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C'était au pied de la falaise, à cinquante toises au-dessous de la saillie du rocher, qu'on nous rapportait l’escapade du pauvre ivrogne ; placés ainsi vis-à-vis de cette muraille lisse, droite, surplombant même un peu, nous ne pouvions qu'applaudir à la sage décision, prise par les magistrats, pour empêcher le retour de semblables folies. Mes compagnons de voyage et moi, nous nous étions rendus pour visiter les arches de l’île de Percé, sous lesquelles quelques coupes de rame eurent bientôt conduit notre berge.
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Les montagnes voisines, ainsi que les îles de Percé et de Bonaventure, sont formées d'une pierre très-friable et se décomposant aisément à l'air; de sorte que l’action continuelle des vents et des flots leur donne avec le temps des formes nouvelles et souvent fantastiques. Poussées avec force entre l’île de Bonaventure et la terre ferme, par les vents qui arrivent de la pleine mer dans toute leur puissance, les vagues minent les rochers lentement, mais sûrement ; elles ont déjà creusé ces deux arches, remarquables par leur régularité. Qui sait si, dans les siècles passés, des arches semblables n’ont pas relié l'ile de Percé avec le Mont-Joli ? Tout semble l'indiquer; et Denys, qui visitait ces lieux, il y a deux cents ans, en était persuadé, Lorsqu'il y vint une première fois, il n’y avait qu'une arche ; dans un second voyage fait, bien des années après, il reconnut que deux autres avaient été creusées par la mer. Il raconte qu'une de ces dernières disparut, fermée par l'éboulement d’une partie du rocher.
Les passages ouverts dans le roc ont à peu près vingt-cinq pieds de largeur, vingt pieds de hauteur et trente de longueur. Sous l’arche principale, des chaloupes peuvent passer en tout temps, soit à la voile, soit à la rame; sous l’autre, elles ne flottent que lorsque les eaux sont hautes. Les débris de rochers, semés alentour, attestent que la mer continue ses empiètements. Un jour, peut-être, les voûtes se seront écroulées graduellement, et l'ile de Percé formera trois immenses colonnes, dont la masse rivalisera avec celle des pyramides d'Egypte. !
Juillet, 1.
Le port de Percé n’est pas sûr, car il est ouvert aux vents du large. Comme il est divisé en deux anses, lorsque les bâtiments sont battus par les vagues dans l’une d'elles, ils
se réfugient dans l’autre pour y chercher un
1 Uue des deux arches s’est écroulée depuis quelque: années.
abri sous la protection de l’île. C’est le parti qu'a pris le capitaine V., pendant notre absence. Nous avions laissé la goëlette dans l’anse du nord-ouest, et nous la trouvons mouillée dans celle du sud-est, où elle a été forcée de se retirer pour se soustraire à la violence des vents du . nord. La mer se jette avec fureur sur la grève, et rend l’embarquement une opération assez embarrassante ; mais les pêcheurs de Percé, accoutumés à sortir du port dans tous les temps, savent surmonter ces difficultés. Nous montons dans une berge qui a été tirée à sec; une vingtaine d'hommes sont rangés à l’entour, prêts à la pousser à l’eau. Les regards fixés sur la mer, ils l’étudient et épient le moment favorable. “ Voilà la bonne lame qui vient,” s’écrient à la fois plusieurs d’entre eux. En effet, une vague énorme se dresse au-dessus de celles qui la précèdent ; au moment où elle va toucher au rivage, le cri “ en avant !” met les
pêcheurs en mouvement; la berge glisse rapi-
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dement sur le gravier, la vague la saisit, la soulève sur son dos écumant, et, en se retirant, l'emporte loin’de la terre.
Six vigoureux rameurs sont à bord ; cependant, malgré leurs efforts, nons avons peine à tenir tête au vent et aux courants. Nous atteignons enfin la Sara, qui danse sur les flots, avec toute la légèreté d’une bayadère. Par un gros temps, c'est une affaire difficile et périlleuse que d'aborder un navire avec une chaloupe ou une berge. La petite embarcation doit se couler soigneusement sous le vent; un des rameurs saisit le cable qui lui est lancé d'en haut; l'équipage veille avec attention, pour empêcher qu'une rame, maladroitement posée en travers, n'envoie matelots et passagers naviguer avec les poissons. Avez-vous réussi à aborder sans accident ? alors commence une danse désagréable, qui se compose d’une série de plongeons. Pendant un instant, élevé sur la crête d’une
vague, vous pouvez promener vos regards sur
tout le pont voisin ; un moment après, vous descendez dans un gouffre profond, tandis qu'üne masse noire se balance au-dessus de votre tête et menace de vous écraser sous ses flancs goudronnés. C’est là-haut, cependant, qu'il faut
vous hisser. Une échelle de corde vous est
jetée ; en vous redressant pour la saisir, prenez garde qu'un soubresaut de la berge ne vous lance sur un banc de rameur, contre lequel vous vous briseriez les côtes. Lorsque la vague vous rapproche du navire, saisissez ce cordage qui flotte au vent, et montez bien vite, si la vie vous est chère. Qu'une seconde lame survienne, pendant que vous avez les mains attachées à l'échelle et les jambes retenues dans la chaloupe, c'en est fait de vous : vous serez écartelé ou vous tomberez à la mer. Vos pieds se sontils dégazés à propos? vous voilà suspendu sur les flots, forcé pour échapper au péril, de vous cramponner à une muraille glissante ; encore
prendrez-vous un bain froid, en attendant
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qu’une main charitable se hasarde à vous tirer par-dessus le bordage. Une fois monté, il vous est libre de rire de ceux qui, à votre exemple, escaladent les flancs du navire. ‘
Nous voici enfin à bord, sains et saufs. Pendant le reste de la journée, la Sara croise péniniblement, contre le vent et la marée dans le chenal, d’une demi-lieue de largeur, qui sépare la terre ferme de l’île Bonaventure. Tantôt la goëlette porte le cap vers les rivages verdoyants de l’île ; tantôt, au rauque commandement du capitaine V., “ parè à virer, mes garçons !” elle est ramenée vers les récifs de Percé, au-dessus desquels la vague s’élance, brisée et divisée en mille flocons d'écume.
A la chute du jour, les maisons blanches du village sont encore devant nous, quoique déjà plus de trente fois nous ayons viré de bord pour nous en éloigner.
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Durant le cours de ces évolutions, nous avons tout le temps d'examiner l’île de Bonaventure, dont les côtes s'élèvent perpendiculairement à une hauteur de deux cents à deux cents cinquante pieds. Ses rochers servent de retraite à des familles de goëlands, de margots, de cormorans, aussi nombreuses que celles de l’île de Percé. Bonaventure n’a que trois quarts de lieue en longueur et renferme quinze familles. On n'y trouve plus de traces, dit-on, de l’ancienne chapelle, dédiée à sainte Claire.
Denys remarque que, de son temps, l'ile de
Bonaventure était remplie de lièvres, et qu’en
tendant trente collets le soir, on était sûr d'y
trouver le lendemain matin, au moins vingt prisonniers. Aujourd'hui encore, ils continuent d’être fort abondants dans les bois conservés sur l'Ile.
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