‹ La Gaspésie [microforme]Chapitre 4 sur 7 · LATIN · texte numérisé non relu

LATIN

Aqua, Æstivus, Juvenis, Quæro, Cubile, Ait, digitus,

tremblement de terre, Quatio,

dance, d’une franchise éprouvée, et sobres à un tel point, qu’en ces temps-là—chose extraordinaire pour une bourgade sauvage—un ivrogne se faisait censurer publiquement, puis sur récidive, était chassé sans pitié hors du village. Bon catholique, le Micmac avait une confiance extrême dans toute personne qui se présentait à lui revêtue des insignes sacrés ; mais elle était illimitée pour son missionnaire. Aussi fallait-il voir les préparatifs que l’on faisait lorsque la visite du Patliache était annoncée, (C'était sous ce nom que les Micmacs désignaient leur prêtre. La bourgade entière se transportait alors sur la grève. Les cheïs et les anciens se préparaient à recevoir leur père; puis dès que le canot de Dieu était en vue, ontirait quelques vieilles pièces—trophées des guerres de jadis,—et les. salves de mousqueterie se succédaient jusqu’au moment où le prêtre avait mis pied à terre.

Alors le grand chef s’avançait en disant :

—Patliache, on t’attendait, car nos âmes ont grand besoin de secours.

Puisle Shaquemau (1) conduisait le missionnaire à la chapelle. On chantait un cantique d’allégresse, et dès que le prêtre avait terminé son action de grâce chacun s'empressait, à sa sortie, et lui faisait des offres de service. (Celuici envoyait à la cabane du chef de la prière une

(1) Mot micmac qui veut dire Seigneur ; on en a fait le terme Sagamos.

truite monstrueuse, celui-là voulait faire accepter au prêtre un saumon encore frétillant, d’autres entassaient à sa porte des pyramides de canards, d’outardes, de huards, de perdrix, de lièvres, et les sauvagesses qui tenaient, aussi, à prendre part à l’hospitalité de la tribu, apportaient les fruits de la saison. Ceci durait le temps de la mission, et tout en remplissant ses devoirs religieux et en mettant sa conscience en ordre, chacun s’efforçait de rendre au missionnaïre la vie aussi douce que possible. Enfin l'heure du départ arrivait : il fallait se quitter. Tous les canots faisaient la conduite à celui du Patliache ; on lui disait adieu en tirant de nouvelles salves de mousqueterie, et le soir, dans la bourgade, on entendait les Micmacs se dire tout bas, en tisonnant leur feu d’un air dolent :

—L'ami du Saint-Esprit est parti.

Ces fêtes de mission étaient les beaux jours de la vie de ceux qui se destinaient à l’apostolat des indiens. L'automne arrivé, il fallait suivre les pêcheurs, s’aventurer souvent seul en canot d'écorce et coucher à “ l’hôtellerie de la Lune et de la Belle-Etoile,” suivant l'expression du P. LeClercq, pendant que l'hiver venu on chaussait les raquettes pour courir les bois, y baptiser les enfants, conserver la foi aux vivants, administrer les sacrements aux mourants. Ces épreuves et ces dangers étaient la part d’héritage &u prêtre. Heureux encore lorsqu'il ne rencontrait pas en chemin de ces moments, où “ il faut prendre sa

vie et tout ce qu'on a, et le jeter à’ l’abandon pour ainsi dire, se contentant d’une croix bien grosse et bien pesante pour toute richesse. J1 est bien vrai que Dieu ne se laisse point vaincre et que plus on quitte, plus on trouve, plus on perd, plus on gagne ; mais Dieu se cache parfois et alors le calice est bien amer.” (1)

Or, un jour, la mission était terminée. Le prêtre se disposait à retourner à Carleton, lorsque son esprit observateur remarqua parmi la tribu un air de mystère qui ne présageait rien de bon. Depuis plusieurs années les Micmacs avaient formulé des plaintes au gouvernement, accusant les bourgeois anglais du Ristigouche d’empiéter sur les droits et les réserves des sauvages. Tous les ans les bourgeois barraient la rivière—large ici d’un mille—et au moyen de filets, ils accaparaient le hareng et les saumons qui remontaient le fleuve, enlevant ainsi aux Indiens des milliers de quarts de poisson, et ne leur laissant que les éventualités de la chasse pour éviter la famine. Ces griefs avaient été transmis à qui de droïi, mais restaient encore sans réponse. L'irritation était à son comble, lorsqu'une dernière vexation vint faire déborder la mesure. Le bruit se répandit que les Anglais s’'emparaient des prairies natureiles qui bordent la Rivière-du-Loup, dans le canton de Mann,

(1) Relation de ce q"‘ 3'est passé en la Nouvelle-France en l’année 1633, par le F ’aul le Jeune S, J. supérieur de la résidence de Kébec,

et qu'en ce moment ils coupaient les foins de

- cette réserve sans se préoccuper des droits des

Micmacs.

Le temps était mal choisi pour faire circuler pareille rumeur. Les bourgades sauvages venaient de s’assembler à la mission de Sainte- Anne du Ristigouche : tous les guerriers de la tribu étaient présents. Une réunion secrète du Grand-Conseil se tint pendant la nuit. Il fut résolu à l'unanimité d'en finir de suite avec l’'Angiais, et de massacrer d’un seul coup tous ceux qui se trouvaient dans la Baie-des-Chaleurs. Aussitôt cette conclusion terrible prise, l'ordre est donné de courir aux armes et de préparer les canots ; car, pour frapper sûrement il ne faut pas perdre de temps. Soudain la sentinelle qui veille à la porte du conseil est renversée par un bras vigoureux, et la taille gigantesque du patliache se dresse en face des chefs. Son regard fait le tour de l’assemblée. Pas un muscle n’a bronché sur la figure des Micmacs. Chacun reste immobile et silencieux. :

—Chefs et guerriers, leur dit le prêtre en s’avançant au milieu du cercle, il doit se passer ici quelque chose d’étrange et de mauvais, puisque vous vous cachez de celui que vous avez toujours traité comme votre père. Mais l'ami du Saint-Esprit ne peut être trompé par ceux que le Créateur suprême a confiés à sa garde. Je viens vous prier de me remettre vos peines, pour qu’il me soit permis de pleurer avec mes

enfants, et de les aider à supporter leur douleur, comme cela convient à ceux qui sont les guerriers d’une grande tribu et les enfants du vrai Dieu.

Un sourd frémissement court dans l’assemblée, mais personne ne répond :

— Allons, grand chef! reprend le missionnaire en traversant le cercle des sagamos et en se plaçant en face du plus respecté et du plus ancien de la tribu, tu ne réponds plus à ton père? Est-ce que ta langue est liée par le démon de l’obstination, ou chose plus triste eucore, celui de la vengeance est-il entré dans ton cœur? Il y a du sang dans l'air, ici. Ton œil si doux, si grave d'habitude, lance aujourd’hui des éclairs de haine. N'oublie pas, chef, que Dieu ne donne à l'homme la vieillesse que pour se recueillir et songer à latombe. Avant de s’y coucher, le vieillard doit enseigner aux autres l’expérience des choses, la voie de la sagesse, au lieu de les exciter à la colère et de leur montrer le sentier de l’énfer. Parle, chef, il en est encore temps ! Au nom du Dieu vivant, je t'adjure de me dire ce qui se passe ici.

Alors le grand chef se levant gravement, répliqua d'une voix ferme au missionnaire :

—Notre patience est à bout et le conseil a décidé : nous allons en finir avec l'Anglais. Aujourd'hui ta place n'est plus avec nous, patliache : reste ici, et quant aux autres, en route! J'ai dit.

Chacun alors se précipitant vers les canots, pousse au large et disparaît après avoir lancé son cri de guerre ?

Le missionnaire reste seul, mais il ne se décourage pas. Une sauvagesse sait où les conspirateurs se sont donné rendez-vous. Elle vient prévenir le patliache que c’est à 14 Pointe-à-la- Batterie où doit se prélever le premier impôt du sang. Il n’y a plus à hésiter, et se précipitant dans un vieux canot qu'on n’a pas jugé bon pour l'expédition, le prêtre se met à pagayer vigoureusement dans la direction prise par les sauvages. La crainte d’être en reiard décuple la force de ce colosse qui avait déjà les muscles de quatre hommes. L'idée de sauver ses semblables le fait voler sur les eaux. Bientôt il tombe au milieu des Micm-ce étonnés, et les larmes aux yeux, il les conjure de revenir sur leur décision, promettant au nom de Dieu et du Roy d’Angl :erre que justice serait faite aux opprimés.

Il y avait un tel accent de supplication et de vérité dans les paroles du prêtre, que les chefs se sentirent émus.

—Nous promets-tu formellement, dit l’un d'eux, en s'adressant au paéliache, que d'ici à un an hos droits seront reconnus, et qu'on les respectera dorénavant.

—Je vous le promets, mes enfants, répondit le missionnaire.

Eh bien! si tu ne dis pas vrai, mon père,

les Anglais du Ristigouche n'auront vécu qu’un an de plus, répondit d’un ton farouche le grand chef, en donnant l’ordre de retourner à la Mission.

Le prêtre catholique tint la promesse faite aux Micmacs. Quelque temps après, le parlement du Bas-Canada passait une loi protégeant les droits indiens. (Cette loi est la quatrième George IV, chapitre I. Elle fut sanctionnée le 9 mars 1824; et la bonne nouvelle fut confirmée par le gouverneur le comte Greorges de Dalhousie, qui vint faire une visite aux Micmacs sur le Ristigouche. Quant au pieux missionnaire dont la patience et l'énergie sauvèrent ainsi la vie de MM. Mann, Ferguson, Crawford, et de bien d’autres colons de la Baiïe-des-Chaleurs, il continua à évangéliser les sauvages pendant quatre ans, puis il fut transféré aux Trois-Pistoles, et de là à la cure de Lotbinière, qu'il desservit pendant trente-trois ans. (Chargé d’années et de bonnes œuvres, ce saint prêtre est venu mourir le 11 Août 1865 à l’Archevêché de Québec, après avoir dit un dernier adieu à ses \iicmacs, et avoir été visiter les lieux, où sa jeunesse s'était passée à prêcher l’'évangile.

Ce missionnaire était mon oncle, le vénérable archiprêtre Edouard Faucher de Saint-Maurice. Souvent mon père qui l’accompagna dans ses missions, prenait plaisir à nous raconter, entre autres épisodes, la scène terrible du sursis accordé aux Anglais du Ristigouche, au moyen d’une

promesse faite peut-être un peu à la légère, mais qui fut loyalement ratifiée par le comte de Dalhousie.

L'heure de quitter la ville qui porte le nom de ce gouverneur était arrivée. Nous allions laisser le Nouveau-Brunswick pour entrer dans la province de Québec ; le Ristigouche servant de frontière aux deux gouvernements. Le Napoléon IIT venait de partir pour ravitailler le phare de la pointe de Carleton, et nous devions le rejoindre à ce dernier endroit, vers le matin. Une chaloupe fut mise à notre disposition. Au moment où nous poussions au large, la lune descendait sous l'horizon, tandis que radieuse et brillante apparaissait l'étoile du matin. Le ciel était clair. La brise toujours fraîche faisait moutonner autour de nous la crête des lames ; et pendant que du vent plein la voile, notre baleinière cinglait vers Carleton, il me faisait peine de laisser emporter toutes ces belles choses par la nuit. Que n'aurait pas donné un peintre pour retenir au bout de son pinceau, un pâle reflet de ce chef-d'œuvre du Créateur ? Nous voguions en silence ; car nous sentions qu’autour de nous courait la sensation indéfinissable de l'infini. Au-dessus de nous, les étoiles nous regardaient passer. Sous nos pieds sourdissaient les graves et mystérieuses rumeurs de l’abime. Nous entendions de partout le ciel, la mer, la terre chanter le swrsum corda ; et pendant que tout priait ainsi dans la nature, écrasés par

notre petitesse, nous nous sentions emportés par cet esprit des eaux dont parle la Genèse, et nous nous laissions aller dans la main de Dieu.

Assis au pied de la chaîne des monts Tracadigètche qui court en arrière, à une distance variant depuis un mille et demi jusqu'à trois quarts de mille, Carleton occupe une des plus jolies situations de la Baïe-des-Chaleurs. Ce village fut fondé par des Acadiens. Ils vinrent se réfugier ici lors de l’année du grand dérangement, — c'est ainsi qu'ils désignent entre eux l'époque de la dispersion de leur race.(*X) A force d'industrie et de persévérance, ces braves

(*) Notre histoire ne peut oublier cette abomination.

Les deux documents suivants donnent une idée des souffran. ces endurées par le peuple Acadien et du courage qu’il a dû déployer, La lellre des habilants du Port Royal est extraite des notes de M. Rameau, qui s’est fait l'historien franc et consciencieux de cette époque malheureuse. La plainte des Acadiens à M. de Vaudreuil est tirée des Mémoires sur le Canada depuis 1749 jusqu'à 1760, manuscrit imprimé par la Société Litiéraire et Historique de Québec.

Leltre des habilants du Port Royal à M. Daudin, leur ancien missionnaire, en dale du 31 juillel 1756. (Archives.)

Nous bénissons la Divine Providence qui, au milieu de nos afflictions, a daigné nous faire savoir de vos chères nouvules par l'entremise du R. P. de la Brosse, père Jésuite, qui a demeuré quelque temps avec nous à la rivière Saint Jean. Vous saurez, monsieur, qu'après avoir reçu dans l’église votre dernière absolution générale nous partimes trente députés du Port-Royal pour Chibouctou, et après plusieurs interrogations

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gens finirent par reconquérir à Carleton la paix et le bien-être qu'on leur avait enlevés avec la patrie. La postérité de ces exilés a été bénie. Elle s’est accrue avecle temps. Aujourd’hui, ce village est habité par une nopulation de

du gouverneur et autres puissances, sur le parti que nous voulions prendre pour l'Etat et la religion, et voyant que nous étions tous résolus de plutôt mourir que de renoncer à notre religion et à la France, notre véritable patrie, on nous a relégués neuf semaines sur une 1le, ne nous donnant par jour que deux oncesde pain et une once de viande, espérant par là nous réduire et nous faire changer de sentiments. Mais inutilement, grâce à Dieu. Ainsi, désespérant de nous faire changer, ils nous ont fait conduire par des soldats jusqu’au Port- Royal, comme des criminels, ont mis le feu à nos maisons et ont fait embarquer les habitants qui ne s'étaient pas sauvés dans les bois (il s'en était sauvé 900 personnes).

“ Le res’e des habitants a embarqué dans six navires ; le # décembre, cinq de ces navires ont fait voile vers les côtes de Boston e. de ia Caroline. Les gens du Cap, les Boudrot, Charles Dugas rt les Guilbaud, deux familles des Granges, qui étaient dans ces navires se sont révoltés, et sans aucune défense des Anglais se sont rendus maitres du navire, et ont arrivé heureusement à la rivière Saint Jean, d’où nous avons l'honneur de vous écrire. Nous y avons trouvé un accueil favorable dans la personne de M. de Boishébert.

“ Nous avons appris par d’autres Acadiens qui se sont saus vés de la Caroline, que la maladie s’est mise dans deux navires, ce qui a fait mourir un grand nombre des nôtres ; de plus que les Blancs, Gosme, Louis Prudent et quelques autres, sont à Boston et aux environs. Nous sommes sur le point de partir pour le Canada parce que les vivres sont fort rares ici...

Ont signé: Denis Saini-Seine, Charles Dugas, Joseph Guilbaud, Pierre Gourdeau, Denis Saint-Seine, tils; au nom de tous les autres habitants.

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