OBSERVATION HI
(D'Ornellas. — Annales de dermatologie et de syphiligraphie, 1888.)
G... F..., quarante-cinq ans, valet de chambre, né en Touraine, marié depuis seize ans et père de trois enfants bien portants, les seuls qu'il ait eus.
En fait de maladies antérieures, il a souffert ily a vingttrois ans d'une sciatique qui dura deux mois, malgré le traitement, et depuis cette époque il a souvent eu des attaques d'asthme violentes à la suite de refroidissement le plus souvent.
Jl y a vingt ans, il eut un chancre sur le pli préputial, qui n'a pas laissé de traces cicatricielles, qui guérit spontanément, sans aucun traitement, au bout de trois semaines environ et qui ne donna lieu à aucun accident consécutif. Il y a deux ans il eut un abcès dans une amygdale qui se vida et se cicatrisa en quelques jours seulement. Au commencement de février de cette année 1897, G... F... sentit pour la première fois les quatre doigts internes de la main gauche très froids dans leur moitié libre, c'est-à-dire au niveau des troisièmes et de la moitié attenante des deuxièmes phalanges. Cette sensation de froid augmentait très considérablement par l’action de la basse température de l'air extérieur, au point de l'obliger à mettre un gant de laine pour sortir et travailler au dehors. Le malade resta dans cet état près de six semaines sans que son état s’aggravât.
Les extrémités des doigts étaient blanc grisâtre, et par la
pression présentaient des marques plus pâles qui étaient passagères. A la fin du mois de mars, il se présenta une tache brun noirâtre,grande comme une pièce de 50 centimes, sur le côté cubital du médius gauche, sur la peau adjacente à l'ongle. Le malade, croyant à un panaris, s’appliqua force cataplasmes qu'il fut obligé d'abandonner parce qu'ils lui causaient des douleurs assez vives. Bientôt cette tache noire envahit l'extrémité unguéale du doigt, et ensuite dans son centre il se forma une crevasse par laquelle un stylet pénétrait jusqu à l'os de la troisième phalange, qui était dénudé.
Vers le 14 avril les parties molles de l'extrémité unguéale du médius étaient mortifiées et en train de se désagréger. Elles furent enlevées avec une pince, et latroisième phalange resta en partie à découvert. Il n'y avait pas de rougeur ni de douleur dans les parties molles environnantes, et aucune anesthésie marquée sur les tissus sains. Mais on sentait des cordons durs plus ou moins ‘dessinés sur les trajets des arteres collatérales des doigts malades en mème temps que l’on
trouvait les pulsations radiales correspondantes notablement affaiblies quoique parfaitement distinctes. Enfin l'urine
ne contenait ni sucre ni albumine.
L'examen général de tous les viscères ne fit découvrir ailleurs aucun symptôme de lésion, ni dans les gros vaisseaux, niau cœur. Des compresses d'acide phénique, solution faible, furent appliquées topiquement, et à l'intérieur on administra de l’opium et de l'eau de Vichy. Quelques jours après, G...F... se plaignait que le doigt, au lieu de s'améliorer, était bien plus malade, et que l'annulaire gauche aussi présentait une tache noire sur la peau contiguë au
bord radial de l’ongle, tache qui augmentait tous les jours.
Le patient ne pouvait reposer la nuit à cause des douleurs survenues dans les doigts attaqués, et ne s’alimentait guère parce qu'il ne pouvait pas mâcher à cause de la sensibilité de sa langue, qui était écorchée et très douloureuse au contact des aliments solides. Effectivement, par l'examen je trouvai la langue mamelonnée, grisâtre, quadrillée par des crevasses peu profondes qui saignaient facilement et lui donnaient l'aspect d'une langue syphilitique tertiaire. Je fis voir cette langue au D° Ducamp qui, comme moi, la caractérisa de syphilitique. Get état de la langue m'obligea à insister sur l'investigation des antécédents, et j'eus denouveau laratification de l'existence antérieure, vingt ans auparavant, d'un chancre guéri spontanément qui n'avait donné lieu à aucun accident consécutif, ni à des maladies de la peau, ni des muqueuses, ni à la chute des cheveux, ni à des exostoses, ni à des douleurs rhumatoïdes, en résumé, aucun vestige de vérole excepté la langue tertiaire, soumise à notre examen en même temps que les doigts.
Voyant l'aggravation de la gangrène des doigts et la lésion de la langue, je prescrivis un traitement par l'iodure de potassium, à titre d'essai, à la dose de 2 grammes par jour, qui fut augmentée rapidement ; trois jours après, deux autres doigts étaient attaqués, car sur la peau, près de l'angle du bord radial de l’auriculaire et du bord cubital de l'index se présentait une tache brune tout à fait semblable aux précédentes, ce qui conduisit à augmenter la dose du médicament. Dès le septième jour, un cercle d'élimination se formait autour de la partie sphacélée du médius et de l’annulaire, qui se détachait peu à peu, et des bourgeons charnus
rosés se développaient aux points de séparation. Encouragé
par ce résultat, j'augmentai la dose d’iodure, qui fut portée à 7et à 8 grammes par jour. Une semaine après disparaissaient les taches de l'index et de l'auriculaire et les parties mortifiées des autres doigts étaient enlevées par le malade à mesure que les bourgeons envahissaient la plaie, et bien que des accidents d'iodisme violents se fussent déclarés, j'insistai sur la médication.
G... F,.. fut en état de reprendre son travail à la fin du mois de mai ; il continua le traitement jusqu’au 25 juin, quand il partit à la campagne avec tous ses doigts guéris. Il perdit seulement la pulpe de l'annulaire et du médius, et conserva dénudée l'extrémité libre de la phalange osseuse unguéale de ce dernier doigt.
La langue était complètement cicatrisée, et, quoiqu'elle fût encore un peu mamelonnée, le malade mâchait et mangeait de tout. A la campagne le malade cessa tout traitement malgré mes recommandations pressantes de ne pas abandonner l’iodure de potassium.
Pendant plus de sept semaines G... F... resta guéri, et ce n'est que le 15 août qu'il s’aperçut que les mêmes doigts (le médius et l’annulaire) étaient de nouveau malades et se repentit fort de n'avoir pas tenu compte de mes avis. Tous les doigts étaient redevenussensibles et froids d’une manière bien plus étendue, car le patient éprouvait les mêmes sensations dans tout l’avant-bras et dans le tiers inférieur du bras, avec difliculté pour étendre le membre et perte de force dans celui-ci ; de plus, chaque mouvement d'extension provoquait des tiraillements douloureux dans les doigts
malades. Au bout de six jours les deux doigts étaient noirs
is neue et momifiés depuis leurs bouts libres jusqu'au tiers supérieur de la troisième phalange pour l’annulaire.
C'était donc une rechute des plus graves. G... F... rentra à Paris le 27 août et recommença immédiatement le. traitement ioduré.
7 septembre.— Le patient vint me consulter et j'ordonnai de nouveau de hautes doses d’iodure de potassium et en outre tous les jours des frictions d’onguent mercuriel double, à la dose de 4 grammes, alternativement dans les aisselles et dans les aines. Dès lors je constatai que les battements artériels manquaient complètement dans la radiale gauche ainsi que dansl'arcade palmaire, dans la cubitale et dans le tiers inférieur de l'humérale correspondante, et que ces vaisseaux étaient oblitérés et durcis, donnant une sensation de cordon dur.
Dans le tiers moyen de l'humérale les pulsations persistaient, mais très affaiblies, et dans l’axillaire elles étaient tout à fait normales.
Je vérifiai de nouveau que les artères du membre supérieur droit étaient saines, non sclérosées ; que le cœur n'offrait aucun bruit morbide et qu'il n'y avait ni sucre ni albumine dans l'urine, celle-ci offrant seulement une dimiaution de l’urée : 9 gr. 50 par litre.
Dès le 15 septembre, les parties sphacélées commençaient à être séparées des parties saines par un cercle de bourgeons charnus et à se détacher. Le 20 septembre, tomba la troisième phalange du médius tout entière, avec l’ongle.
Quelques jours après, le malade enlevait petit à petit les parties molles momifiées de la deuxième phalange du même
doigt et laissait plus des deux tiers de cette phalange osseuse
entièrement dénudés. Ensuite la pulpe du bord libre de l'annulaire se détacha aussi en emportant la moitié de l’ongle dans sa longueur, et l'extrémité libre de la troisième phalange restait à découvert. À
12 octobre. — Je prescrivis au malade le sirop de Gibert, à l’iodure ioduré d'hydrargyre, à la dose d'une cuillerée à soupe par jour, et la continuation de l’iodure de potassium (2 gr.). D'ailleurs il continue à avoir un régime fortifiant et à boire beaucoup de lait.
Les phalanges dénudées furent réséquées par le D: Schwartz, et un pansement à l’iodoforme fut appliqué sur les plaies.
Les cicatrisations marchèrent rapidement. Le 30 octobre, survint un accès d'asthme qui passe en deux jours, pendant lesquels le malade suspend le traitement antisyphilitique.
10 novembre. — Le malade est guéri et reprend son travail, mais nonobstant, il va continuer encore l'usage aussi bien du sirop Gilbert que de l’iodure pendant quelques mois. Quelque temps après, nous revoyons le malade qui va bien et continue sa cure. La main et l’avant-bras malades sont faibles, amaigris. L'oblitération artérielle ne s'est pas étendue davantage, n’a pas dépassé le tiers inférieur de l'humérale et reste limitée aux mêmes artères qu'elle occupait lors
de la deuxième poussée de gangrène.