‹ La gastronomie (volume 2)Chapitre 14 sur 28 · ELEGIE · texte numérisé non relu

ELEGIE

tri me délivrera des Grecs et des Romainsl Du sein de leurs tombeaux, ces peuples inhumains Feront assurément le malheur de ma vie.

Mes amis , écoutez mon discours , je vous prie.

A peine je fus né, qu’un maudit rudiment Poursuivit mon enfance avec acharnement.

La langue des Césars faisait tout mon supplice: Hélas ! je préférais celle de ma nourrice t Et je me vis fessé pendant six ans et plus,

Grâces ù Cicéron, Tite, Cornélius,

i56 POÉSIES

Tous Romains enterrés depuis maintes années, Dont je maudissais fort les œuvres surannées.

Je fis ma rhétorique , et n’appris que des mots Qui chargeaient ma mémoire et troublaient mon repos Tous ces mots étaient grecs : c’était la catachrèse ,

La paronomasie avec la syndérèse ,

Jj’épcuthèse , la crase , et tout ce qui s’ensuit.

Dans le monde savant je me vis introduit. J’entendis des discours sur toutes les matières , Jamais sans qu’on citât les Grecs et leurs confrères ; Et le moindre grimaud trouvait toujours moyen De parler du Scamandre et du peuple troyen.

Ce fut bien pis encore quand je fus au théâtre :

Je n’entendis jamais que Phèdre, Cléopâtre ,

Ariane, Didon ; leurs amants, leurs époux.

Tous princes enragés , heurlant comme des loups ; Rodogune , Jocaste , et puis les Pélopides ,

Et tant d’autres hérosnoblementparricides....

FUGITIVES

Et toi! triste famille, à qui Dieu fasse paix,

Race d’Agameninon , qui ne finis jamais.

Dont je voyais par-tout les querelles antiques

Et les assassinats mis en vers héroïques

J’avais pris en horreur cette société ,

Et demandais enfin grâce à l’antiquité.

Je voulais observer des mœurs contemporaines , Vivre avec des Français, loin de Rome et d’Athènes... Mais les anciens n’ont pu me laisser respirer.

Tout mon pays s’est mis à se régénérer.

Les Grecs et les Romains, mêlés dans nos querelles. Sont venus présider à nos œuvres nouvelles. Bientôt tous nos bandits , à Rome transportés ,

Se sont crus des héros pour s’étre révoltés ;

Bientôt Paris n’a vu qus des énerguniènes ,

De sales Cicérons , de vilains Démosthènes , Mettant l’assassinat au nombre des vertus, Egorgeant leurs païens pour faire les Brutus.

POÉSIES

Le vol s’ennoblissait et n’était plus un crime y Car à Lacédémone il était légitime ;

Les biens étaient communs, tous les hommes égaux, Et Lycurgue invitait à piller les châteaux.

Tout faisait une loi du partage des terres ;

Chacun dut en jouir, hors les propriétaires.

Qui virent tous leurs biens entre leurs mains suspects , En proie à des voleurs renouvelés des Grecs....

On sait que ces messieurs , à l’histoire fidèles.

Ont dans tous leurs exploits surpassé leurs modèles; Les modernes enfin ont dévasté nos biens ,

Et nous ont égorgés en citant les anciens.

O vous qui gouvernez notre triste patrie.

Qu’il ne soit plus parlé des Grecs , je vous supplie; Ils ne peuvent préteiulre à de jdus longs succès! Vous serait-il égal de nous parler franç iis?

Votre néologisme ellarouche les dames;

Elles n’entendent rien à vos mlriagrames ;

FUGITIVES

La langue que parlaient Racine et Fénelon ,

Nous suffirait encor, si vous le trouviez bon.

En vain monsieur Clienier, pour nous plein de tendresse P essuscite par-tout les fêtes de la Grèce ,

Et fait pour son pays , de douleurs abreuvé ,

Décréter du plaisir par assis et levé.

Laisse-lîi , mon ami, tes farces olympiques ,

Tes déesses de bois , tes guenilles civiques ,

Qui ne plairont jamais à de tristes chrétiens ,

Privés de leurs parens , dépouillés de leurs biens.... Dis-moi , toi qui sais tout et qui chéris tes frères ,

Les Grecs me paîront-ils mes rentes viagères ?...

Ces malheureux Romains , par nos gueux exhumés,

Me rendront-ils mes biens aux deux tiers supprimés?

Oh ! que si vous pouviez , rendus à la lumière ,

Voir un peu sur quel pied vous êtes sur la terre, Pauvres anciens , Socrate, Aristide, Platon,

Léonidas ,Gracchu.s, Scévoia, Cicéron ;

i6o POÉSIES

Votis tous dont les be;»ux noms que l’histoire publie, Ont honoré la Grèce et l’antique Italie;

Hélas ! si vous voyiez nos manans, nos goujats Alfublés de vos noms avec leurs noms bien plats , Sous leurs bonnets crasseux faire dans nos villages, D’un air rogue et mutin les héros et les sages ; Jouer la grandeur d’âme et la stoïcité ,

Et brûler nos maisons de par V humanité ; S’appuyer de vos faits et citer vos paroles ,

Mises dans leur cervelle aux petites écoles ;

Celles , dans cet état, travestis à nos yeux ,

De vos propres exploits vous seriez trop honteux. Que si comblés d’ennuis , il vous fallait relire Votre prose et vos vers qu’on s’acharne à traduire ; Que si vous pouviez voir tant de minces auteurs , Bourreaux de vos écrits, y confondre les leurs , Emprunter tout de vous, vos mensonges, vos fables, Et toujours imitant, se croire inimitables ;

FUGITIVES

Oh ! que TOUS nous tiendriez à bon droit ce discours ; «Quoi ! vous ne pouvez rien privés'de nos secours? Cependant , nations serviles, moutonières,

Vous osez vous vanter du progrès des lumières ! Les mots perfection , perfectibilité ,

Remplissent votre bouche avec solemnité.

Etes-vous plus parfaits que nos antiques races ? Pensez-vous ayancervous traînant sur leurs traces?, .w

POESIES

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