LES POUSSIN
s'attache surtout à ce qui se passe entre ces quatre murs ornés de colonnes et de pilastres symétriques.
Pourtant nous savons par Félibien que l’'Extréme-Onction était celui de ces sept tableaux qui plaisait le plus à Poussin. Ce dernier écrivait, le 25 avril 1644, à M. de Chantelou : « Je travaille gaillardement à l'Extréme- Onction qui est en vérité un sujet digne d’un Apelle, car il se plaisait fort à représenter des mourants. Je ne le quitterai point, pendant que je me trouve bien disposé, que je ne l’aie mis en bon terme pour une ébauche. Il contiendra dix-sept figures d'hommes, de femmes, et d’enfants, jeunes et vieux [il y en a seize], dont une partie se consume en pleurs, tandis que les autres prient pour le moribond. Je ne veux pas vous le décrire avec plus de détail, car ce serait l'office non d’une plume mal taillée comme la mienne, mais d’un pinceau doré et bien emmanché. » Poussin avait tort de préférer cette Æxtréme-Onction — ïl est juste de dire que nous voyons un tableau très injurié par le temps.
Ce n’est point le cas du Frappement du Rocher (Bridgewater House), peint à Rome pour M. de Chantelou. Ce tableau est d’une conservation aussi parfaite que le magnifique Triomphe de David de Dulwich ou que l’Inspiration du Poète que vient d’acquérir le Louvre. Le paysage éclairé par les derniers rayons du soleil, cette foule de gens qui se désaltèrent groupés avec un admirable sentiment de l’espace, tout cela forme une des belles compositions du maître. C’est l’un des plus merveilleux Poussin dont peuvent se glorifier les collections anglaises où, du reste, notre grand artiste du xvn° siècle, si apprécié par Reynolds, est vénéré comme il doit l’être. Le Louvre possède une puissante esquisse à la sépia du Frappement du Rocher.
Victor Cousin a écrit quelques pages, dans les appendices de son livre : Du Beau, du Vrai et du Bien, sur les Poussin qu'il vit en Angleterre; sa critique a vieilli, son style même nous semble caduc, mais un enthousiasme sincère garde toujours sa valeur. « Quelle puissante unité dans cette vaste composition! dit-il à propos du Ærap-
pement du Rocher, et aussi quelle variété dans les actions, les poses,
DE CS À A > Er EN CET
les traits de tous les personnages! Il y a là vingt tableaux différents, et pourtant il n’y a qu'un seul tableau, et l’on n'ôterait pas un de ces épisodes sans nuire considérablement à l’ensemble. En même temps quel excellent coloris! L'empâtement est à la fois solide et léger, et toutes les couleurs sont liées le plus heureusement du monde. Assurément elles pourraient avoir un plus grand éclat; mais l’austérité du sujet admet fort bien ce ton modéré. » N'est-ce pas là en raccourci tout l’éclectisme du philosophe jadis si célèbre?
Le Régent possédait encore quatre autres Poussin : la Naissance de Bacchus (on la suit, à travers les ventes, jusqu’en 1849); Moïse marchant sur la couronne de Pharaon, à Woburn Abbey, chez le duc de Bedford; Moïse sauvé et le Ravissement de saint Paul dont toute trace est perdue.
Des répliques de ces trois derniers tableaux sont au Louvre. Le Moïse marchant sur la couronne de Pharaon de Woburn Abbey offre peu de différence avec celui de notre musée. Le Moïse sauvé, d’après la gravure de Lambert (dans la Galerie du Palais-Royal) ne se rapproche nullement des deux exemplaires de Paris, déjà si dissemblables; le tableau du Régent ne comporte que six personnages, si l’on néglige les figurines du dernier plan, le paysage tient une grande place : à droite et à gauche deux arbres, à travers lesquels on aperçoit toute une ville bâtie en terrasses, accentuent la perspective. Quant au Aavissement de saint Paul, il forme un groupe très distinct de celui du Louvre. La tête et les bras de l’apôtre se détachent complètement sur le ciel, les deux anges sont presque au même niveau et ils sont accompagnés de deux enfants nus ; il n'y a pas d'architecture, l’horizon très bas est fermé par de légers vallonnements. Ce tableau est antérieur à l’autre, il fut exécuté à Rome, en 1643, pour M. de Chantelou, et devait faire pendant à la Vision d'Ézéchiel de Sanzio. Poussin hésitait beaucoup à se mettre en pareille rivalité. « Je crains, écrivait-il à son ami, le 2 juillet 1643, que ma main tremblante ne me manque en un ouvrage qui doit accompagner celui de Raphaël, j'aurai de la peine à me résoudre à y travailler si
vous ne me promettez que mon tableau ne servira que de couverture à