment expliquer la maîtrise incomparable du tableau de la Muette ? Est-ce une réplique ? C’est mieux que cela. Ici les documents d'archives emportent la palme, ils nous permettent de voir renaître de ses cendres un tableau que l’on croyait perdu, dont tour à tour ont parlé Armand Baschet, Max Rooses, Émile Michel sans être parvenus à l’identifier, tout en fournissant de précieuses pistes.
Le 30 septembre 1605, le duc de Mantoue (Vincent de Gonzague) annonce à Aderbale Manerbio, son envoyé auprès de l'Empereur (Rodolphe Il) à Prague, qu'il lui adresse deux copies du Corrège, faite tutte due di mano del Fiamingo (toutes deux faites par le Flamand) le priant de les remettre de sa part à Sa Majesté Impériale.
Manerbio répond de Prague, le 24 octobre, par l'intermédiaire du