CHAPITRE SIXIÈME
Le Port Daniel — La mère Christ'ne et ses milicicns— Paspébiac— Le fou des Roussi — Emmanuel Brasseur — Bonaventure — Les Acadiens — Un original — Cascapédiac,
Charles Roussi, homme intelligent et actif, que nous trouvons à la Pointe-au-Grenièvre, se charge de conduire la Sara dans le port Daniel. À force de louvoyer, nous arrivons à la pointe au Maquereau, qui, avec l’île de Miscou sur la côte du Nouveau-Brunswick, forme l'entrée de la baie des Chaleurs. Ainsi nommée par J acqués Cartier, à cause des chaleurs excessives
qu'il y éprouva, cette baie a vingt-cinq lieues
de longueur, sur quinze à vingt milles de largeur,
La pointe au Maquereau est à onze lieues de Percé, en ligne droite; elle se trouve à six milles de la Pointe-au-Genièvre et à sept du port Daniel. Après l'avoir passée, nous courons devant une brise magnifique, en serrant la terre du nord, qui appartient au Canada. Des caps de pierre calcaire s’avancent dans la mer: les uns sont couronnés de grands arbres et revêtus d’une riche verdure, qui descend jusqu'au rivage ; les autres, rongés et bouleversés par l’action des flots, offrent les formes fantas. tiques, tantôt de châteaux ruinés, tantôt de longues colonnades ou de statues gigantesques posées sur de lourdes bâses. De distance en
distance, un enfoncement obscur au milieu de
la forêt désigne le lieu où des défrichements
ont été commencés ; plus loin s'étendent des habitations rapprochées et des champs en culture, indices d'établissements déjà anciens. Un pont traverse une rivière, qui se jette dans
l'anse au Gascon; c’est le seul que nous ayons
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jusqu'à présent rencontré dans le district de Gaspé.
Au soleil couchant, nous mouillons au port Daniel. M. H, missionnaire du lieu, vient saluer monseigneur de Sidyme et l'inviter à débarquer ; il est lui-même arrivé hier soir du chef-lieu de sa mission, et ne nous attendait pas avant une semaine. Quoiqu'il soit un peu tard, nous allons visiter la chapelle, près de laquelle les pêcheurs nous reçoivent, la crosse du fusil à l'épaule. Une voix haute et crixrde domine le bruit de la mousqueterie, et commande les mouvements de la milice improvisée. —‘“ À genoux, les petits vieux... feu ! feu !...….. Ils n'avions pas besoin de ménager la poudre.” Cette voix appartient à la mère (Christine L........., sexagénaire, qui a vu naître la géné. ration présente, et ne paraît pas en avoir peur,
car elle commande en reine et se fait obéir.
Née à Paspébiac, elle vit ici depuis quarante
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174 La Gaspésie ans ; et, s’il faut en juger par la force de ses poumons, elle pourra y vivre encore aussi long-
temps. !
Le port Daniel est un excellent havre, qui peut avoir quatre ou cinq milles de tour. Les seuls vents du sud-est s’y font sentir; il est abrité contre tous les autres par un cercle de hautes collines. Un étroit goulet décharge, dans ce bassin, les eaux d’un lac formé par la réunion de plusieurs rivières. Entre le lac et
le port, s'avancent deux pointes basses et sablon-
neuses, sur lesquelles les pêcheurs ont bâti les
habitations d'été, pour être plus près de leurs filets, de leurs vignots et de leurs berges. Les maisons d'hiver sont plus haut, au bord des
rivières ; les familles y passent la saison rigou-
(1) Ta mère Christine est encore bien vivante, et toujours disposée à fire entendre sa voix. Elle se rappelle avec plaisir le temps où elle comimnendait la milice, quand Monseigneur Turgeon visita le Port Danie! ; c'était alors un temps comme on n’en voit plus aujourd'hui. Et les miliciens donc! ce n'étaient pa: des freluquets comme à présent; ça savait manier le fusil et obéir au comm: ndem nt.
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reuse, parce qu’il leur est plus facile de s'y procurer le bois de chauffage, et que les hommes y sont plus rapprochés de la forêt, où la plupart d’entre eux sont employés, durant l'hiver, à préparer les bois pour l'exportation. L'année dernière, quatre ou cinq navires ont fait ici des chargements de bois; le nombre s’en aug.
mentera, sans doute, car de belles forêts s’étendent à l’intérieur et n’ont pas encore été exploitées. Le Port-Daniel fournit d'excellente pierre à chaux, qui se transporte aux autres établissements de la baie des Chaleurs; dans quelques années, il pourra offrir au Canada du charbon de terre, dont on a découvert des gise-
ments considérables près des rivières.
10 heures du scir.
La Sara est mouillée au pied du cap au Diable, qui, par sa forme, nous rappelle le cap
aux Diamants de Québec. Ce qui ajoute à
l'illusion, ce sont des feux que ravive la brise