OBSERVATION X
(P. Fournier. — Traité de la syphilis, 1906.)
Le professeur Fournier a vu un cas où il se produisit une gangrène du pied sur un jeune homme de vingt-deux ans (1), syphilitique depuis deux ans à peine, très bien portant, indemne notamment de tout trouble circulatoire, mais légère-
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ment alcoolique. Cette gangrène était le résultat d’une artérite de la jambe, artérite s’étant produite sans provocation aucune d’une façon absolument subite, ou du moins s'étant annoncée d'une façon soudaine, par une « forte crampe, très douloureuse». Huit jours plus tardentraient les symptômes habituels d’une gangrène sèche, lentement ascendante: Une amputation de la jambe sauva le malade qui, depuis lors, a joui de la meilleure santé. Mais, perdre la jambe à vingt-deux ans par ‘le fait SAR NEe à cela près bénigne, quel accident, quelle
désolation !!
OBSERVATION XI (personnelle)
(Recueillie dans le service de M. le professeur Gaucher.)
me Louis, cinquante-quatre ans, peintre décorateur, entre à l'hôpital Saint-Louis, service de M. le professeur Gaucher, salle Saint-Louis, n° 7, le 18 novembre 1903.
Le malade a vécu quinze ans en Algérie et ne se rappelle aucun accident primitif de syphilis. Les premières manifestations spécifiques dont il ait connaissance sont des gommes des jambes survenues il y a deux ans en arrière des malléoles internes droite et gauche et sur la face interne de
la jambe droite. Ces lésions gommeuses ont été soignées à
l'hôpital Saint-Antoine par M. le professeur Gaucher et ont
guéri sous l'influence du traitement spécifique. A la même date le malade présenta aussi des phénomènes de parésie des
membres inférieurs également améliorés par la même médi-
cation.
Etat actuel. — T1 y a six jours est brusquement survenu un
ictus apoplectiforme. Le malade, en plein travail, a perdu connaissance et est tombé. Quand il est revenu à lui au bout de quatre à cinq heures, il présentait une paraplégie qui aurait plutôt augmenté äepuis lors.
On constate actuellement des troubles très prononcés de la marche ; le malade avance avec peine en se soutenant à l'aide de deux cannes: la jambe gauche est pourtant plus forte que la droite.
Aux membres supérieurs, le bras droit seul est affaibli mais d’une façon très marquée. Il existe de la déviation de la bouche et de la face du côté droit et de l'embarras de la parole. à
Le facial supérieur est respecté.
Le réflexe patellaire est normal à droite du côté paralysé, mais exagéré à gauche, Le réflexe pharyngien et le réflexe palpébral sont abolis.
Il existe une hémianesthésie complète à droite. Le champ visuel est très rétréci. |
Les troubles de Ia parole consistent en un bégaiement plus ou moins marqué, mais il n’y a pas de phénomènes d’aphasie dépendant d’une lésion cérébrale gauche.
Le malade est très nerveux, mais n’a jamais eu d'attaques. Il est saturnin et a eu deux attaques de coliques de plomb et de la goutte saturnine,
Tout en tenant compte des phénomènes hystériques présentés par le malade, on le soumet néanmoins au traitement spécifique en raison de ses antécédents nets de syphilis. Ce traitement consiste dans une injection quotidienne de o gr. 02
de benzoate de mercure, on donne de plus 4 grammes d’io-
dure de potassium.
18 décembre 1903. — On cesse les piqûres et le malade prend des pilules de sublimé. On fait de plus des applications électrothérapiques.
28 décembre 1903. — On abandonne l'électrothérapie qui ne donne aucun résultat et on reprend les piqûres de benzoate.
19 janvier 1904. — Le malade vient d’avoir de la température pendant quelques jours en même temps que se formait un abcès de la fesse gauche qui a été incisé.
o1 janvier 1904. — Le malade se plaint de douleurs très vives dans la jambe droite, survenues sans raison apparente.
24 janvier 1904. — On note aujourd'hui un placard ecchymotique recouvrant tout le pied droit et remontant sur la face antérieure de la jambe. Le pied est refroidi mais n’est pas absolument froid : la température de la jambe est normale.
La sensibilité qui était supprimée dans tout le côté droit a reparu dans tout le segment inférieur du corps, à partir de l'ombilic.
À l'examen des artères du membre inférieur droit on ne constate pas de pulsation de la poplitée, ni de la fémorale. Au sthétoscope on n'entend pas l'artère fémorale droite, tandis qu’on l'entend du côté gauche.
On recouvre le pied et la jambe d’un pañhsement ouaté aseptique.
26 janvier 1904. — Les orteils du pied droit sont violacés. La distribution de l'ecchymose n’a pas changé. Le pied est plus froid ; la jambe n'est pas refroidie même au niveau de
la plaque ecchymotique.
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Les douleurs locales sont excessivement prononcées et empêchent tout sommeil.
Hnyani sucre, ni albumine dans l'urine, Cœur normal.
En raison des antécédents du malade et des phénomènes d’artérite qu'il présente actuellement, M. Gaucher porte le diagnostic d’artérite syphilitique du membre inférieur droit compliquée d'un début de gangrène du pied.
29 janvier 1904. — Le pied est absolument froid jusqu’à la cheville. Les orteils noirâtres sont absolument insensibles. La plaque ecchymotique de la jambe prend une teinte plus foncée. Les douleurs toujours aussi vives ne sont calmées que par une piqûre de morphine. |
2 février 1904. — Même état. Les plaques gangreneuses ne s'étendent pas.
6 février 1904. — La plaque gangreneuse de la jambe se revêt d'une croûte dans sa partie supérieure. Tout le pied à une teinte livide.
10 février 1904. — Phlyctène du talon.
13 février 1904. — Phlyctène de la face dorsaie du pied.
292 février 1904. — La plaque gangreneuse de la jambe se sépare de la peau saine par un sillon peu profond. Atrophie musculaire de la cuisse. Douleurs toujours aussi vives. Nouvelles phlyctènes. Mauvais état général.
M. Ricard qui a examiné le malade pense que la gangrène n’est pas suffisamment limitée pour permettre une intervention chirurgicale.
Les urines examinées de nouveau ne contiennent ni sucre, ni albumine.
29 février 1904. — La gangrène qui était restée sèche jus-
qu'ici devient un peu humide sur le pied. Le malade s'amai-
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grit et ne peut s'alimenter. Les douleurs sont toujours si pénibles qu'il réclame l'amputation du membre malade.
5 mars 1904. — Le sillon de démarcation entre la zone gangreneuse de la jambe et les parties voisines saines se creuse de plus en plus et la partie gangrenée tend à s'éliminer. Douleurs toujours intolérables.
19 mars 1904. — Le malade passe dans le service de M. Ricard qui procède à l'amputation de la cuisse.
La pièce opératoire n'a pas été examinée.
Les suites de l'opération ont été normales.
7 juin 1904. — Le malade entre de nouveau à la Clinique avec les signes d'un épanchement pleural droit: par ponction on retire 850 grammes de liquide citrin. Le malade est très affaibli et a beaucoup maigri depuis quelque temps.
10 décembre 1904. — Le malade n'a pas quitté le service, l'état général est actuellement satisfaisant. Sur sa
demande le malade va à Vincennes.
OBSERVATION XII (personnelle).
(Recueillie dans le service de M. le professeur Gaucher).
X... Grégoire, quarante-deux ans, entre à l'hôpital Saint- Louis, service de M. le professeur Gaucher. salle Saint-Louis,
n° 29, le 15 mai 1905.
Le malade a eu à l'âge de dix-huit ans un chancre syphilitique de la face dorsale du gland. Cette syphilis a été traitée au début par des applications mercurielles pendant quelques mois. Le malade dit n'avoir jamais eu d’éruption; il présente pourtant sur le corps de multiples petites cicatrices blan-
châtres.
I Yatrois ans, le malade a eu une artérite oblitérante de la jambe gauche qui a déterminé la gangrène du pied correspondant. 1l a été procédé d’abord à une amputation au tiers supérieur de la jambe, puis quelques jours après à une amputation au tiers supérieur de la cuisse.
Depuis six mois le malade éprouve de vives douleurs dans le pieä droit, dans le troisième orteil en particulier. Ily a deux mois il a été fait quelques piqûres de benzoate de mercure qui n'ont pas amélioré ces phénomènes douloureux.
Actuellement le malade rentre à l'hôpital avec les signes d'une artérite de la jambe droite et un début de gangrène des deuxième, troisième et quatrième orteils du pied droit.
Les douleurs sont très vives dans le pied et la jambe. Tout le membre est refroidi et présente une teinte livide. Les battements de la fémorale droite ne sont plus perceptibles.
\ Les orteils indiqués ci-dessus sont noirâtres el d'aspect momifié.
L'examen des urines n'y montre pas de sucre, mais il y a 3 gr. 50 d’albumine par litre; le rapport azoturique est de 84 o/o. Aucune lésion viscérale.
M. Gaucher pose le diagnostic de gangrène du pied par artérite syphilitique.
Traitement. — Injections quotidiennes de o gr. 02 de benzoate de mercure; 2 grammes d'iodure de potassium; régime lacté.
20 mai 1905. — Les phénomènes de gañgrène sont plus étendus. Tous les orteils et le pied sont le siège d'une gangrène sèche, momifiante, réalisant l'aspect de la gangrène sénile. La gangrène gagne la partie inférieure de la jambe. Les douleurs sont de plus en plus vives, nécessitant l'emploi
de la morphine. L'état général est satisfaisant.
30 mai 1905. — La gangrène paraissant limitée, le malade passe dans le service de M. Ricard qui procède à une amputation de cuisse au tiers inférieur.
Examen anatomo-pathologique par M. le Dr Louste.
Il a été procédé à la dissection des artères du membre malade.
Au-dessus du creux poplité, il existe sur l'artère tibiale postérieure une virole fibreuse longue de 2 centimètres. L’artère étant ouverte on voit qu'elle est très épaissie et sténosée en cette région : sa surface interne est plissée longitudinalement.
Au-dessus de ce point complètement oblitéré, descend un caillot mou et blanc qui se prolonge dans l'artère tibiale postérieure jusqu'à la partie inférieure de la jambe.
La dissection possible dans la presque totalité de l'artère était très délicate au niveau de la virole fibreuse car le tissu conjonctif épaissi faisait adhérer l'artère à la veine et aux nerfs voisins. La veine était elle-même dure, épaissie, irrégulière. Le nerf était adhérent.
L'examen microscopique d'une coupe faite transversalement et au niveau de la virole sténosante a montré un épaississement dur et fibreux occupant toute la circonférence artérielle. On ne voit pas de noyaux gommeux mais une infiltration totale de toutes les parois artérielles. Tous les éléments normaux ont disparu : il n'existe que quelques rares débris de la membrane élastique. Le caillot central ne se distingue pas au milieu de cetteinfiltration. On le retrouve seulement sur des coupes faites beaucoup plus bas.
La tunique adventice qui est très épaissie se continue avec
l'adventice de la veine qui elle estrestée perméable mais pré-
sente une lumière déformée, irrégulière avec des parois épaissies et infiltrées.
En somme, il s’agit d’un artérite syphilitique sténosante accompagnée d'une phlébite avec épaississement des parois veineuses.
L'examen microscopique d'un fragment musculaire pré-
levé à la partie moyenne du mollet, a montré une conser-
vation histologique parfaite de la fibre musculaire : il n'existait aucune lésion atrophique musculaire d'origine
artérielle.