LES CLIENTS DU PRINCE
pas l'argent disponible, c'était au moment de son départ pour l'Espagne ; il fit un emprunt, afin de ne pas laisser échapper cette occasion, c'est à son trésorier général, le sieur Hariague, qu'il eut recours.
On sait que Richelieu, profitant de son titre, se faisait donner des tableaux et des statues; le Régent agit de même. Il se laissait persuader d'aller visiter tel cabinet d’amateur intéressé à lui faire sa cour. Ainsi Raynaud de la Sagette, greffier en chef du Parlement de Paris, désire-t-il être nommé Conseiller d’État, il fait au duc les honneurs de son hôtel de la rue Saint-André-des-Arcs, le voit s'arrêter longuement devant quatre tableaux, les lui offre et obtient ses brevets.
M. de Nancré, compagnon d’armes du duc d'Orléans en Italie et en Espagne, nommé capitaine des Suisses au Palais-Royal, veut-il reconnaître les bienfaits dont il est comblé, il cède gracieusement le dessus du panier de sa collection à son protecteur : quatre Albane, trois Annibal Carrache, un Louis Carrache, un P.-F. Mola, un Valentin — il faut noter que c'était là un joli cadeau pour l’époque : au xvm® siècle qui avait dit Carrache avait tout dit; beau comme le Carrache était un dicton courant.
Des gens en place tels que La Châtaigneraie, argentier de la chambre du Roi et des Enfants de France, Bertin, trésorier des parties casuelles, Tambonneau, président des Comptes, M. de Launay, directeur de la Monnaie, J. de Nouveau, surintendant des Postes, La Ravoye, receveur général de la Rochelle, Penautier, receveur général des États du Languedoc, Amelot, l'ambassadeur, les curés de Saint-Eustache et de Saint-Sulpice, vendirent, sans nul doute à bon compte, leurs tableaux au dispensateur des grâces et des bénéfices. Par eux la collection du Palais-Royal s'enrichit de la Saënte Famille au Palmier de Raphaël, du Ravissement de Saint Paul de Poussin, sans compter d’autres nombreux Carrache.
Les grands seigneurs aussi étaient tout prêts à être agréables au Régent. Il est à supposer qu’ils n’acceptèrent que des remerciements en échange de leur générosité. Le prince de Condé s'était dessaisi d’une Sainte Famille de Palma; le duc de Bourbon, de la Chasteté de Joseph d'Alexandre Véro-
nèse; le duc de la Vrillière, de l’'Ardromède du Titien; M. de Nocé, du
superbe Portrait de Snyders par Van Dyck; le duc de Liancourt, de deux Véronèse dont l’Embrasement de Sodome qui est au Louvre; le duc de Noailles, d’un Annibal Carrache et d’un Guide ; M. le Grand (duc d’Armagnac), de la jolie tête léonardesque qui est à Bridgewater House; le duc de Vendôme, d’un insignifiant Annibal Carrache relégué aujourd’hui dans les greniers du Louvre; le maréchal d’Estrées, d’un Albane ; Madame de Foix, d’une copie du Corrège par Louis Carrache.
Des personnages de moindre importance : l’abbé de Mérinville, protégé de Madame de Maintenon, l’abbé d’Estrées, créature de Madame des Ursins, M. de Brillac, premier président du Parlement de Bretagne, dont la femme fort jolie cherchait à plaire au Régent, M. de Dreux, gendre de Chamillart, MM. de Bretonvilliers, Bourrée de Corberon, de Bertillon, de Gaignières, de Breteuil firent aussi marché avec le prince.
Enfin le catalogue de Dubois de Saint-Gelais complète ces renseignements et nous donne les noms de peintres, de marchands ou de collectionneurs qui furent en relations d’affaires avec le duc d’Orléans : Coypel, Châtillon, Rasle, Dorat, Forest, Biberon, Paillot, Dorigny, Dussé et Rondet, le joaillier, celui qui fut à Londres pour prendre livraison du fameux « Régent » et pour le payer; quelques œuvres de valeur comme la Léda de Véronèse, que le Louvre a dédaignée, la Madone, dite de Bridgewater, et les Quatre Ages de Valentin vinrent ainsi prendre place au Palais-Royal.
Quand le cabinet du marquis de Seignelay, fils aîné de Colbert, fut dispersé, le duc d'Orléans se rendit acquéreur de neuf tableaux, deux entre autres considérés alors comme d’incomparables chefs-d’œuvre : les Trois Marie d’'Annibal Carrache et le Portement de Croix du Dominiquin, lesquels, du reste, sont parmi les plus intéressants de l’école bolonaise. A la vente du marquis de Ménars, beau-frère de Colbert, en 1718, fut acquise une Sainte Famille du Parmesan.
Des galeries du duc de Modène et du cardinal de Mazarin une quinzaine de peintures furent achetées successivement ; de la première, rien de saillant à dire, mais de la seconde il faut noter une Léda du Tintoret
et cinq Van Dyck au sujet desquels nous lisons dans la correspondance
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