PLACET DES ACADIENS A M. DE VAUDREUIL
Les habitants de toute l’Acadie représentés par leurs Députés, ont l’honneur de vous exposer et leur triste état et celui où ils sont prêts à tomber, si vous ne leur tendez une main secourable : pourriez-vous, Monseigneur, n'être pas attendri sur leur sort ? épars cà et là, persécutés par les Anglais, privés de tout asile, il semble que la nature ne les regarde que comme l’objet de la vengeance publique. Observez, ils vous
1,033 personnes, dont 987 sont d'origine française, et Carleton s’honore de compter parmi ses enfants un des grands défenseurs de la race française en Amérique, un homme d'état canadien, qui fut aussi orateur et jurisconsulte dis-
supplient, que l’unique objet'de leur misère est leur seul attachement pour la France et leur qualité de sujets de cette couronne, à laquelle les Anglais n'ont pu les contraindre de re. noncer ; élevés par leurs pères dans des sentiments uniformes d'attachement pour leur Roy, dont ils ont en differents temps éprouvé les bontés, peuvent-ils sans manquer à leur religion et à eux-mêmes, adhérer à ce qu’on exige d’eux, surtout dans un temps où la France armée prend hautement le parti de les venger? Les habitants de; Mines, ceux de Beaubassin, ceux des rivières, sont, ou errants dans les bois ou prisonniers chez les Anglais ; il est rare de trouver actuellement une famille rassemblée, et il ne reste à ceux qui le sont que le désir de se venger ; il ne dépend que de vous de les mettre les armes à la main; mais de grâce, accordez leur des vivres afin que tous unis ensemble, ils puissent se venger sous les lois d’un Roy, qui leur devient plus cher par la protection visible dont il les honore. Leur misère actuelle, ce qu'ils ont fait par leur refus constant d’obéir aux Anglais ne parle-t-il pas en leur faveur? et ne détruisent-ils pas les mauvaises impressions que quelqu'uns se sont efforcés de vous donner contre eux, dans l'affaire de Beauséjour? Observez, Monseigneur, leur -perplexité dans ce temps critique; alternativement intimidés, et caressés par une armée Anglaise supérieure aux forces françaises, ils n'osaient ni agir ni parler ; d’ailleurs que ne les mettait-on aux prises avec l’ennemi ? ils se seraient peut-être, dès ce temps, familiarisés avec la guerre; les suppliants se sont retirés à Miramichi au nombre de 3,500, parce qu'ils pensent que c’est le seul endroit où les familles peuvent plus facilement se rassembler, et où ils vivront avec plus de commodité par rapport à la pêche; c’est pourquoi ils vous supphent d'y faire envoyer des vivres; mais comme dans ce temps critique, il ne semble pas possible d'envoyer des vivres suflisamment pour tant de monde, ils vous prient de faire donner beaucoup de pois et de fèves, et très peu de farine et viande, parce qu'ils y suppléeront par la pêche et le secours de quelques animaux; au reste, Monseigneur, les habitants n'insistent à demeurer à Miramichi, que parce qu'ils prévoient que le transport de tout le monde est presqu’impossible pour cette année, et que leur établissement dans cet endroit est favorable à la Colonie du Canada.
on ndoomo
tingué, M. Vallières de Saint-Réal, et le Nélaton du Canada, M. le docteur Landry.
Le port de Carleton est sûr. Près de là, il y a un barachois où—au commencement du siècle —on a trouvé des caches d'armes et de munitions (1).
Le homard est une des principales ressources de cette côte. Mais comme toutes richesses mises entre les mains d'enfants prodigues, la pêche de ce crustacé est exploitée sans aucune précaution, et le temps est proche où il faudra ‘prendre ici les mesures, dont il a fallu se servir dans l’état du Maine. Après avoir pourchassé ‘le homard sans discernement, les habitants de la ‘Nouvelle-Angleterre sont obligés aujourd’hui “ de transporter les femelles et leurs petits dans les localités dépeuplées, et la législature du pays ‘a promulgué un règlement qui prohibe la pêche ‘de l’avelin du homard, sous peine d’une amende ‘de dix dollars pour chaque poisson et la confiscation du bateau et de ses agrès.” Pendant longtemps, cet excellent crustacé était en si ‘grande abondance dans la Baie-des-Chaleurs, qu'on avait pris l'habitude de n'utiliser que la
(1) L'abbé Ferland décrit ainsi le barachois : “ C'est un lac qui se trouve ordinairement à l’entrée des petites rivières, au ‘point où elles se jettent dans la mer. Les puissantes vagues qui arrivent du large élèvent un banc de sable, à l’embouchure des rivières; c’est derrière ce banc que se forme le ‘barachois, Le surplus des eaux de la rivière tombe dans la mer, par un canal étroit, qui se creuse tantôt d’un côté, tantôt ‘d'un autre,” L'étymologie de ce mot est facile à retracer : une barre à cheoir.
chair de la queue, et des pinces : le reste étant destiné à faire de l’engrais, (C'eût été perdre son temps que de chercher à tirer parti de la carapace. En face d’une semblable consommation. il ne faut plus être surpris de la diminution du homard, et de sa petitesse. L’inspecteur des pêcheries de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau- Brunswick, M. Venning, constate que maintenant ‘“ il faut cinq livres de ce poisson crû pour faire une livre de viande marinée, soit en moyenne trois homards pour remplir une boîte d’une livre,” ce qui nous mène à un total formidable, lorsqu'on sait qu’il $importe annuellement des centaines de milliers de ces boîtes. Le créateur de cette industrie en Amérique, interpellé sur la grave question de la disparition de ce crustacé, disait :
—J'’ai commencé mes opérations il y a quinze ans à l’est de Boston, ct j'ai graduellement travaillé ainsivers l’est laissant derrière mo: les localités épuisees, juson’à : que je sois parveuu aux rivages canadiens, où—ajoutait-il—les mêmes résultats se produiroat, si l'on n’adopte pas de bonnes mesures de protection.
À cette opinion j'ajouterai celle du professeur Baird, du Smithsonian Institute de Washington. Le 8 Janvier 1874, il écrivait au commissaire des pêcheries canadiennes, M. Whitcher :
—Tous paraissent s’accorder à dire que la diminution du homard a été occasionn£e par ler opérations de conserve en été. J’a;:prends qu’à
l'heure qu'il est le rendement sur les côtes du Maine est devenu si petit, que depuis plusieurs années les emballeurs sont obligés d'aller dans les provinces canadiennes, et qu'il y a sur nos côtes 47 établissements d'emballage, consommant de trois à cinq tonneaux par jour, pendant la saison qui dure près ou plus de six mois—ce qui occasionne une destruction annuelle de 80,000 tonneaux de 1omards. A ce train, les eaux canadiennes seront bientôt dépeuplées comme celles des Etats-Unis, et l’on peut se demander si, en vue de l'importance des intérêts en jeu, il ne serait pas temps de faire une bonne législation pour protéger ce crustacé.”
Tout en flâänant dans le chemin qui traverse Carleton, nous fûmes arrêtés par un vieillard encore vert qui nous souhaita la bienvenue et nous offrit l'hospitalité. C'était M. Meagher, un des anciens de l'endroit. Pendant que nous nous rendions à son invitation, il nous parla d’un journal où, depuis plus de trente ans, il annotait les principaux événements de la Graspésie. Légendes, anecdotes, faits remarquables, accidents, observations météorologiques, récits de chasse et de pêche, souvenirs de fêtes et de deuil s'étaient donné rendez-vous dans ces précieux cahiers, et nous ne pouvions nous empêcher de regretter que pareille coutume ne fût pas plus à la mode dans nos campagnes canadiennes. Que d'événements nous paraissent
insignifiants quand ils sont vus ainsi au jour le
jour, qui deviennent intéressants pour ceux qui nous succèdent et qui aiment à étudier les choses du passé. N'est-ce pas a moyen de certains fragments de mémoires et de journaux tenus comme celui que nous avions sous les yeux, que Monteil put réussir à mener à bonne fin son admirable histoire des Français ?
M. Meagher possède aussi une belle collection de jaspes et d’agathes, mieux connus des amateurs sous le nom de cailloux de Gaspé, Sir W. Logan remarque qu'on ‘les trouve en abondance en cette région, sur les bords de la mer. Il y en a de schiste rouge ou de gèrs, avec d’autres de feldspath rouge, de syénite, de porphyre et de quartz blanc, jaunâtre et verdâtre. Associés avec eux il y en a d’autres d’agathe et de jaspe rouge, jaune et vert, souvent de couleur brillante, qui proviennent probablement des conglomérats des grès de Gaspé. La pâte de ce conglomérat est communément un sable rouge souvent pénétré d’un ciment calcaire.
La couleur principale üe ce mélange est un rouge pâle, tandis que les lits des grès associés sont d’un rouge plus foncé, et quelquefois gris jaunâtre, ou bien avec quelques divisions de schiste. Les impressions des plantes dans un hit de schiste rouge sont teintes de couleur verte” On fait de fort jolis bijoux avec ces jaspes et ces agathes.
Le mont Carleton se dresse à 1880 pieds au dessus du niveau de la mer, et de sa cime le
ces
touriste a un coup d'œil splendide. L’ascension de ce pic est facile. Il dresse son front sourcilleux non loin du village, et la tentation est vraiment forte pour celui qui sait sa passionner pour les grandeurs et les beautés du paysage canadien, mais, pas plus que le Juif errant nous n'avions la permission de nous arrêter. Il fallut se résigner, et reprendre notre course. dans la direction de Paspébiac.
La distance entre ce dernier point et Carleton est à peu près de quarante milles. En route, nous laissons à bâbord la magnifique baie de Cascapédiac, la jolie rivière de Bonaveature et le village de New-Carlisle, bâti sur une éminence, d'où, quand il fait beau, l'œil embrasse une partie du “Grolfe-des-Chaleurs” et entrevoit les côtes du Nouveau-Brunswick (1). Ce bourg fut fondé par les loyalistes Américains, qui vinrent s’y établir sur la denrande du gouvernement anglais. En bon père qui ne sait rien refuser à ses enfants, ce dernier donnait la terre au nouveaux colons, et leur fournissait gratuitement les instruments d'agriculture, des semences et les provisions rour un an. Æ£82,000 furent dépensés dans cette entreprise; et à ce propos, l'abbé Ferland rapporte dans son voyage sur
(1) Pendant l'hiver de 1856 la Baie-des-Chaleurs gela entre la Rivière Bonaventure et Bathurst, Les patineurs, les amateurs de courses en traineaux purent s’en donner à cœur joie sur cette immense plaine de glace, polie comme un miroir,
les côtes de la Graspésie, que le juge Thompson disait un jour à l’évêque de Sydyme :
— Cet argent n'a pu être dépensé que pour creuser des canaux sous terre : sur le sol, on ne voit rien qui ait pu motiver de si grosses dépenses.
Exposé aux vents du sud et d'ouest le hâvre de Paspébiac est un refuge assuré contre les vents d'est. Au fond se trouve un barachois : il offre le curieux aspect d’un triangle régulier, dont chaque côté aurait un mille de longueur sur cent verges de largeur. Jadis — c’est l’auteur des Paysages Canadiens de Gaspé qui l’assure — des navires d’une centaine de tonneaux pouvaient y ancrer à marée haute; mais chaque année les sables s’avancent peu à peu, et déjà on prévoit que dans un jour assez rapproché le barachois de Paspébiac finira par se remplir. De la terre ferme, une longue passerelle permet aux piétons de traverser ce bras de mer et de se rendre à la presqu'île, où se trouvent situées les maisons rivales de MM. LeBouthilier et Robin.
Les débuts des Robin, aujourd’hui une des raisons sociales les plus fortes et les plus riches de l'Amérique, ont été modestes. En 1776, le fondateur de cette grande maison, M. Charles Robin, faisait une tournée d'exploration dans le golfe Saint-Laurent. Il tenait à constater quels étaient les endroits les plus propres à la pêche, et tout en observant et en voyageant ainsi, son navire, le Seaflower, jeta l'ancre dans la Baie-des-
Chaleurs. À l’aspect de ces côtes magnifiques, de ces fonds si poissonneux, le futur millionnaire répéta le fameux ewréka d'Archimède. Il avait trouvé ce qu'il cherchait. Son rêve pouvait enfin se réaliser! M. William Smith représentait sur ces rivages une maison de Québec : ils s’associèrent. Le: premières transactions furent heureuses ; et pendant un certain temps tout allait pour le mieux, lorsqu'un matin deux navires vinrent jeter l’ancre en face de Paspébiac. Aucune couleur ne flottait à leurs mâts d’artimon: ilsavaient des allures étranges, et l’on n’apprit que trop tôt le but de cette visite. C’étaient des corsaires. En véritables écumeurs de mer qui savent à quoi s’en tenir sur la valeur des biens d'autrui, ils mirent tout à sac, pillant, enfonçant les magasins des deux associés et ne prenant le large qu'après avoir attaché solidement à leur remorque l’Abeille et l’Espérance, deux lougres chargés de la pêche de l’année et qui étaient consignés pour l’Europe. Mais le proverbe — tel qui tient est souvent tenu — est fait surtout pour la mer.
En débouquant la Baie-des-Chaleurs, les deux pirates américains firent ia rencontre des frégates anglaises le Z/ ‘nter et le Piper. Après un quart-d'heure de chasse elles les amarinèrent facilement. Aujourd’hui, si pareille chose se renouvelait, ce serait une aubaine excellente pour le volé ; mais en ces temps on était positif avant tout. Pour rentrer en possession de son bien, M. Robin fut obligé de payer le droit de sauve-
tage, et de donner aux officiers de la marine royale un huitième sur la valeur de ses marchandises enlevées par les corsaires. Cette perte le découragea. Il prit la résolution de retourner en Europe. Mais, poursuivi sans cesse par l’idée de l’immense fortune qu'il y avait à faire avec les pêcheries canadiennes, il se décida à revenir; et, pendant quelques années, comme mesure de précaution, ses vaisseaux ne naviguèrent plus que sous pavillon Français. Depuis 1783, la fortune n’a cessé de sourire aux entreprises de la maison Robin. En 1802 son fondateur, devenu millionnaire,quittait le pays, laissant la direction. des affaires entre les mains de ses neveux.
À ces renseignements, fournis par M. Pye, sur les commencements de cette puissante raison sociale, j'ajouterai de curieux détails recueillis par l'abbé Ferland, lors d’un voyage fait sur les côtes de la Gaspésie,
“ Vers 1808 et 1809, lorsqu’en Europe la population des campagnes, arrachée aux travaux de l’agricul:ure se portait en masse dans les camps, le prix des vivres devint très élevé; la morue se vendit alors jusqu’à six louis le quintal. Aussi, les profits du commerce furent si considérables pour M. Charles Robin, qu’il ne savait plus où placer ses capitaux. Il s’associa ses neveux, qui avaient les goûts et les talents de leur oncle, et qui continuèrent les affaires. Quoiqu'il soit mort depuis de longues années, les opérations de la compagnie sont encore conduites
dans le même esprit qui a présidé à sa formation.
“ Cette maison possède plusieurs grands établissements dans la Gaspésie. Aucun des propriétaires ne réside sur les lieux. Le chef voyage en France et en Italie : de là, par lettres, il communique ses plans et ses ordres, que le résidant de Jersey est chargé de faire exécuter. Dans le district de Craspé les affaires sont dirigées par six commis, placés deux par deux. Ces employés doivent être célibataires, ou bien s’ils sont mariés, ils ne doivent pas avoir leurs femmes auprès d'eux. On leur a imposé un règlement très sévère, entrant dans les plus minutieux détails de la conduite à tenir, et spécifiant même les plats qui, chaque jour, doivent être servis à la table, Si ce règlernent était fidèlement observé, leur cuisine ne serait pas dispendieuse. Quoique les émoluments des commis soient faibles, jamais, cependant, maître n’a été mieux servi que le sont MM. Robin. Choisis vers l’âge de quatorze ans, et formés pendant quelque temps auprès des chefs, ces employés sont envoyés dans les établissements de Gaspé, où les intérêts de la compagnie semblent s'identifier avec les leurs. Tous les deux ans, un des commis de chaque magasin va passer l'hiver à Jersey, afin de rendre compte de l’état des affaires.
“ Un des grands principes de MM. Robin est de ne permettre aucune innovation. L'on rapporte bien des traits de leur attachement à l’ordre établi : je n’en citerai qu’un. Leurs navires de
cabotage doivent se terminer en cul de pouie. Il y a peu d'années leur principal charpentier, faisant un brick pour le service de la côte, crut devoir lui donner une poupe carrée, parce que le bois qu'il employait nécessitait cette forme. Quelques mois après, il reçut l’ordre de je défaire et de le rebâtir à poupe allongée ; les chefs joignaient une injonction sérieuse de conserver rigoureusement les anciens usages.”
Il n’y a pas de gouvernement au monde dont les rouages administratifs soient mieux organisés que ne le sont ceux de la maison Robin. Mais, comme toutes les associations qui ne visent qu’à la richesse et qui s'efforcent d’accaparer ce qui tend à donner de la valeur à leurs exploitations, cette raison sociale compte de puissants antagonistes et d'ardents défenseurs. Je n'ai fait que passer à Paspébiac, et je ne saurais me prononcer au milieu de ces contradictions. Néanmoins, un livre qui contient une esquisse de l’histoire du golfe Saint-Laurent ne peut être complet sans toucher quelque peu à ce monopole jersiais, qui frappa si douloureusement l'abbé Ferland, lors d’un voyage fait à Percé et à Paspébiac. Je l'avoue, ce sujet est délicat ; mais personne n'osera mettre en doute la parole d’un homme qui a vu ce qu'il écrit, et à qui sa double qualité de prêtre et d’historien défend d’être partial.
‘ Les habitants de Paspébiac, dit le même auteur, dépendent complètement de la maison Robin. Lorsque le gouvernement se décida à
concéder des terres, M. Charles Robin, qui jouissait ici d’un pouvoir absolu, exposa aux pêcheurs qu'il leur serait plus avantageux de n’avoir qu’un lopin de dix arpents, parce que la culture en grand les détournerait de la pêche. Ils se laissèrent persuader, et maintenant ils regrettent leur folie. Ces petits terrains ne fournissent qu’un peu de pacage, et les propriétaires doivent tout acheter aux magasins de la compagnie, qui leur avance des marchandises à crédit, et dont ils demeurent toujours les débiteurs.
‘“ Quand ils veulent secouer leurs chaînes et porter ailleurs leur poisson, on les menace de les traduire pour dettes devant les tribunaux qu'ils redoutent. Force leur est de se soumettre sous le joug et d’expier par une longue pénitence leur tentative d'émancipation.
“ Le règiement imposé aux agents leur défend de rien avancer aux pêcheurs avant un temps marqué; les hangars seraient-ils pleins de provisions, pas un seul biscuit ne sera distribué avant l’époque déterminée. Comme les pêcheurs ne sont payés qu'en effets, ils ne peuvent rien mettre de côté pour l'avenir ; mais quand ils ont pris ce qui leur est nécessaire, on achève de solder leurs comptes avec des objets de luxe. Aussi les filles sont-elles ici mieux vêtues. que les é16gantes des faubourgs de Québec.
‘# Les écoles sont proscrites :
“ Il n’y a pas besoin a‘instruction pour eux, écrivait M. Philippe Robin à ses commis; s'ils
étaient instruits en seraient-ils pius habiles à la pêche ? ” (1)
Ces lignes écrites au commencement du siècle ont-elles leur raison d’être aujourd'hui? Les uns disent oui, d’autres affirment le contraire : pendant que nombre restent d'accord avec M.
Ferland, en reconnaissant qu’il y a une amélioration marquée dans le sort des pêcheurs, depuis que la maison LeBouthillier fait ici compétition aux Robin.
À partir de Paspébiac et en remontant jusqu'au Port-Daniel, l'œil ne peut se reposer que sur une côte rugueuse, qui arrachait à Denys la lugubre remarque “ que personne ne pourrait s’y sauver d'un naufrage.” Mais ce jour-là il faisait calme. La mer se taisait, et pendant que nous allions relever le cap d'Espoir, Port-Daniel
(1) Ces traditions semblent avoir été à l’ordre du jour dès les commncements de la maison Robin, Monseigneur Plessis, évêque de Québse, résumait ainsi l'impression que lui avait laissée une visite faite à Paspébiac, lors de sa tournée pastorale de 1811 :
— Paspébiac est l’endroit central du grand commerce de morue de MM. Robin : ils y ont leur comptoir et leur principal magasin, et sont propriétaires d’une étendue de terre considérable. Les habitants auxquels ils se sont rendus nécessaires sont des espèces de serfs entièrement dans leur dépendance ; ils ont concédé à trente-trois d’entre eux 33 arpents de terre de front sur dix de hauteur, en sorte que chaque colon n'ayant que dix arpents en superficie pour sa part, ne peut vivre qu'avec le secours de la pêche, et que, se trouvant hors d'état d'en faire les avances nécessaires, il est toujours endetté au bourgeois, toujours à sa disposition, exposé à être mis à bord de quelqu'un des bâtiments de la compagnie, et à faire le voyage d'Europe en qualité de matelot, lorsque ses dettes sont rendues au point de ne pouvoir être acquittées par la pêche. Aussi n'est-il pas rare d’en trouver qui ont été à Jersey, à Lisbonne, à Cadix, à Messine, à Palerme.”
commençait à se dessiner à notre gauche. Lors de son premier voyage, Jacques-Cartier, après avoir cherché un hâvre sur la côte nord de la Baiedes-Chaleurs, vint ici jeter l’ancre, le quatrième jour de juillet.
—Nous entrâmes, dit-il, en un petit port et lieu tout ouvert vers le sud, où n'y a aucun abri pour ce vent, et trouvâmes bon appeler le lieu Saint-Martin.
En cet endroit le capitaine Malouin donna du repos à ses gens pendant huit jours, et se fit dire la messe avant de commencer à explorer le golfe inconnu qui s'étendait devant lui. A quelques milles du Port-Daniel s’avance la Pointe-au-Maquereau, limite du comté de Boncventure et de Graspé (1). La Baie-des-Chaleurs commence là, et avant de la quitter nous ne pûmes nous empêcher de jeter un dernier coup d'œil sur la riche nature que nous laissions derrière nous. Dans le golfe Saint Laurent tout est puissant, tout est immense. Le Créateur y a semé ses paysages les plus grandioses. Il y a jeté à pleines mains, archipels enchanteurs, rivières sinueuses et pittoresques, promontoires sombres, riants côteaux. Partout, ici, le voyageur s'arrête pour admirer ; mais s’il est un coin du golfe où il lui soit permis de revoir la réunion de toutes ces merveilles, cet endroit ne peut être ailleurs que la Baie-des-Chaleurs. Mal-
(1) D'après le recensement de 1870 le comté de Bonaventure a une population de 15,923 et celui de Gaspé 14,557.
heureusement, ces ravissements ne durèrent pas, L'homme est l’esclave du temps, et pendant que nous essayons de fixer ces belies choses dans notre souvenir, le Napoléon IIT insoucieux, bat Je for de son hélice et nous entraîne déjà loin de ces lieux poétiques. La terre file sous notre hanche de bâbord, et du pont, nous voyons passer Newport, le petitet le grand Pabos, qui— sous les Français devait être un établissement important, à en juger par Îles ruines qu'on y voyait il y a quelques années,—puis la Grande Rivière, (1) endroit célèbre pour les chasses d’automne, et qui, du temps de Monseigneur Plessis, avait la réputation d’être un nid de guêpes.
__I] n’y a pas de peuplade dans tout le Canada—avouait plus tard ce pieux évêque, en causant d'un voyage fait : ans le golfe en 1811, —où l’on voit tant Ge mésintelligence, de querelles et de haines réciproques. A la Grande Rivière, les frères, les sœurs, les neveux, les tantes, se reprochent mutuellement les plus grands désordres, se fuient les uns les autres, détournent les yeux pour ne pas s’apercevoir, se décrient et se déchirent à belles dents, sans qu'on puisse les convaincre de l'obligation qne la loi de Dieu leur impose de s'aimer et de se pordonner, et sans qu'ils veuillent comprendre que le seul moyen d’y parvenir, serait de se tenir réciproquement quittes de tout le passé.”
(1) La Grande-Rivière fut érigée en seigneurie le 13 Mai 1697, par M le comte de Frontenac.
Mai
Depuis la visite de l’évêque canadien les choses ont changé. La Grande-Rivière est devenue un village de 10683 âmes, où semblent régner la concorde et l’aisance. Chacun, à la voix du prélat, s'est empressé de rentrer ses ongles, et tous ces moutons enragés sont redevenus de douces brebis sous le coup un peu rude mais très mérité de la houlette du pasteur. À quelques milles de la Grande-Rivière, nous jetions l'ancre en face du Cap d’Espoir, promontoire sombre, tombant à pic dans la mer. Pendant que l'équipage ravitaillait le phare, les longues-vues du bord ne cessaient d'interroger l'horizon et de chercher sur la surface des eaux l'indice du passage de la brise. Nous étions curieux de savoir jusqu’à quel point pourrait se réaliser ce phénomène observé par Denysen 1670. —“ Au Cap d’Espoir, assure-t-il, se trouvent bien souvent deux vents contraires ; un navire, par exemple, viendra de Miscou ou Baie-des- Chaleurs, portant beau frais le vent arrière, l’autre viendra de l’île Percée avec aussi vent derrière, que sera l’opposite l’un de l’autre ; lorsqu'ils approchent de ce cap ils trouvent le vent tout calme tous deux, ou bien il faut que l'un des deux vents l'emporte sur l’autre et le repousse ; cela arrive souvent en cet endroit.” Mais c'était perdre son temps que de chercher le moindre zéphyr, et nous primes le sage parti de reporter nos lunettes dans le carré, Au loin, trois navires, surpris par le calme, miraient leurs
voiles dans les caux du golfe et, tant que l'œil Lg pouvait aller, il ne rencontrait que l’immobilité, reine de la mer.
Malgré son nom consolant, le cap d’Espoir ne doit être approché qu'avec précaution, surtout par les nuits de brume et de gros temps. Lorsque le vent souffle du large, la vague y déferle avec fureur, et au commencement du siècle dernier, la légende rapporte qu’un matin les pêcheurs dela côte trouvèrent sur la cime de ce promontoire une frégate anglaise démâtée, couchée sur la hanche et encore ruisselante d’eau. Pendant la nuit, le vent n'avait cessé de souffler en foudre, L'ouragan s'était amusé à fouetter la mer, la remuant jusque dans ses plus noires profondeurs, et le malheureux navire de guerre empoigné par une vague avait été cloué d’un seul coup sur la crête du cap d’Espoir, “ à vingt pieds au-dessus de la plus haute marée” La | s
tradition n’a pas conservé le nom du naufragé d anglais. Cette épave ne serait-elle pas celle du Feversham, frégate de 36 canons, commandée par 3 le capitaine Paston et manœuvrée par 196 hom- d mes d'équipage ? L’amiral Sir Hovenden Walker te avoue l’avoir perdue corps et biens dans ce golfe ei Saint-Laurent qui fut si funeste à son escadre. | :
Percé n’est pas loin du cap d’Espoir. Chacun à bord désirait voir cet endroit qui prend P une si large place dans les récits des pêcheurs sk du golfe. Nous devions y passer la nuit: et bientôt nous fûmes à même de contempler ce
paysage, un des plus étranges, des plus accidentés qui se puisse imaginer. À notre gauche Ja falaise montait, portant sur son dos l’église et les maisons blanches du village, tandis qu’à quelque cent pieds de la rive, Percé nous montrait son rocher nu et perforé, d'où se détachait comme dans un ovale le paysage lointain de la côte. Près de ce blec iramense se dressait droit et impassible un obélisque en pierre, débris d’une ds arches tombées. Debout et placé ainsi dans l’ombre, ce colosse pétrifié semblait être une sentinelle perdue qu'on a oublié de relever, et qui, fidèle à sa consigne, veille toujours à la garde de la porte de guerre abandonnée.
Au loin, l’île de Bonaventure se baignait dans le golfe, pendant que sur la terre ferme la Table-à-Rolland se dressait à 1230 pieds audessus du niveau de la mer, et servant de guide aux marins se laissait apercevoir à une distance de quarante milles au large.
Haut de 288 pieds, long de 1500 et large de 800, le Rocher de Percé est composé de calcaire de couleur jaune et rouge, qui forme une masse taillée perpendiculairement. Cet étrange bloc est bordé, d'un côté, par une petite grève ; mais, de l’autre côté, assure-t-on, la profondeur est telle, qu'en temps calme, un navire de guerre peut y accoster impunément. Par la nature de sa formation, cet îlot—jadis relié au Mont-Joli, — a dû souvent changer d’aspect. Champlain en le relevant dit que “l’île de Percé est comme
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un rocher fort haut, élevé des deux côtés, où il y a un trou par où les chaloupes et bateaux ‘peuvent passer à haute mer, et de basse mer on peut aller de la grande terre à la dite île qui n’en est qu'à quelque quatre ou cinq cents pas.” Denys de son côté assure, sur la foi d’une tradition indienne, que l’île de Percé se prolongeait jadis jusqu’à l’île de Bonaventure, mais que la mer l’ayant mangée par le pied, elle en fit tomber une partie. “J'ai vu, écrivait-il, soixante ans après Champlain, qu’il n’y avait qu'un trou en forme d’arcade par où une chaloupe passait à la voile ; depuis il s’en est fait deux autres qui ne sont pas si grands, mais qui à présent croissent tous les jours et il y a apparence que ces trous affaiblissant son fondement, seront cause à la fin de sa chûte.” Cette prévision s’est réalisée. Maintenant Percé n’a plus qu’une des arches mentionnées dans la description que Denys fait des côtes du golfe : la seconde s’est effondée en 1845.(1)
Malgré sa falaise escarpée, ce roc n’a pas toujours été le paisible royaume des goëlands et des cormorans. Sa première ascension fût tentée par
Certain renard gascon, d’autres disent normand.
Surpris sur la grève, au moment où il allait abuser de la naïveté d'une poule paysanne, (1) d’ai vu à bord du Lellerophon, entre les mains de l'amiral
Inglefield, une vieiile gravure, datée de 1760, représentant l'ile de Percé avec trois arches,
maître Alopex ne perdit pas son temps à conter fleurette. La marée était basse. D'un bond il se prit à détaler du côté du large, poursuivi par tout ce que Percé comptait à cette époque de caniches et de gamins. Chacun s’en promettait à cœur joie dans sa spécialité, les mioches comme les roquets, car toutes les pistes du fugitif tenaient la direction du rocher, et la meute entendait la mer déferler au bout de l’ilot. Or, un bain de lame n’entrait pas, ce jour-là, dans les détails de la toilette de compère renard. Il s'arrêta une minute pour se passer la patte sur le museau, et réfléchir. La réflexion est l'apanage des bêtes autant que des hommes : et comme un petit monticule se dressait devant lui, notre observateur y saute: et de fissures en saillies tire si bien ses grègues qu'il arrive sain et sauf sur la crête du rocher. Là, cet œil de mauvais larron entrevit ce que jamais imagination de renard—même du temps du bon LaFontaine— n’eût oser rêver. Des milliers et des milliers d'oiseaux pondaïient ou couvaient sur cette cime encore vierge de la piste des maraudeurs, et oublieux de sa poule des champs, l’ingrat eut un éblouissement. Cette extase ne dura qu’un instant. Faisant contre ses instincts bon cœur, le nouveau venu se glissa en tapinoïis au milieu de toutes ces têtes de badauds qui le regardaient passer en jacassant, et alla sans bruit se creuser un terrier à l’une des extrémités de l'ile. $es premières journées furent consacrées au travail
et à l’abstinence. Mais une fois dans ses meubles, compère renard n’eut rien de plus pressé que d'oublier la tradition du carême qu'il avait emportée de son long séjour en terre ferme, et ne se livra plus qu'à une seule distraction ; celle de guetter l’heure où cormorans et goëlands partaient à tire-d’aile pour la pêche. Alors prenant ses airs de fin connaisseur, 1l faisait le tour des nids. palpait les oisillons les plus dodus, flairait les œufs les plus frais, et retour du marché, il déjeunait dans sa bibliothèque en se répétant ces vers d’un rat philosophe :
Il fit tant des pieds et de dents,
Qu'en peu de jours il eut au fond de lermitage
Le vivre et le couvert; que faut-il davantage ?
Ce tour d’acrobate mit en l'air toute la côte. On pouvait donc arriver sur le rocher, puisqu’un renard l'avait pris par escalade: et en 1818 MM. Tranquille Duguay et Moriarty tentèrent heureusement l'ascension. Cette prouesse eut des imitateurs. Plus tard, se familiarisant avec le danger, on alla jusqu'à couper le foin qui poussait sur l’ilot. Trois tonneaux furent fauchés et jetés dans des barques amarrées au pied de la falaise, mais un homme s'étant brisé la tête en voulant descendre, la corporation du village eut la sagesse de défendre ces folles entreprises.
Dès les premiers temps de la Nouvelle- France, avant même la fondation de Québec, Percé jouissait d'une certaine importance com-
merciale. Dans sa relation de 1610, Champlain remarque qu'un “grand nombre de navires y faisaient la pêche du poisson sec et vert.” “ Cette flotte y passait la belle saison à iraiter des fourrures et à charger de la morue, puis l'automne arrivé, il ne restait plus que trois ou quatre familles qui hivernaient au milieu des neiges et de la solitude la plus profonde” (1). Percé avait aussi, parmi les navires qui faisaient le trajet du Saint-Laurent, la réputation d’être une excellente aiguade. Les vaisseaux venant d'Europe y relächaient presque tous pour y faire du bois et de l’eau. Un service de chaloupes attendait ici leur arrivée, et dès que l’ancre de ces navires avait mordu le fond, le père Jacques Maheu donnait à ses rameurs le signal du départ, et ses embarcations légères, penchées sous la brise, couraient bientôt vers Tadoussac et Québec, apporter aux colons les nouvelles d'outre-mer et y déposer les passagers pressés d'arriver.
Sous les falaises jaunâtres de Percé sont venus s’abriter les plus grands personnages de notre histoire; et que de fois Jacques-Cartier, Champlain, de Montmagny, d’'Argenson, de Frontenac, d’'Iberville, Jolliet, Charlevoix et bien d'autres, n'ont-ils pas jeté l’ancre au pied du Rocher, ou sous le vent de l’île Bonaventure! Ce fut ici, que le marquis de Tracy vit le pa-
(!) Vide Ferland: Noles sur les régistres de Notre-Dame de Québec, p. 81.
villon vice-royal du Brézé salué pour la première fois par ces Canadiens qui devaient donner à la France bien d’autres preuves de leur loyauté. Ce fut au pied de la Table-à- Rolland que se conclut en 1646, un solennel traité de paix entre les sauvages de Gaspé et leurs ennemis de la côte nord, les Bersimis ; enfin ce fut à Percé que se passa un des épisodes les plus monstrueux et les plus douloureux de la chronique du 17°"° siècle.
On était alors au mois d'août 1690. Une petite brise soufllait du large, et deux frégates en avaient profité pour laisser arriver et jeter l'ancre près du Rocher. Elles portaient les couleurs de France; et dès que le drapeau de la patrie eût été signalé par cinq navires pêcheurs qui passaient la saison dans la baie, un vivat sortit de toutes les poitrines françaises. Des chaloupes furent dépêchées pour souhaiter la bienvenue aux arrivants, et pour leur faire des offres de service; mais à peine eurent-elles franchi quelques encäblures, qu'un boulet ricochant sur la vague vint s’éteindre dans le remous des avirons français. Étonnés les pêcheurs lèvent la rame, et en se retournant voient à travers la fumée, le pavillon anglais qui monte lentement à la corne d’artimon des frégates, pendant qu'il est appuyé par deux nouveaux coups de canon. Il n’y avait plus à hésiter ; chacun se mit à nager vigoureusement vers terre, pour y prévenir les résidents et gagner
tous ensemble les bois, car devant un pareil déploiement de forces la résistance eût été une sanglante folie. Une pluie de fer leur tint compagnie pendant une partie du retour, mais personne ne fut touché, et les Anglais voyant leur proie échapper, détachèrent des escouades pour prendre possession des naviresabandonnés. Une fois ces prises amarinées, une partie de l’équipage descendit à terre et y passa huit jours à piller, à ravager, à brûler tout ce qui appartenait aux malheureux habitants de Percé. Le commandant ennemi avait installé ua corps de garde dans la petite église du P. Jumeau, et tandis que leurs camarades s’amusaient à promener la torche partout, ces braves tournèrent leur fureur contre les tableaux, et s’en faisant une cible ils tiraient cent-cinquante coups de fusil sur les images de la Vierge et de Saint- Pierre, pendant que leur officier avait soin de nasiller pieusement :
Sancta Maria, ora pro nobis Sancte Petre, ora pro nobis.
Le soir venu, ces brüleurs de maisons et ces pourfendeurs d'images buvaient dans le calice des rasades au Prince d'Orange, et ne se couchaient guère sans arrêter quelle serait la nouvelle plaisanterie qui égayerait le lendemain. Celle du dernier jour fut unanimement considérée comme étant la plus spirituelle; et ce fut le plus vieil officier, celui qui était le plus
haut en grade à bord de ces deux frégaies anglaises, qui en a gardé tout le inérite aux yeux de l’histoire.
—“ Le commandant, écrivait à cette époque le missionnaire de Percé, pour se distinguer autant par ses impiétés qu’il l'était par son caractère, se revêtit de la plus belle de nos chasubles, et, par une ostentation aussi vaine que ridicule, se promenait sur la grève avec le soleil d'argent qu'il avait fait attacher sur son bonnet, obligeant, par mille paroles, ses camarades de dissolution à lui rendre les mêmes honneurs et les mêmes révérences que les catholiques rendent dans les processions les plus solennelles, au Très- Saint Sacrement do l’autel. Ils achevèrent enfin toutes ces impiétés par une cérémonie autant extraordinaire dans sa forme qu’elle est extravagante et abominable dans toutes ses circonstances. Ils prirent les couronnes du Saint- Sacrement et de la Sainte Vierge qu’ils posèrent sur la tête d’un mouton, lièrent les pieds de cet animal, et l'ayant couché sur la pierre consacrée du maître-autel, ils l’égorgèrent et le sacrifièrent en dérision du sacrifice de la Sainte Messe, pour remercier Dieu—à ce qu'ils disaient—des premiers avantages qu'ils remportaient sur les papistes de la Nouvelle-France.” (1)
(1) Vide pour plus amples détails sur cette abomination, la page 7 et suivantes de la “Nouvelle relalion de la Gaspésie,” par le Père Chrestien LeClercq, missionnaire recollet de la
= Province de Saint-Antoine de Pade, en Artois, et gardien du
couvent de Lens.
La messe dite, on hacha avec le sabre tout ce qui restait debout dans la chapelle, l’ordre du rembarquement fut donné, et ces preux retournèrent au pays raconter les bonnes farces et les grands coups d’estoc de leur périlleuse expédition contre les hérétiques français du golfe Saint- Laurent.
Dès que ces forbans eurent repris la mer, les gens de Percé se remirent courageusement à l’œuvre. On s’occupa de déblayer les ruines des habitations; les dégâts de l'ennemi furent réparés le mieux possible, et chacun eut l'énergie de se priver pendant quelques années, pour laisser à ses enfants un patrimoine acquis déjà par le travail et reconstitué par la patience. Aujourd'hui, l’humble station de pêche de 1690 est devenu un florissant village de 1648 personnes, dont 959 descendent des premiers colons français.
Depuis longtemps les habitants de Percé ont eu la réputation d’être francs, généreux, hospitaliers, et Monseigneur de Saint-Valier se plaisait à dire :
—En cet endroit vivent mes meilleurs amis de la Nouvelle-France.
La tradition rapporte que cet érêque quitta Québec un jour, et fit à pied une partie de la route, passant à travers bois, pour aller visiter les gens de Percé et les encourager par ses conseils et par les actes de son ministère.
Il est vrai qu’en ces temps-là on ne tenait guère à la réputation d’être douillet.
Le P. Albanel, parti des monts Notre-Dame le 8 février 1679, ne revenait-il pas à pied de Québec, où il arrivait le 8 mars, après avoir souffert de la faim pendant douze jours ? Et pourtant pareil trajet n’était rien à comparer à ce voyage de la Baie d'Hudson par le Saguenay, que l'intrépide missionnaire devait exécuter plus tard. On faisait alors cent lieues à pied avec la même insouciance qu’on apporterait aujourd’hui à faire une promenade d’une lieue, et la moindre des visites pastorales entreprises dans la direction du golfe Saint-Laurent, par Mgr Plessis, embrassait une distance de 1450 milles. C'était un voyage au long cours, accompli gaiement dans les pires conditions. Fallaitil courir sur mer? L'évêque devait passer des mois sur une petite goëlette dont la cabine aurait pu être prise ‘“ pour une dalle tant elle était étroite et profonde.”
—L'oreiller, se contentait alors de dire ce prélat, touchait, il est vrai, au soliveau du gaillard, mais dans cette position extrêmement resserrée, il ne nous fallait pas un grand effort pour se faire une idée de la manière dont nous serions un jour logés dans notre cercueil.
À terre les choses ne se présentaient guère sous un aspect plus riant. Dans certains endroits, il est vrai que les opulents “ se cotisaient entre eux pour acheter de la fine fleur de farine
et offrir du pain blanc” à leur évêque, mais presque toujours “le presbytère n’était qu’une pauvre chaumière incapable d intercepter les rayons du soleil, ni même la biume, et où il fallait coucher botté quand le froid prenait, ou mieux encore ouvrir son parapluie dès qu’il commençait à pleuvoir.” Mais en retour de ces misères que de consolations pour l’apôtre ! A chaque pas il découvrait des miracles de foi et de résignation parmi ces rudes marins et pêcheurs, dont la piété proverbiale méritait néanmoins ce piquant reproche :
—Chez eux, comme chez toutes les peuplades maritimes, disait le prélat, il y en a toujours quelques-uns qui s’endorment lorsque le sermon commence et ne se réveillent que quand il finit.
Ce sans-gêne, je l’avoue, est peu propre à aiguillonner la verve d’un prédicateur, mais que celui qui n’en a pas fait autant, jette la première pierre aux justes qui s’assoupissent ainsi devant le Seigneur.
Ces causeries sur Percé m'’entraînent à remonter le siècle, et m'amènent à raconter des choses qui se passaient il y a soixante-cinq ans. Pendant que nous parlons de ce qui est déjà le vieux temps, la Table-à-Rolland—aujourd'hui le mont Saint-Anne—s’amoindrit à l'horizon.
Percé s'éloigne, et dans le crépuscule s’éteignent les côtes rouges de l’île de Bonaventure, célèbre
du temps de Denys par la quantité de tourtes et de lièvres qui s’y prenaient.
—De trente collets tendus le soir, écrivait-il, on a au moins vingt lapins le lendemain matin.
Les falaises de l’îile Bonaventure sont hautes de 260 pieds, et donnent leur nom à une formation géologique composée, d'après Sir William Logan, “ d'une série de grès rouge, interstratifiés de lits d'un conglomérat calcaire grossier.” Longue de deux milles et large de trois quarts de mille, Bonaventure est située à deux milles de la terre ferme. Jadis, il y avait ici une petite chapelle placée par les Récollets sous la protection de Sainte Claire ; elle est remplacée aujourd'hui par une église. Cette île fut autrefois la propriété d’un corsaire jersiais, le capitaine Pierre Duval, qui, sous les guerres du premier empire, fit beaucoup de mal à la marine marchande française. A force de courir l'océan, le vieil écumeur de mer a fini par trouver le port en face de Bonaventure, et son tombeau s'élève dans le cimetière protestant du Mont-Joli.
À mesure qus nous avancions, la nuit se faisait, et elle était arrivée tout-à-fait lorsque le Napoléon IIT passa devant l’ancienne Baïie-des- Molües—maintenant la Mal-Bay—endroit renommé de tout temps par ses inépuisables pêcheries. Des falaises, dont quelques-unes atteignent dans la direction du sud-ouest une hauteur de 666 pieds, bordent cette baie. Nous ne fimes que les entrevoir aux pâles rayons de
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la lune, et bientôt nous stoppions à la pointe Saint-Pierre, où nous avait précédés la Canadienne. Un canot se détacha des flancs de cette goëlette armée. Il était porteur d’une invitation, et un quart d'heure après nous étions les hôtes du commandant Lavoie, qui nous faisait les honneurs de son carré.
Des années se sont écoulées depuis ces heures que nous passâämes à fumer et à causer dans la petite bibliothèque de la Canadienne, mais en écrivant ces lignes il me semble revoir encore mes camarades de ce soir-là. Autour de nous, sur une table gisaient les Mélanges du docteur LaRue, les Anciens Canadiens de M. Gaspé, François de Bienville de M. Marmette, l'Histoire Naturelle du docteur Chenu,pendant que dans un coin s'élevait une pile de journaux que chacun éparpillait et fouillait à sa guise. Depuis un mois nous étions sans nouvelles du pays, et les exclamations et les surprises d'aller leur train.
—Pas possible, s’écriait l’un, Pierre vient d'être nommé député !
—Bah! répondait l’autre avec une légère pointe de commérage, je savais bien qu’il finirait par apprendre à lire, sinon à écrire.
—Eugène est marié ! constatait un troisième, en devenant rêveur.
—Dieu ait pitié de son âme! murmurait pieusement son voisin, tout ému, et encore empoigné par la lecture d’un article nécrologique.
Et pendant que les quiproquos, les lazzis et
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