COLLECTION DE MONSIEUR
de garder aucun secret, soupconneux, défiant, semant des noises dans sa cour pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser, et redisant des uns aux autres. » Tous ces défauts, joints à un « goût abominable », n'étaient rachetés que par quelque valeur à la guerre.
Un homme de cette sorte n'avait pas le temps de s'intéresser à autre chose qu’à des colifichets. Sa galerie eût été dédaignée du moindre bourgeois. Son fils ne trouva dans la succession de son père que des ouvrages de second ordre, entrés comme par hasard dans les palais de Monsieur. C’étaient un Enlèvement des Sabines de Salviati, inventorié avec quatre autres pièces, prisées ensemble : 150 livres (n° 76 de notre catalogue raisonné); la Fileuse de Feti, réplique de celle du Louvre, prisée : 150 livres (n° 157); la Piscine et Notre-Seigneur chassant les marchands du Temple de Luca Giordano, prisés ensemble : 400 livres (n° 329, 330) ; l'Histoire de Moïse
sauvé des eaux attribuée à Velazquez et rendue à Honthorst, prisée 150 livres (n° 340) et probablement quelques autres peintures difficiles à identifier d’après l'inventaire qui fournit des renseignements trop succincts.
Il est à remarquer que les tableaux de Madame ne se retrouvent pas dans l’hoirie de son époux. Qu’étaient-ils devenus, avaient-ils passé à ses filles, la reine d'Espagne, première femme de Charles II, et à la duchesse de Savoie, reine de Sicile et de Sardaigne? On peut le supposer. Et c’est de la part de la reine d'Espagne que le futur Régent aurait hérité.
Un favori de Monsieur, le chevalier de Lorraine, meurt en 1702 et lègue au duc d'Orléans trois tableaux, qui représentent une bien faible part des générosités scandaleuses dont il avait été comblé : un Saënt Jean du Dominiquin, la Fuite de Jacob de Pierre de Cortone et la charmante toile dite : la Cassette du Titien où l’on voit une belle jeune fille qui porte à la hauteur de sa tête un coffret enrichi de pierreries ; la gravure a popularisé cette aimable composition, aujourd’hui la propriété de Lord Lucas.
A la vente Hautefeuille (1703) le prince fit acheter deux paysages d’Annibal Carrache : le Batelier et les Chevaux, la Sibylle du Dominiquin (Collection Wallace), un Paysage du même (Bridgewater House), un Enlèvement de
Proserpine qui a passé pour un Titien et qui ‘est de Zustris, un Portrait | Ÿ v)
de femme et Moïse sauvé de P. Véronèse. C'était un lot intéressant et l'apparition du peintre des Voces de Cana lequel, plus tard, devait être si merveilleusement représenté au Palais-Royal.
Un tableautin assez libre : Salmacis et Hermaphrodite de l’Albane (Bridgewater House), une Sainte Famille du même, la Présentation au Temple du Guerchin et l'Enfance de Jupiter de Jules Romain (National Gallery) qui provenaient du cabinet de l'abbé Decamps n'étaient pas des chefs-d’œuvre. Mais, en Espagne, où le duc, affranchi enfin de sa disgrâce, prit part à la guerre (1707 et 1708), la collection s’augmente de précieuses pièces. Le duc de Gramont, gouverneur de Bayonne, fort désireux d’être agréable au prince, lui cède un Portrait d'homme d'Albert Dürer, non retrouvé, et la Circoncision de Notre-Seigneur, signée : Joannes Bellinus (National Gallery). Philippe V fait présent à son cousin de l’Enlèvement d'Europe du Titien (Fenway Court, Boston) ; le duc lui-même achète un pseudo-Michel- Ange {Prière au Jardin des Oliviers) et une Descente de Croix du Tintoret (Bridgewater House). A ces séjours d’Espagne se rattache une anecdote racontée par Mathieu Marais : « On m'a dit qu'il eut la permission de faire copier un original excellent qui était à l’Escurial, et qu'il eut dessein de faire mettre la copie à la place de l'original, mais que les religieux s'en étant aperçus, ils firent arrêter le peintre et le mirent à l’Inquisition. » On n'ignore pas le manque de scrupules de certains collectionneurs, mais le futur Régent appartenait-il à cette catégorie ?
Quoi qu'il en soit, la collection princière prend corps et peu à peu on y voit entrer les grands maitres.
D'un seigneur de la cour de Jacques IT, le duc de Melford, frère du duc de Perth, Philippe obtint la très séduisante Colombine (Ermitage) qui est d’un joli style léonardesque et fut peinte par un des bons élèves du Vinci, suivant Morelli, par Francesco Melzi; une Madeleine portée sur une nuée du Guide; le Paralytique et l'Enfant prodigue de Fr. Bassan ; un Giorgione des plus douteux (le Chevalier blessé); Vénus et Adonis de Cambiaso; un Paysage d'Adam Elzheiïmer ; un Homme armé de Jordaens.
Ces huit tableaux furent payés 40.000 livres en 1707, mais le prince n'avait