SIR THOMAS MORE
du tableau et nous faisait entrevoir tout l'intérêt de la découverte, qui, nous pouvons le dire, fit quelque sensation dans le monde des arts.
L’inventaire de 1785 estimait le Gisze cent cinquante livres! Mais le catalogue de la vente de 1793, que nous avons consulté au British Museum, contient quelques rares annotations manuscrites et, au n° 104, qui est notre Holbein, on a inscrit le mot : Jéne. Il fut acquis par le graveur Christian de Mechel au prix de deux cents guinées (5,250 fr.). Celui-ci essaya en vain de le faire acheter par la bibliothèque de Bâle. Il s’en fut à Berlin, vers 1812, où il le vendit à Solly.
Un second portrait, celui de Sër Thomas More, lequel était compris dans l'/nventario de la reine Christine de Suède, s’est retrouvé aussi. Le célèbre chancelier d'Angleterre, sacrifié à la haine de Henry VIII et décapité en 1535, est vu de trois quarts, il a une robe noire fourrée de petit-gris à manches courtes qui laissent apercevoir les manches de velours rouge du pourpoint. Il porte un collier formé de plusieurs S d'or, d'où pend une rose de même. A l'index de la main gauche se voit une bague; de la main droite, le chancelier tient une lettre. Le fond du tableau est un « pavillon » vert. Ces détails correspondent exactement avec le portrait de Thomas More appartenant à Edward Huth Esq., de Wykehurst Park.
Grâce à la complaisance de cet aimable collectionneur, nous avons recueilli au sujet de cette belle œuvre quelques curieuses informations. C'est le père du possesseur actuel qui, vers 1860, l’acheta à Farrer, marchand alors fort connu à Londres. Celui-ci l'avait acquise en Irlande en des circonstances particulières : il avait été appelé dans ce pays pour restaurer quelques tableaux chez un gentleman dont on ne sait pas le nom, lequel, pour prix du travail, lui avait permis de choisir l’un des tableaux de sa galerie. D'autre part, comme les documents nous prouvent que le Thomas More fut vendu à Londres en 1793, il n’est pas trop audacieux de penser qu'il s’agit ici de l'exemplaire du Palais-Royal. Mais l’histoire se complique un peu ; il existe une petite copie sur émail de ce Thomas More exécutée par un artiste anglais, Henry Bone, portant au dos une inscription assez déconcer-
tante : cette copie aurait été faite en 1811, d’après un original qui se trouvait
à Todi, chez Angiolo Bonelli et qui, depuis le xvi° siècle, aurait appartenu aux familles Crescenzi et Bonelli. Sur quoi vient se greffer une anecdote des plus romanesques relatée par Baldinucci dans ses Vies de peintres.
Quelque temps après la mort du chancelier, Anne Boleyn aperçoit le portrait de son ennemi dans la « salle des célébrités » de Whitehall. « Comment, s'écrie-t-elle, cet homme vit encore ici! Et, décrochant le tableau, elle le jette par la fenêtre. » On bénit, ajoute Baldinucci, la Providence qui avait sauvegardé ce précieux trésor. Quoique fort endommagé, le panneau avait été ramassé, mis en lieu sûr, restauré habilement et transporté à Rome au palais Crescenzi.
Selon une autre version, celle de Roger North, le méfait aurait été commis par Henry VIII lui-même, le bois se serait cassé en trois morceaux et eût été rajusté sans trace apparente de dégât par un nommé Pomerantius (Nicolo Circignani), peintre médiocre de Grégoire XIII, alors en mission à Londres, qui se serait trouvé à point nommé, sous les fenêtres de Whitehall...…
Disons que le tableau d'Edward Huth Esq. a deux fentes du haut en bas, mais ce n’est point une preuve positive de la réalité de l’aventure. Tous les bois jouent et il n’est pas nécessaire de jeter un panneau dans la rue, du haut d’un palais, pour qu’il soit endommagé.
Tels sont donc les faits : ils affirment l'existence de deux Thomas More par Holbein, l’un à Wykehurst Park, l’autre dont on ne connaît pour le moment qu'une copie sur émail. Ils ne sauraient être confondus, puisque l’on suit l’un en Angleterre en 1793 et que l’autre, à cette date, était en Italie où il resta au moins jusqu'en 1811.
Il est fort difficile de se faire une opinion, mais l'épave du Palais- Royal semble bien être chez Edward Huth Esq. La beauté de cette peinture, exposée à la Wénter Exhibition de 1881, et alors fort appréciée, est égale à la beauté du Gisze. C’est là un argument esthétique non négligeable. Les deux œuvres ont pu être comparées, lors de leur séjour à Paris au xvin* siècle, et si le Régent n'avait eu qu'une copie du Thomas More on
s'en serait avisé, grâce au moyen de contrôle que l’on avait.
SIR THOMAS MORE (1527) Tableau peint par Holbein
(Collection Edward Huth, Esq. — Wykehurst Park, Sussex)
VE
\ N NS \ < DEUX HOLBEIN INTROUVABLES 125 Les répliques de ce portrait du chancelier sont extrêmement nombreuses. Notons celle qui a passé à la vente de Guillaume II des Pays-Bas, en
1850, et qui fut adjugée dix-huit cent cinquante florins. Au Musée du Prado, à Madrid, on voit une brillante interprétation de l'original par
Rubens, mais sans le collier aux S d’or. Enfin, à Windsor, dans l’admirable
collection des dessins de Holbein, figure la « préparation » du Thomas More.
L'incertitude est absolue au sujet d’un Thomas Cromwell, comte d'Essex ; « peint sur bois, rond, quatre pouces de diamètre. Buste ». Comme le More il provenait de Christine de Suède. Ni le portrait de la National Portrait Gallery, ni celui du comte de Caledon, ni même celui de M. Cardon, de Bruxelles, ne sauraient être identifiés avec le Th. Cromwell du Palais-Royal.
Le Régent possédait un troisième Holbein qui nous est décrit par Dubois de Saint-Gelais : « Le portrait d’une femme. Peint sur bois, haut de trois pieds six pouces, large de deux pieds sept pouces. Figure de grandeur naturelle. Son habillement est noir avec un collet rehaussé et
des amadis [manches collantes] fermées de velours rouge. Elle à une
espèce de ceinture d’une chaine d’or garnie au bout d’un gland de même, qu’elle tient de la main gauche, ayant la droite appuyée sur le bras d’un fauteuil de bois dans lequel elle est assise. Le fond du tableau est brun. » Puisse cette description assez minutieuse tomber un jour sous les yeux d’un érudit ou d’un amateur qui aura rencontré cette femme aux « amadis
fermées de velours rouge ». Il suffit d’une heureuse fortune. ©